VW90

(c) catevrard

Dimanche 24 mars 1940 dimanche 24 mars 2019

 

Vous vous remettez difficilement de la grippe, des accès de fièvre continuent de vous accabler malgré une certaine tranquillité intérieure. Vous prenez un bain, contemplez les bouquets de votre maison et Léonard travaille au jardin en chemise bleue. Vous n’avez pas de livre sur le feu sauf le Roger Fry en corrections et des articles en vue pour Le Commun des lecteurs. Est-ce cela qui vous accorde ce répit ou l’arrivée du printemps et des oiseaux perchés sur les deux ormes que vous nommez Léonard et Virginia ? Je partage cette douceur du moment. Ici, le cerisier est en fleurs et tous les matins, un merle pousse un chant du réveil réjouissant. Vous entendez le rauque croassement de vos corneilles d’Asheham et cela vous agrée tout autant. Je suis rentrée d’une escapade angevine avec un nouveau livre et il m’accorde aussi ce repos. Surtout qu’un peintre, Jacky Essirard, a posé mes lignes sur les branches d’un arbre, peut-être un orme, après tout. Cette suspension des mots dans l’air frais printanier me calme. Ce livre d’artiste, tiré en 10 exemplaires, ouvre une parenthèse, apaise les questionnements liés à un récit avec lequel je peine et qui existe donc par ce minuscule extrait comme un rêve de fils tendus. Retendre les fils est aussi une belle façon de refaire communion avec des amis. Au retour, la Loire a continué à maintenir mon impression de sérénité. Les brumes matinales jouaient à la dissimuler pour mieux la dévoiler sous le soleil. Il suffisait de stopper la voiture sur le bas-côté et se laisser encore porter, par le courant cette fois. Mes yeux s’arrêtaient sur les îlots, sur les ponts, ou couraient avec le flot mais la sauvagerie du fleuve avait disparue. Des bateaux de bois à fond plat, nommés toues, quittaient les berges sans perdre le fil de l’eau. J’ai imaginé monter à bord et dériver. J’ai ressenti, comme vous, la force nécessaire du retrait pour tenir le cap. Ne pas vouloir accélérer le rythme, laisser passer les pensées : que les trop lourdes coulent et que surnagent celles qui déplient nos voiles et mènent un peu plus loin. Nous ignorons tout de l’arrivée au port final. Notre joie tient dans l’instant qui nous prend tout entier. J’ai laissé Jacky et les amis dans la ville d’Angers poursuivre les rituelles lectures poétiques. J’ai perçu les liens tissés entre eux comme les fils tendus du petit livre. Cette sensation suffit. Regarder les autres se rassembler autour d’un texte lu dans un musée, concentrés face à une œuvre, réjouit pleinement. Chacun repart ensuite sur ses traces mais la rencontre silencieuse offre de s’en aller plus optimiste sur notre potentielle humanité. Visité Chenonceau, dont j’avais un très éloigné souvenir d’enfance. J’ai lu avec attention les cartels sur Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, Louise Dupin. J’essaie toujours d’emmagasiner des repères historiques moi qui flotte dans l’histoire de France plus difficilement que les embarcations sur la Loire. Il me faudrait une seconde vie pour combler ces trous noirs. A mon retour je vous disais que le cerisier était en fleurs et j’ajouterai que le jardin semble quitter l’hiver. Les crocus sont sortis, mais aussi les jacinthes, les jonquilles, les arbres sont en boutons, les pensées pointent toutes couleurs dehors et les hortensias leurs premières feuilles. Tous ces signes sont élans de vie. Je ne me résous pas à croire qu’au printemps prochain, vous quitterez volontairement cet assaut. Sans doute, qu’un autre auteur Julien Bosc, qui a lui aussi volontairement quitté cette vie, et que la bande angevine célébrait après mon départ, vous a mieux comprise que je ne le peux. Quand la vitesse de l’autoroute m’a rattrapée, j’ai éprouvé une grande fatigue. Peut-être que je m’épuise à tenter de comprendre les séparations. L’eau doit continuer de couler. Un matin, la brume se lèvera sur ces bouts d’histoire. Je serai déjà ailleurs. C’est mieux ainsi. Je vous porte dans ce jour 90, comme j’apporte un peu de Julien Bosc, d’Antoine Emaz, autre poète angevin disparu. Les communs lecteurs que nous avons réussi à former ces quelques jours aident à retendre nos vies vers l’espoir de jours à venir. A mon décompte, il en reste dix ! Mon journal découle si facilement du vôtre que je me demande comment il voguera sans vous. Sans doute vais-je devoir apprendre à lâcher vos amarres.

 

Marcelline Roux