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(c) catevrard

 

Dimanche 15 septembre 1935 dimanche 16 septembre 2018

Chère Virginia, votre dimanche est sous la pluie tandis que le mien resplendit de soleil mais comme vous je sens que l’été se termine et qu’il a été dense côté écriture et corrections. Vous pensez terminer Les Années pour Noël, quant à moi, j’attends la livraison de mon prochain carnet. Je ne joue évidemment pas dans votre cour mais j’avoue ressentir beaucoup de lumière à l’idée de voir un nouveau livre commencer sa vie. Hier soir, j’ai pu lire dans un jardin, à l’heure que j’aime le plus, la tombée du soir, qui accorde un peu d’apaisement au monde. J’ai ouvert pour la première fois ce nouveau carnet, sous sa forme prototype d’imprimeur, et l’ai donné à entendre. La scène ressemblait à un film de Claude Sautet : des amis de longue date se retrouvaient réunis chez l’un deux, une joyeuse et bienveillante complicité les entourait comme les années passées et tissées. J’étais assise lisant et choisissant des fragments à offrir comme l’on cueille des fleurs pour en faire un bouquet à mettre dans l’eau fraîche. Je percevais leur écoute, leur sourire et je me suis installée dans mon livre comme s’il n’était déjà plus le mien. C’est incroyable cette sensation des mots placés dans un livre : tout l’été, j’avais lu, relu, corrigé mais là dans la forme du livre à venir, fixés sur la page, les mots étaient autres, à d’autres. Ils prenaient au fil de ma voix leur indépendance, s’approchant des auditeurs, volant de l’un à l’autre, ricochant dans telle pensée, heurtant telle humeur, remuant tel souvenir, autant de résonances qui n’étaient plus de mon ressort. J’aime cette distance qui s’instaure et qui allège soudainement des heures et des heures à batailler avec mes phrases et mon vocabulaire, toujours en-deçà des attentes. Là, le texte s’en va comme il est, un peu de travers, un peu bancal, mais avançant et pris comme tel par ceux qui lui accordent une petite place. Bref, ce nouveau carnet est inauguré un soir d’automne dans un jardin comme dans un film, ce devrait lui porter chance. Quant à vous, vous lisez la biographie d’Anthony Hope et vous avez devant vous trois caisses de lettres de votre ami Roger Fry à découvrir. Je prends conscience que nos deux époques se séparent cruellement sur cet état de la correspondance. Jamais je n’aurai à trier les lettres de mes amis écrivains : pas seulement pas que je ne souhaite pas qu’ils meurent mais surtout car leur correspondance est pour la plupart contenue dans leurs téléphones ou ordinateurs. Faudrait-il imaginer récupérer ces outils pour rétablir les correspondances littéraires que nous avons tant de bonheur à lire ? Non, ce serait une violation du privé que d’entrer dans les machines pour en extraire les courriels. Pourtant, je sais, m’y adonnant moi-même, comme s’écrivent par messenger, sms, mails, whatsapp de vrais échanges féconds, avec des styles, des pensées, de l’humour, des photographies, tout un monde d’écriture qui disparaîtra. Point de mémoire conservée de ce côté-là. Vous vous plaignez que tout le monde réclame des lettres et des lettres et que vous passez votre temps à répondre à l’un et à l’autre, mais nous pouvons connaître cette part de vos écrits, voir comment ils jouent avec vos œuvres ou s’en différencient. Les livres des écrivains d’aujourd’hui seront coupés de leur vie d’épistoliers même si celle-ci existe et peut-être très densément. Je pourrais lancer un grand mouvement de réhabilitation des boîtes aux lettres mais cela serait peine perdue. Je ne boude quant à moi aucun moyen et succombe souvent à la joie de l’enveloppe et du timbre mais les choses se passent ailleurs. Nous n’avons pas perdu en vivacité de plume, bien au contraire. Nous n’arrêtons pas en réalité de nous écrire toutes les heures du jour mais l’instantané joue contre la conservation possible de ces fulgurances. Accepter la disparition est peut-être une nouvelle sagesse quand je vois que vous peinez à entreprendre le tri de cette masse d’enveloppes qui vous attend. Courage ma Virginia, votre plongée en lecture nourrira un prochain livre.

 

Marcelline ROUX