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(c) catevrard

 

3 novembre 1937 4 Novembre 2018

Chère Virginia, j’aurais dû vous envoyer une carte postale de Bourgogne ou de Marseille et je n’en ai rien fait. Il est parfois nécessaire de couper les ponts pour mieux se retrouver. Ma semaine de vacances d’automne fut pleine. J’étais en partie avec ma sœur, ma Nessa à moi, si l’on considère la force des liens. Je n’ai pas envoyé de carte, je ne vais donc pas désormais vous raconter mes vacances. Je m’amuserais plutôt avec vos pages du 1 et 3 novembre. Vous avez fait faux bon à un rendez-vous officiel, appelé députation, qui consiste à présenter une pétition au premier ministre. Cette députation réclamait une enquête internationale sur les causes fondamentales de la rivalité entre les nations. Quand on sait quel conflit mondial couve en 1937, je comprends votre engagement. Vous avez signé mais vous n’allez pas chez le ministre même si cette expérience vous aurait régalée. Vous êtes restée faire une relecture de votre texte en cours : Les Trois guinées. Votre vie d’écrivaine se mesure à la manière dont vous refusez une invitation pour rester au coin du feu avec un livre, à faire votre révision de manuscrit. « Les écrivains sont les seuls casaniers socialement acceptables » écrit Mona Chollet dans Chez soi. Qui oserait refuser une invitation en expliquant qu’il est mieux chez lui et encore plus une députation ? Une fois encore, chère Virginia, vous vous êtes singularisée, vous avez fait défection, vous vous êtes affranchie de l’attente sociale. Bizarrement, la note en bas de page, de l’édition de votre journal, indique que le Times du 2 novembre mentionne votre présence près du ministre. Les journalistes ne peuvent supposer que vous manquiez une représentation officielle. Ils n’ont pas intégré votre salutaire besoin de réclusion. Vous êtes toutefois flattée que le New Writing vous commande une nouvelle dont le titre serait Portrait d’un jeune homme. Je ne sais ce qui ce cache derrière ce titre, peut-être l’homme que vous avez vu « couché dans l’herbe à Hyde Park, des journaux disposés autour de lui pour le protéger de l’humidité, une serviette de carton bouilli, la moitié d’un petit pain », dormant, résigné. Quand je pense portrait, me revient l’exposition vue hier au Musée Maillol. Je ne sais comment vous composerez ce portrait de jeune homme mais j’ai entendu Giacometti longuement commenter ce qu’était « faire un portrait ». Il l’approche sous forme de séries à partir de modèles récurrents : son frère Diego, sa compagne Annette, et quelques autres comme cet américain James Lord, qui a posé longuement pour Alberto, et tenu note de ses moments de pose. Giacometti ne parvenait pas à se détacher des bustes à sculpter, obsédé d’atteindre le regard, persuadé que tout part du regard : saisir les yeux de quelqu’un, ce serait faire son portrait véritable. Il s’attachait donc aux yeux, à l’orbite, à creuser à cet endroit. Seulement alors, sans effort, comme une évidence même, il trouverait la place des joues, du nez, de la bouche. Il pestait de ne pouvoir faire comme « il voit ». Vous-même, Virginia, dans ces pages, vous dites que ce samedi, vous avez « vu » cet homme couché et que vous devriez toujours écrire quand vous voyez de cette manière. Toutefois, votre jeune homme dort, il ne vous sera pas aisé de capter le fameux regard scruté par Alberto. Vous vous en sortirez, je n’en doute pas. A me poser à côté des Annette, femmes debout, j’ai rêvé un moment qu’Alberto avait creusé votre visage et votre silhouette dans sa terre, qu’il avait su faire émerger votre regard à la fois perçant et en retrait, rendre votre silhouette en marche, vous qui avez si souvent traversé la campagne à grandes enjambées. J’ai imaginé vous croiser sur ces socles continuant d’avancer coûte que coûte. Vous auriez sûrement profité de l’occasion pour me glisser à l’oreille quelques propos sarcastiques : « une seule oeuvre de femme exposée, celle de Germaine Richier, contemporaine d’Alberto quand on ne parle que de Maillol, Rodin, Giacometti, Bourdelle …l’histoire de l’art s’écrit donc toujours à partir des hommes, même à votre époque ? ». Vous auriez eu raison. Marchons ensemble d’un bon pas dans le sens d’une réécriture de l’histoire des arts à défaut de celle de l’histoire et votre jeune homme ouvrira les yeux sur une nouvelle vision du monde.

 

Marcelline Roux