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Je n'ai jamais été en état de lecture comme lors des trois dernières semaines. Une douloureuse hernie discale m’immobilise. Je me recroqueville sur un nerf. Chaque mouvement, même ridicule, exige une énergie incroyable. La prise desserre parfois son étau mais je suis confinée à hautes doses. Je n’ose imaginer ce que ce temps aurait été sans la patience et l’attention de l’autre qui assure ma survie quotidienne. Je peux, grâce à lui, vivre en confiance, même diminuée, dans l'espoir d'une sortie du tunnel. La lecture ne se dérobe pas. J’ai des impressions comme rarement. Dois-je attribuer ces fulgurances à la dose d’opium prise toutes les quatre heures ? Mon statut d’immobile favorise-t-il ma capacité d’envol ? Ma réception de lectrice est modifiée, mon esprit critique aux oubliettes. Je suis dans les textes comme une enfant. Les images des paysages comblent l’espace de la chambre et se projettent sur le plafond. Je n’ai qu’à regarder. Le peu de conscience, non endormie par les antalgiques, a besoin de se sentir participante au monde. La douleur empêche souvent la concentration mais là, immobile, je parviens à sauver une heure de pages, comme une gorgée d’air.

Je vis sept mois au coeur de l’hiver d’Indian Creeks, dans le Montana de Pete Fromm, à surveiller un bassin de saumons, à chasser le cerf et le puma, à sentir les couches de vêtements contre le froid, à lutter contre une intoxication alimentaire, à guetter l’arrivée du courrier par les motos neige, à entendre l’arrivée bruyante du printemps qui fait craquer les glaces. Je dors dans une cabane à Cap Cod avec les Maytree d’Annie Dillard, à me demander ce qu’est la vie des êtres dans les ressacs de l’océan, à regarder le ciel, à faire bouger les maisons d’un endroit à l’autre, à comprendre ceux qui se reconnaissent par les gestes, les façons d’avancer les pieds dans le sable, de porter un enfant, d’accompagner les morts. Je marche dans les rues de New York avec Vivian Gornick à tenter de maintenir une relation mère fille d’un Attachement féroce. J'oublie comment Marianne Rubinstein se sort de l’écriture croisée avec la nièce de Virginia Woolf, Angelica Garnett, mais je partage les utopies du groupe de Bloomsbury. Je pose pour la photographe Julia Margaret Cameron sur l’île de Wight et attends l’arrivée de cercueils destinés à transporter ses affaires précieuses vers les Indes. Je me réfugie Dans la mansarde de Marlen Haushofer avec les feuillets du journal d’une épouse bourgeoise. Tout envahit ma tête avec intensité, formant des brumes enchasseées les unes aux autres, sans cohérence géographique ni temporelle. J’ai hâte de réincarner mon corps et rattrapper mon esprit évaporé mais je perçois la chance d’être dans les livres, même de façon confuse et désordonnée. J’espère refermer cette parenthèse, reprendre le cours des choses, les marches, la fluidité des mouvements... Pourtant être un corps bloqué bouge ma relation aux textes. Ce corps crispé libère un accueil sans filtre, manière de lire, inconnue de moi.

"Demain est un autre jour. Oui, avec un peu de chance. Un été, cinq ans plus tard, Maytree commença à mourir un peu partout dans la maison. Paulo le taquinait toujours parce qu’il lisait comme si le soleil ne se lèverait pas. Des demains, Paulo s’en apercevait, il n’y en avait jamais eu tant que cela". Cette phrase d’Annie Dillard débute l’épilogue du roman, concentré de l’histoire, ode au questionnement de la vie d’un couple charpentier-poète et femme peintre, qui cherchent à apprendre le nom des étoiles, des paysages marins, des boues et des pierres. Ils se demandent ce qu’est aimer, vivre, ce que nous pouvons faire de notre bref passage sur terre, quitte à se démunir de tout et vivre comme Lou "camarade de tranchée qui sait faire la tambouille". Ce livre brasse nature, peinture, humanité, géologie, poésie des grands vents, collections d’insectes, leçons de piano, connaissance d’Henry David Thoreau. "Pleins de compassion, ils portaient, à eux deux leurs solitudes respectives, de la taille chacune d’un globe effiloché. Tout avait meilleur visage depuis qu’ils étaient devenus vieux". Mon globe s’effiloche en déviant de son orbite. Je ne sais si mes constallations formeront de nouveaux rivages et quelles hallucinations vibreront en moi.

J’entasse pêle-mêle L’ amour des Maytree d’Annie Dillard, Indian Creek de Pete Fromm, Journal de Yaël Koppmann de Marianne Rubinstein, Freshwater de Virginia Woolf, Dans la Mansarde de Marlen Haushofer afin qu’ils poursuivent leur étrange alchimie.

Je laisse reposer et j’espère que ma jambe se réveillera doucement et que tout aura meilleur visage.

J’aurai sans doute un peu, beaucoup, vieilli...

Marcelline Roux