l'épine blanche

L’Épine blanche

Jacques Moulin

Ed l’Atelier contemporain

 

 

L’Épine blanche pourrait être sous-titré Journal de D. : D. Denise, la mère, décédée, D. cédée à la mort, D. deuil du fils, D. disparition précoce du père, D. days jours, jalons déposés comme cailloux de Poucet pour le passage du temps, de D15 à D100, -«  D.17 Ecrire la mer / jusqu’à ton asphyxie », puis D…, puis rien, disparition de la lettrine, poèmes ou proses poétiques ensuite flottant dans l’incertain du chagrin qui ne se compte plus en jours, mais en anniversaires, souvenirs, puis, on imagine, oubli progressif vers « l’absente absolue ».

 

On sait l’attachement de Jacques Moulin à la nature, aux paysages. L’Epine blanche s’ancre en terre d’origine, le pays de Caux. Pays de falaises, de calcaire, d’eau.

« Aller à H.

Me suspendre à ton vide ».

 

Jacques Moulin écrit le deuil à la distance d’un fils qui use du « il », se nomme « le fils » ou « Jaboc », surnom que lui donnait sa mère.  (« se recoudre à la dépouille en distance juste »). Il dit le lien maternel en une langue très travaillée, jouant sur les sonorités, la matière, le rythme. Ce sont les fragments d’un ordinaire de vie et de mort : listes de courses trouvées dans l’appartement, tri des affaires, règlement des factures, organisation des obsèques, une dernière lettre qui ne sera jamais envoyée. Les manques, l’appartement vide mais saturé de la présence de D. Le glissement de la qualité de fils à celui d’ayant droit.

 

Lorsque le lien s’est rompu, il a emporté avec lui tout un pan de mots, ceux des lettres bi-hebdomadaires, des articles du pays de Caux qui y étaient joints, des coups de téléphone pour s’assurer, rassurer, se donner des nouvelles.   « lettres rigoureuses précises descriptives quantifiées toujours calligraphiées –jusqu’au jour où le tremblement de la main a étouffé peu à peu la phrase ». La mère retrouve le silence du père, « un père dépris du langage », mort prématurément  après son retour de guerre. 

 

Comme la vie, le texte alterne l’émotion, le trivial, le grave, les humbles gestes ménagers, les silences, l’intime, la mémoire, le quotidien. Tout ramène à l’absente,  « Le cri tue le silence. Ca rancit déjà au frigo. Faudra dégivrer. Le froid s’est infiltré pour de bon dans la tête ».

 

Un magnifique hommage de Jaboc à D.

 

Le texte de Jacques Moulin est accompagné d’encres bleutées de Géraldine Trubert, et d’une lecture de Michaël Glück.

 

Frédérique Germanaud