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(c) catevrard

 

Jeudi 7 mars 2019 bis

Je vous écris de la Fondation Vuitton où je visite la collection de Samuel Courtauld. Je ne suis pas à l’aise avec l’idée de participer à la mise en valeur de ce lieu. Le groupe LVMH n’a pas besoin de publicité. Le comique est quand même qu’il se situe rue du Mahatma Gandhi. Heureusement que ce dernier n’est pas enterré car il se retournerait dans sa tombe. Je ne suis pas certaine que cela aide sa réincarnation. Disons que Gandhi n’est plus affecté par les incohérences humaines ! Autre surprise : je ne m’attendais pas à vous rencontrer, ma chère Virginia, au milieu des Cézanne, Seurat et Renoir du collectionneur britannique. C’était mal vous connaître. Evidemment, j’aurais dû faire le lien entre Roger Fry et Samuel Courtauld. Evidemment, ce grand industriel du textile, inventeur de la rayonne, avait pris conseil auprès du grand critique et passeur d’art qu’était votre ami Roger Fry. Evidemment, j’aurais dû savoir qu’ils avaient été tous deux précurseurs en faisant découvrir aux anglais les post impressionnistes et même fait scandale en organisant des expositions autour de Cézanne devant un public pas encore prêt. Au moment où vous bouclez votre Roger Fry, je vois cette collection. Je cherche dans ma bibliothèque votre livre, quête les mentions de la rencontre entre ces deux hommes mais ne trouve pas. Je lis en diagonale. Je prendrai plaisir à replonger plus tard et plus longuement dans cette biographie. A la fin de l’exposition, j’ai donc lu votre nom sur le cartel. Vous étiez venue chez Vuitton sans m’avertir. Aviez-vous aussi quelques scrupules à fréquenter l’endroit ? En tous les cas, vous étiez invitée chez les Courtauld et vous vous plaignez d’avoir des difficultés à rivaliser avec les Cézanne et autres chefs-d’œuvre qui ornaient les murs. Peut-être avez-vous eu la dent plus dure sur vos hôtes. Je ne suis pourtant tombée sur aucune phrase assassine dans votre journal. La luxueuse maison néoclassique a dû quand même aiguiser votre sens critique. J’imagine qu’ont roulé dans votre tête  des formules telles que : déposer l’avant-garde picturale dans un nid si kitch, c’est enfermer un animal sauvage dans un zoo…J’aurais bien repris à mon compte quelques unes de vos savoureuses piques pour contrer la bonne conscience des hommes riches de la rue Gandhi mais je n’ai rien dégoté. Dommage. Est-ce finalement que vous étiez troublée, comme moi, par la vision culturelle de ce Samuel Courtauld ? L’homme, bien qu’industriel, estime essentiel d’apporter la culture au monde, juge nécessaire l’enseignement des arts et fonde l’institut Courtauld pour former des professeurs à l’éducation artistique. Il fait don de ses tableaux à la National Gallery. Visionnaire, il défend la démocratisation culturelle. Est-ce que la fondation Louis Vuitton joue ce rôle aujourd’hui ? Je n’en suis pas certaine. Je pressens un enjeu de communication, même si le geste architectural est volontaire et les expositions intéressantes. Pas prise de risque, ni le souci de transmettre au plus grand nombre. Le libéralisme capitaliste contemporain est parfois plus féroce et sournois que le paternalisme d’un Courtauld. Bernard Arnault ne fait pas don de ses collections aux musées et un rapport de la Cour des comptes a dénoncé sa manière, peu philanthropique d’utiliser à bon compte la loi sur le mécénat, gonflant le coût de la construction à 790 millions, pour déduire 60% de ses impôts sur bénéfices. Beau coup de maître et sans pinceau ! Trouvez moi vite une formule, ma Virginia ! Vous auriez plus de raison de railler le ressucé d’un Beaubourg vuittonien hébergeant les impressionnistes, devenus pour les foules, si ce n’est conformistes, du moins classiques, que l’écrin sucre d’orge des Courtauld abritant un art pour le coup avant-gardiste au 19ème. Trempez votre plume dans un soupçon d’acidité et je repartirai plus légère de ce lieu ! Gandhi nous encouragera à afficher quelques paroles décapantes à méditer dans sa rue !

 

Marcelline Roux