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 (c) catevrard 

 

Jeudi 7 mars 1940 Dimanche 3 mars 2019

« Mrs Woolf est morte prématurément mais elle eut la satisfaction d’accepter son congé avec grande humilité ». «  Mrs Woolf nous a quittés, trop tôt c’est vrai, à l’âge où Orlando était à son zénith, mais de la vie, elle sut diablement profiter ». Pourtant, vous n’êtes pas morte, je lis votre 7 mars pour me rassurer. Vous avez succombé à une grippe carabinée qui vous a clouée au lit pendant deux semaines et qui ne lâche pas sa prise. Quel choc de lire de votre épitaphe dans le New Statesman and Nation, daté du 2 mars 1940 ! Sous votre couette, cela vous convainc de vivre et de faire un pied nez à ces oiseaux de mauvaise augure. Je suis admirative de votre façon de dépasser avec humour ce coup porté. La grippe aura été votre alliée en vous extrayant de la place publique. Hier, comme aujourd’hui, les fakes news sont monnaie courante et les virus aussi. Tandis que le virus grippal vous laisse sur le flanc, un piratage neutralise mon ordinateur. Un ami l’a réinitialisé et lui a fait subir un traitement de choc, aussi virulent sans doute que celui que vous administre votre docteur. Nous avons été l’une et l’autre privée d’écriture pendant ces jours derniers. Il faut se relever des tracas et voir le bon côté des choses. Vous vous réjouissez que le printemps soit arrivé, avec crocus et perce-neige, pendant votre réclusion et moi je retrouve un texte perdu en sauvegardant mes dossiers. A le relire, il tiendra peut-être la route. Il aura fallu ce grand chamboulement pour remettre les yeux sur ces pages d’il y a plus de trois ans. C’est l’opportunité du moment. On vous a fait mourir avant l’heure et vous ressuscitez, on a tenté de désagréger mes documents et voilà que réapparaissent des feuillets oubliés. Si nos têtes ont été, à cause de ces agressions, « des vapeurs blanches et nos jambes des bougies ramollies », nous avons traversé l’adversité pour revenir à nos cahiers. Mettant de côté le stress et l’abattement que ces virus provoquent à nos corps réels et virtuels, on peut se dire que la sortie de ces épisodes provoque un sursaut vital. Pour vous, les dernières corrections sur Roger Fry et pour moi celles d’un carnet que je pourrai appeler : L’été dans une boîte à lettres. Qui sait si je ne vais pas réussir à y glisser votre nom pour sceller notre pérennité retrouvée ? Vous dites qu’une admiratrice vous envoie un bouquet de violettes, et bien sachez que j’ai dans ma cuisine des bouquets de jonquilles ramassées en forêt. Nous continuons notre vie en miroir pour quelques jours encore. Ne laissons pas entamer ce temps par des faiseurs de troubles qui testent notre résistance nerveuse ! Prenez des vitamines ma chère Virginia, nous devons encore tenir quelques pages ensemble ! Nous pourrions fomenter une vengeance. Je ferais paraître dans le New Statesman and Nation que « le 3 mars 2019 Mrs Woolf est prématurément ressuscitée mais a eu la satisfaction de prendre son congé des cieux avec grande humilité et qu’elle a diablement su profiter du Paradis, qu’elle revient toutefois parmi nous vérifier que ce nous avons fait d’Orlando ». Après recherches, je m’aperçois que ce journal, de gauche, londonien n’a pas survécu aux années 70. Apparemment, il avait été surnommé « le tournis » en raisons des crises de sa distribution, son financement et de la valse de ses directeurs. Je ne peux donc même pas orienter mes pirates vers leur site, ce serait tirer sur une ambulance. Je préfère dénoncer mes hackers en signalant leurs malversations sur le site du gouvernement et maintenant il est sage que nous calmions le tournis. J’ai allumé une bougie dans le salon, sorti les livres et je vais me glisser dans le fauteuil pour déguster quelques livres d’occasion trouvés hier au Parc Brassens : un pléiade de Mallarmé, un Pierre Sansot qui va me guider vers le bon usage de la lenteur et quelques siècles de Lagarde et Michard. J’ai trouvé cette astucieuse manière de renouer avec l’histoire littéraire en relisant les introductions. Quand je faisais mes études, il était bon ton de se moquer de ces volumes, trop classiques et ringards. J’avoue à y replonger qu’ils contiennent une mine d’informations. Après tout, face aux attaques, il est bon de retrouver des valeurs sûres et dans les livres, aucun virus informatique ou grippal n’a encore réussi à se loger. Dernière information avant de vous quitter, j’apprends la mort du poète Antoine Emaz. Le 3 mars 2019 va devoir finalement tristement accueillir une épitaphe, avec les mots d’Antoine Emaz : « un livre, c’est de l’inachevé fermé », comme la mort assurément ou la vie, je ne sais plus.

 Marcelline Roux