VW75

(c) catevrard

 

 

Mercredi 13 octobre 1937 Samedi 13 octobre 2018

Julian Bell est mort sous une voiture atteint par un éclat d’obus. Vous êtes spectatrice de la douleur de votre soeur Vanessa. L’avenir sans Julian vous semble « tranché, tronqué, déformé ». Vous, la femme âgée, vous devez faire avec la mort d’un homme jeune et vous ne comprenez pas, ne pouvez même pas écrire sur cette souffrance, seulement rapporter les mots d’un médecin qui a tenté d’opérer, de sauver. Cette impuissance à écrire, je la ressens tant de fois. Trop de joie ou trop de douleur éloignent de la table. Le temps de l’action absorbe toute mon énergie vitale sans nuance. Les temps de retour arrivent parfois quand la tension lâche prise. Il me faut écouter et ouvrir la page de l’ordinateur. M’installer sur la table de la cuisine, l’air de rien pour ne pas donner trop d’importance à l’écriture ou plutôt la surprendre dans un geste que j’aimerais quotidien. Les fenêtres restent ouvertes car l’automne joue avec les apparences de l’été indien. Le café ne dissipe pas complètement ma fatigue des jours derniers à tenter d’y voir clair dans des sentiments contradictoires. On n’écrit pas sur le champ de bataille, on attend le repli pour oser mettre du noir sur du blanc. Vous consignez la mort de Julian Bell et vous dîtes si peu de votre désarroi. Vous relatez ce qu’en dit le médecin, les saignements de Vanessa. Vous qui débordez de mots, vous devenez économe, distante, vous qui développez en phrases fascinantes les moindres recoins de sentiments, vous n’écrivez presque rien de ce drame de la perte d’un neveu et d’un fils. La brutalité ne s’écrit donc pas. Elle se vit, consume. L’écriture ne vient que dans l’après-coup et sans doute pour autre chose, pour mettre du vivant sur les cendres, pour réveiller un souffle. Il est des moments de rupture que l’on ne peut dire ni écrire. Il est des moments de joie qui ne s’expriment pas. L’écriture surgira ou pas dans un temps détaché. Dans les moments cruciaux de ma vie, je ne peux en appeler immédiatement aux livres. Brandir l’indifférence de L’Etranger de Camus pour expliquer l’insensibilité, ou Proust pour justifier la jalousie, n’aident pas le moment présent. Les livres comme l’écriture ne surgissent que dans l’après, en seconde main, pour me récupérer, ne pas être trop seule face à la singulière étrangeté de mes sentiments. Réussir alors à m’isoler dans la cuisine, à plier le linge fraîchement lavé, à laisser retomber l’émoi pour que naissent quelques phrases, n’est pas une porte de sortie mais le retrait nécessaire pour me remettre en chemin. C’est le temps précieux et non programmable de la décantation. La douleur restera. Les livres s’ouvriront comme les pages à noircir mais ils ne feront écho que dans un lointain obscur. Parfois, une tournure s’approchera d’une sensation et je penserai tenir la solution, l’interprétation définitive. C’est peut-être cela qui me pousse à poursuivre. La vie se charge d’entamer nos constructions littéraires. Je ne porte aucun jugement. Je sais que Proust avait le sentiment de vivre plus intensément par le livre que dans la vie. Je ne peux le suivre même si je reviens toujours aux mots après la déflagration vitale. Je n’attends ni consolation, ni explications mais une place à l’ombre, au silence. Les paroles cessent de s’agiter, les jugements de pleuvoir, les règlements de compte de s’affoler, les bilans de compter. Ce n’est pas mieux ou moins bien que la vie, c’est à côté, sur un coin de la table. Vanessa le saura quand elle reprendra le chemin de son atelier et de ses pinceaux : elle n’effacera jamais la mort de son fils, mort à 29 ans, ambulancier en guerre de Chine. Elle creusera juste un semblant d’espace où survivre malgré tout. Dans ma cuisine, le soleil joue avec des chardons bleus. Il ne fait pas disparaître leurs piquants mais adoucit leurs tiges. Je reste à l’abri pour entendre les feuilles mortes craquer sur la terrasse. Le vent fait bouger et emporte. Un instant, je deviens feuille pour ne plus rien décider.

 

Marcelline Roux