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                                                                                                                                   Pour Julien Bosc

Samedi 29 septembre 2018 Dimanche 29 septembre 1935

Chère Virginia, vous avez marché le long de la rivière, vu un martin pêcheur et une « hermine en robe d’été, brune avec du blanc au bout de la queue ». Moi aussi, j’ai trotté aujourd’hui et contemplé des oiseaux d’une cabane d’observation près des marais: hérons, cormorans se fondaient dans les branches et un ragondin nageait en silence. Plus loin, j’ai entendu des oies. Elles semblaient mener un colloque de fin d’été. Elles devaient aborder des questions philosophiques essentielles car leurs cris ne parvenaient pas à s’accorder. Il y en avait toujours une qui avait un avis différent à défendre. La lumière d’automne était pourtant si douce qu’elle aurait pu faire fondre les cœurs les plus endurcis. Il suffisait de se poser sur un banc pour croire que la sérénité pût tout apaiser. S’abandonner à ces instants fragiles regonfle nos êtres. Je n’ignorai pas les traversées douloureuses de certains, ni les décisions irrévocables d’autres. Ils étaient avec moi mais il fallait qu’un peu de nature entre dans leurs histoires brutales comme un signe gratuit, secret. Je souhaitais déposer un linceul pour un homme qui avait décidé d’arrêter son chemin. A regarder le sentier qui tournait autour de l’eau, je me demandai ce qu’en pensaient les oies. Nos vies ne vont jamais droit, elles tournicotent, bifurquent, trébuchent, tournent en rond et parfois s’arrêtent net. Les encore vivants héritent alors des pas à faire. Mais dans quel sens ? Etait-ce le sujet de discussion  des bernaches ? Le vrai et le faux dans la vie des hommes ? La manière de vivre ou de mourir ? La violence des amours ? Elles n’en finissaient pas de cacarder. Aucune réponse ne parvenait à émerger, je le sentais. Du côté des oies, les chosent n’étaient pas plus aisées que du côté des hommes. A un instant, je n’ai su pourquoi, elles se sont envolées de concert et sont venues se poser sur l’eau dans un ballet harmonieux. Le silence s’est installé comme une incongruité. Le débat était clos. Le repos m’a soudain envahie, j’aurais voulu rester le reste de ma vie sur ce banc à savourer la fin de cette tension. Je n’avais plus envie de chercher des mots, des explications, juste faire comme ces oies : m’être bagarrée avec des sentiments contradictoires puis glisser à la surface de l’eau, sans crainte, dans un mouvement naturel, qui ne blesse personne, provoque seulement une vague caressante à la berge. J’ai pensé que l’homme mort avait senti l’onde le rejoindre, lui qui n’avait pas su nager à contre courant. Ceux qui restent ont besoin de ces infimes tressaillements, comme d’une épaule qui accueille, une main qui se serre, une voix qui parle bas. Si je connaissais la langue des oies, je leur crierais d’aller jusqu’à Montluçon faire une procession vers l’homme pour son dernier envol. Elles trouveront le chemin sans peine, un phare est là pour les guider. Elles pourront criailler, cacarder autant qu’elles voudront jusqu’au Cousseix. Arrivées, elles feraient silence et de leurs fameuses pattes, loin de jouer à l’innocence, se poseraient sur les recueils réalisés par l’homme éditeur disparu. Je connais leur talent de gardiennes, elles sauront préserver ces feuillets puis migrer avec quelques pages vers de potentiels lecteurs. Ce jeu de l’oie n’est-il pas vain ? Il faut bien que quelqu’un relance les dés et provoque des coups dans l’eau. Julien a souhaité abandonner la partie mais d’autres continueront à pousser son pion. Le passage des oies sauvages dit la force secrète du groupe. Sur le banc, certains apprennent à se connaître, savent que le temps est compté mais chaque minute de partage compte double. Virginia, votre martin-pêcheur apporte ses couleurs des tropiques, le noir n’a pas tout donc pas tout envahi. Nous tenterons d’y croire encore en reprenant la route.

 

Marcelline Roux