VW80

(c) catevrard

 

Samedi 9 décembre 1939, dimanche 9 décembre 2018

Chère Virginia,

Nous franchissons le cap symbolique des 80 jours de vie en échos. Pour marquer cette étape, je décide de changer ma façon de m’arrêter dans votre journal. Lorsque je sens la fin d’un livre approcher, souvent je freine ma lecture. Je propose donc de ralentir mes sauts dans vos pages et de suivre pas à pas vos dernières années : 1939- 1941. En votre 9 décembre, vous évoquez un retour en voiture pendant le black-out. Je me demandais ce que signifie exactement ce terme. Les anglais l’utilisaient, en temps de guerre, pour dire la réduction de l’éclairage d’un lieu afin d’éviter une éventuelle attaque : voilà donc la preuve de la situation mondiale tendue. C’est un minuscule indice dans cette longue page où vous parlez de votre lecture de Freud que vous jugez « très déconcertant car il réduit l’individu à un tourbillon » et que « si tout n’est qu’instinct, procède de l’inconscient, qu’en est-il du reste, de la civilisation, de l’homme dans son ensemble, de la liberté ? ». Vous dites avoir accompagné Louie pour un arrachage de dents et que Léonard est fou furieux car votre chien Percy a déterré tous les oignons plantés dans le jardin. Cette suite de faits quotidiens semble d’une incroyable banalité par rapport à cette indication du black-out qui induit nécessairement l’événement le plus grave qui soit pour l’humain : la guerre. Comment expliquer votre manière de ne pas dire ? Voyez-vous si mal ? Ne distinguez-vous pas en décembre 39, le conflit qui gonfle et va bientôt éclater dans toute sa violence ? Ou est-ce le propre du journal ? Cette écriture a une étrange capacité à occulter certains aspects même fondamentaux : Freud se serait, de ce point de vue, régalé. Vous laissez échapper ce « black-out » et continuez d’écrire votre journée comme un jour ordinaire, comme si le nez dans le sombre du présent ne permettait pas d’y voir clair et d’analyser la situation politique, chose que vous faites pourtant avec Léonard. Le journal est du côté de l’intime, de la transcription de détails qui ponctuent l’existence. Il cache parfois des pans entiers de réalité. Je devrais pour ma part, vous dire que des gilets jaunes manifestent partout en France, revendiquant des aides pour ne pas sombrer dans la précarité. Je devrais vous parler de cette révolte qui gronde dans mon pays plutôt que du ciel tourmenté. Je devrais vous dire à quel point ces giboulées de mars qui font irruption en décembre sont inquiétantes car trahissent le changement climatique. Oui, je devrais partager avec vous l’actualité et l’état du monde. Pourtant et souvent, le journal intime ne consigne pas ces éléments. Certains le font. J’ai commencé le journal de Jules Roy, en vous faisant infidélité, et je vois que la vie politique entre dans ses pages mais elle y entre de façon anecdotique, par le petit bout de la lorgnette : une visite de Mitterrand dans le Morvan, son ennui pendant le repas avec des élus locaux, sa petite phrase en direction de l’écrivain. Rien de l’analyse clairvoyante du temps présent. Dans le journal intime, nous sommes comme vous sur la route de retour de Lewes, dans le black-out de la vision politique du moment, immergé dans le tourbillon de notre être, des petits événements de nos vies. C’est d’ailleurs peut-être paradoxalement ce qui fait que nous lisons les journaux des écrivains pour sentir comment ils se débrouillent avec les choses bassement matérielles. Les visions prophétiques sont rares même chez les plus brillants. L’intrusion de l’Histoire se fait plus naturellement dans l’écriture des Mémoires. L’écrivain reprend, après coup, le fil de l’Histoire grâce au petit recul temporel. On voit ainsi dans les Mémoires d’Outre Tombe, Chateaubriand anticiper des remarques sur la décadence de la cour du Roi, car il a traversé la Révolution. Votre black-out m’a portée jusqu’à René : ce qui reste caché fait donc de l’effet. Freud aurait approuvé !

Marcelline Roux