VW79

(c) catevrard

 

 

Vendredi 25 novembre 1938 dimanche 25 novembre 2018

Vous voilà soucieuse chère Virginia ! Vous avez le sentiment d’être devenue un outsider car les jeunes critiques boudent votre œuvre. Vous citez des auteurs dont le nom ne me dit rien et semblez croire qu’ils éclipsent votre travail. Décidément, nous sommes aveugles sur notre temps présent. Vos livres ont cheminé jusqu’à mes contemporains et vous faites l’objet de deux tomes dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Cyril Connolly qui vous accuse dans son panorama de la littérature de pratiquer le style mandarin et d’user du jargon, n’a sans doute pas été clairvoyant mais vous a miné le moral et ralenti votre entrain à écrire. Bizarrement, c’est le besoin d’argent qui vous pousse à reprendre le chemin de la table et à envoyer de-ci de-là des articles. Le moteur qui pousse à la table est parfois très concret. Peu importe le motif, seule la production compte et de ce point de vue, vos lignes traversent le temps. Je me réjouis que vous vous soyez trompée en la matière. D’ailleurs en votre 25 novembre, vous semblez avoir dissipé votre aigreur et vous vous réjouissez de fêter l’anniversaire de Léonard qui a alors 58 ans. Vous ne dites rien des cadeaux, du déroulé de cette fête mais vous terminez votre page par un « Belle journée ! ». Je vous imagine lui offrir un pull chaud, quelques livres et des outils de jardinage. C’est pure invention de ma part mais cela m’amuse de vous voir arriver les bras chargés dans le salon où Léonard a dû déposer un disque aimé. Vous avez dû ouvrir une bouteille de bon vin français et deviser sur les dernières ventes de la Hogarth Press. Cette douceur quotidienne entre vous, j’espère que vous l’avez éprouvée. Je n’ai pas d’anniversaire à célébrer en ce 25 novembre, mais une Catherine à fêter. Demain, toutefois,  je me rendrai en catimini pour celui d’une amie. Nos résonances fonctionneront avec un jour de retard. La pluie, en attendant, nous sert de lien : il pleut sur Rodmell comme il pleut ici. C’est la météo idéale pour se tourner vers la bibliothèque, sortir quelques ouvrages, allumer la lampe, se glisser sous la couverture et tourner des pages. Grâce au marché du matin, j’ai de quoi fabriquer une soupe et garder la porte fermée jusqu’à la nuit tombée. Je ne déteste nullement ces moments imposés par l’hiver. Ils sont un nécessaire arrêt d’agitation. Sommes-nous toujours obligés de nous mettre en route ? Ne devons-nous pas savoir demeurer et décanter les impressions nombreuses de nos vies ? J’ai relu les pages de Colette dans L’Etoile Vesper et Le Fanal bleu. Invalide, elle est bloquée dans son appartement du Palais Royal. Les saisons lui sont apportées par les fruits et légumes, comme le vent et l’air que ses visiteurs attachent à leurs vêtements quand ils pénètrent dans sa pièce. Elle parcourt en esprit les lieux qu’elle aime : les vrilles de la vigne, les vendanges dans le bordelais, l’escapade genevoise. Elle trahit évidemment une certaine nostalgie de son autonomie perdue et pourtant, elle esquisse un contrepoint heureux de son statut d’observatrice affûtée qui déjoue les manies et les inconséquences futiles des valides. Votre soit- disant position d’outsider dans la critique de votre temps vous octroie la même liberté : celle de noter simplement les gens et de former librement une phrase, vous laisser aller au fil du courant de l’écriture créative. On ne sait jamais ce que les épreuves ouvrent en nous quand elles ferment des possibles. Il faut oser mettre en déroute le pessimisme immédiat et laisser venir ce vent frais porté par la pluie. Je m’installe en ce dimanche dans le creux de mon fauteuil jaune, j’aurai presque eu envie d’allumer le feu de la cheminée mais le ramoneur n’est pas encore passé. Je ne bougerai donc pas et laisserai venir.

 Marcelline Roux