Vendredi 19 janvier 1940 Samedi 19 janvier 2019

 

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(c) catevrard

Votre nouvelle formule d’écriture du journal à l’heure du thé ne semble pas avoir tous les avantages. Il faut dire que votre mois de Janvier est très mondain, selon votre expression même. Vous invitez beaucoup d’amis et êtes souvent invitée. Vous dites n’avoir rien pu faire que de rédiger une conférence pour la Worker’s Education Association, la composant lors de vos promenades et même dans votre bain. Ainsi est née une « première ébauche avec une hargne féroce ». Si je regarde de mon côté, c’est moins mondain mais j’avoue avoir des difficultés à tenir journal et fil de l’écrit. Ce doit être la férocité du mois de Janvier avec sa galette qui nous soumet au sort des rois et tous ses vœux à porter chez les uns ou chez les autres. Il est vrai que le froid donne envie de se réchauffer près d’esprits éclairant nos cœurs. En ce 19 janvier, je suis donc dans un état proche du vôtre, avec une tête hypertendue et j’aimerais avoir votre «arme buvard ». «  On devrait avoir chez soi une feuille de papier buvard que l’on appliquerait sur le cerveau lorsqu’il est brûlant, au lieu de l’échauffer, comme je le fais maintenant, par pure oisiveté, par distraction ». Comme vous, je ressens ce besoin de partager avec les autres, de discuter, d’échanger et tout à la fois, cette impression soudaine que l’absence du retour à la table creuse un vide. Est-ce pour n’avoir pas à avouer comme Fabienne Jacob, interrogée dans la revue « Les Moments littéraires », que l’écriture a ruiné ma vie et que je lui en veux ? « Il y a, affirme-t-elle, une part de moi que l’écriture réclame en entier. Toute relation amoureuse est alors mise en péril. L’écriture a fait de moi une nonne. Et pourtant, écrire est le seul lieu, même s’il est frêle cabane, qui échappe au monde autour de nous. » Heureusement, plus loin, elle clame qu’  « il est urgent d’aimer, de rire, de se jeter au-devant des choses et à travers elles, de gueuler sa joie dans le monde, et de cueillir les mirabelles. ». C’est peut-être de cette tension que naît un texte. Je ne pourrais devenir nonne à cause ou pour l’écriture. J’ai besoin de la vie pleine : d’aller à Paris voir des expositions, des films, de boire et manger avec des amis. L’écriture n’a pas à me voler ces étincelles. Toutefois si la vie envahit trop ma solitude, elle perd de sa lumière et de son intensité. Elle attend que je retourne dans ma tanière, que je tapote sur le clavier, que j’ouvre mon journal, que je vous rejoigne, ma Virginia. Sans ces temps de silence, quelque chose s’envole, se rétrécit. Est-ce un besoin de décantation, dû à une certaine lenteur ? Pour en revenir aux moines, ils ont distillé dans leurs règles un savant équilibre entre travail, lecture et prière. Pour atteindre cette harmonie, seulement, je me ferai nonne ! Parfois, je doute. L’idée de ne pas faire vœux d’écrivain à part entière questionne et crée la sensation d’être illégitime. A plus de cinquante ans, je ne vais pas me refaire : reste à accepter mes flottements, ces côtés flous de ma vie, ces passages de l’un à l’autre, ce papillonnage joyeux entre sollicitations et retraits, extérieur et intérieur. Le tout est de ne pas me laisser happer par l’un ou l’autre des versants. A lire votre pavé rose, de nombreuses fois j’ai vu surgir en vous cette même difficulté à maintenir le bon dosage. Avant de galoper vers ma prochaine galette et les verres de cidre, j’ai passé la matinée à mon bureau. Ce soir, je m’endormirai apaisée à moins que le stylo ne m’appelle à nouveau. Je m’installerai alors au milieu du lit, adossée à ma pile d’oreillers et noircirai mes pages de journal. Moi aussi, chère Fabienne Jacob, je peux écrire au lit même si c’est le moment de la tombée de la nuit et non le matin, comme vous, que j’y parviens. Je me transforme en Princesse au petit pois, petite reine au milieu des pages. Si tout à l’heure, je n’ai pas la fève, je serais en cachette Reine de la nuit.

Marcelline Roux