photo Siri HLa narratrice compose son livre à partir des pages d'un carnet tenu lors de son arrivée à New-York, elle avait vingt ans et s'offrait une année d'écriture avant d'entrer à l'Université. Cette jeune SH, dont le surnom est Minnesota, son lieu natal, ne connait personne, vit chichement dans un petit appartement. Elle lit beaucoup, dévore même toutes les bibliothèques. Elle a un défi à relever : devenir quelqu'un quand son père médecin n'imaginait pas qu'elle pût devenir médecin, au mieux infirmière. Pour subvenir à ses besoins alimentaires, elle joue au nègre en écriture pour Elena Bergthaler, femme riche, dont le livre connaîtra un certain succès grâce aux formules bien senties de Minnesota. La baronne ne remerciera pourtant que la simple dactylo.

Rien de nostalgique dans cette relecture du passé. Ce qui importe à Siri Hutstvedt, c'est comment à 62 ans, elle relit la jeune femme qu'elle a été : les souvenirs restés en elle, tout ce qu'elle a oublié et qu'elle redécouvre dans le carnet qu'elle nous donne à lire, tout ce qui n'est pas noté et dont pourtant elle se souvient nettement. Elle explore la problématique de l'écriture : ce qui est écrit n'est pas toujours le vécu le plus important. L'écriture va son chemin et ce qui fait mémoire a sa logique propre.

Siri Hustvedt ne manque jamais d'humour  : elle retranscrit les fantasmes qui nourrissent ses séances de masturbation, notées pudiquement sous la formule « j'ai fait un petit tour sur la mousse », matelas posé sur des cageots à oranges. A 62 ans, SH se dit qu'à quelques ressorts près, la mécanique reste la même. L'érotisme ou l'orgasme manquerait d'imagination mais ne vieillirait pas. « Mes fantasmes masturbatoires sont étrangement fixés. Le reste de moi a mûri et j'ai changé. Je suis une vieille noix désormais qu'ont assagie les chagrins et prises de consciences qui viennent au fil des années, mais il y a une ressemblance remarquable entre les gymnastiques érotiques qui avaient lieu dans ma tête en ce temps-là et celles qui y prennent place aujourd'hui. Le fantasme sexuel est une mécanique pas un organisme. »

Avec son art de camper les personnages, Siri Hutsvedt présente une galerie fascinante de personnages secondaires, notamment sa mystérieuse voisine Lucy Brite qu'elle écoute avec un sthétoscope posé sur le mur. Elle émet beaucoup d'hypothèses sur cette femme qu'elle croit folle et même meurtrière et qui entrera dans son histoire lors d'un épisode violent, hélas commun aux femmes.

« Le passé peut-il servir à se cacher du présent ? Ce livre que vous lisez maintenant est-il ma quête d'une destination nommée Alors ? Dites-moi où finit la mémoire et où commence l'invention ? Dites-moi pourquoi j'ai besoin de vous pour m'accompagner dans ce voyage, pour être mon autre, tantôt ravi, tantôt grincheux, ma moitié pour la durée de ce livre ? »(...) « Tout livre est un repli de l'immédiat vers le réfléchi. Tout livre inclut un désir pervers de faire cafouiller le temps, de tromper son cours inévitable. Blablabla, et tam-di-di-dam. » Siri Hutsvedt ne verse jamais dans l'abstrait, ce qui donne plus de force à l'écriture de sa pensée et son engagement à parler des femmes.

M.R.

Ce livre est traduit par Christine Leboeuf aux éditions Actes Sud.

Gravure Tasse de thé de Nicole Lebrand