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mosaïques Pascale Pla

 

Samedi 20 juillet 1940 Samedi 5 mai 2019

 

Votre jour est un jour à la Prévert. Vous notez une liste de noms, les uns à la suite des autres, vous avouez ne pas avoir le temps mais voudriez parler de chacun plus longuement. Vous notez sans développer, juste pour vous souvenir et y revenir plus tard. Je n’y crois pas. Ce que l’on n’écrit pas immédiatement dans un journal, restera à jamais lapidaire. Cela sert au mieux d’aide-mémoire pour le diariste. J’ai tendance, moi aussi, à marquer des noms, des lieux, sans donner de détails, juste pour le plaisir d’entretenir ma mémoire, quand il m’arrive d’ouvrir le carnet une année plus tard. Parfois, lors de cette relecture tout me revient, parfois pas. Les effets de l’oubli sont bons aussi. Vous apparaissez dans mon carnet sous la forme elliptique d’un VW suivi du nombre de nos jours. Je garde donc une trace. Question souvenir, je ne pourrai guère vous oublier, même après nos cent jours. Une amie m’a offert pour mon anniversaire votre portrait en mosaïque. Le projet est de vous coller au-dessus du banc de mon jardin. Nous pourrons donc allégrement poursuivre notre conversation et quand je ne serai pas là, elle a prévu une silhouette de Jacques Roubaud, les bras chargés de livres. Vous aurez des lectures à vous dire. J’espère même vous écouter bruisser en cachette. Qui sait si, grâce à ce subterfuge, je ne vais pas recueillir un livre qui s’écrira tout seul. J’ai également reçu en cadeau : Les fruits étranges et brillants de l’art, un recueild’essais écrits par des femmes et votre plume pamphlétaire y est en première place. Notre chemin ne s’arrêtera pas au centième de nos jours. Désormais vous faites partie de ma vie. Vous serez dans mon jardin comme une présence ondoyante et je partagerai avec vous la joie des plantations, des coupes et des arrosages. Mon petit jardin n’est pas aussi fleuri et grandiose que celui élaboré par Léonard à Rodmell mais je m’appliquerai à vous donner des sensations de couleurs et d’odeurs. Je soupçonne déjà votre plaisir à capter les discussions que j’aurais avec d’autres, sous votre nez, dans le halo de votre cigarette. Je m’attends à quelques coups de griffes de votre part. Votre pensée critique et moqueuse m’aidera à prendre du recul en fonction des situations. Je vous demande seulement de rester discrète. Nous ferons le point, en tête à tête, quand le banc sera redevenu vide. Je ne voudrais pas alimenter des susceptibilités. Certaines choses resteront entre nous, chère Virginia. Je prendrai en note vos mots et acides formules, l’occasion d’ouvrir un nouveau carnet. Je pourrai dans quelques temps envoyer ce nouveau collectage-répertoire aux éditions des femmes, cela complétera allégrement leurs fruits étranges et brillants. Je vous avoue, en toute humilité, que ces micros-fictions sont autant de façons de me rassurer pour passer le cap de l’absence de votre pavé rose. J’ai la sensation de labourer un terrain prochain. Le temps de nos pages sera blanc sans votre teinte. L’hypothèse de vous retrouver pour un papotage au jardin est plus que réconfortant. Je ne vous taquinerai pas mais échangerai en douceur sur les choses de la vie. Ensemble, nous pourrons entreprendre Jacques Roubaud pour lui extorquer les titres des livres qu’il garde serrés dans ses bras, sans doute quelques sonnets de troubadours. Nous pourrons lui soudoyer une lecture à voix haute : il est bon lecteur et orateur. Je termine plus sereinement ce 94 ème jour, connaissant désormais le lieu de nos futures retrouvailles. Une idée surgit pour finir en beauté notre parcours lecture et écriture : je pourrais créer un temps d’inauguration de votre mosaïque au jardin lors de notre centième jour, inviter des amis, mettre des bulles au frais, et demander à chacun de venir vous lire une phrase woolfienne aimée. Je suis certaine que Jacques Roubaud appréciera. Je trouverai d’ici-là un codage oulipien secret qu’il aura plaisir à déchiffrer et le tour sera joué. Affaire à suivre !

Marcelline Roux