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(c)catevrard

Samedi 7 septembre 1935 samedi 1 septembre 2018

Exceptionnellement ce matin, j’ouvre votre pavé rose au petit-déjeuner. Ce n’est pas dans mon habitude. Je vous retrouve généralement à l’heure du thé. Ce doit être ma façon de fêter la rentrée que de poser votre journal entre le pot de confiture et le bol rouge de café fumant. Je suis admirative des écrivains qui parviennent à se lancer dès le réveil dans leurs pages. Je ne suis pas de leur confrérie, je suis lente à retrouver le chemin des mots. Il me faut des heures de décantation : ménage, rêvasseries, jardinage, et j’en passe. Dans l’après-midi, ma marmite bouillonne et je peux alors seulement retrouver mes fourneaux intérieurs. Ce samedi est donc un samedi de bonne élève, de résolutions prises en septembre et qui dureront le temps des cahiers neufs. Je suis installée, le pain vient de sauter du grille-pain. Je cherche dans vos pages la date qui sera la plus proche de la mienne et choisis votre septembre 1935. J’allume rituellement la radio sur France Culture quand le poste soudain m’envoie le cri d’une femme syrienne qui hurle son désespoir d’avoir perdu toute sa famille lors de la traversée pour fuir son pays. Elle interpelle les gouvernants, leur demande combien de morts faudra-t-il encore pour qu’ils agissent ? J’entends la texture de sa voix, les ondulations et comprends le sens de ses paroles grâce à une traductrice. La voix de cette dernière est au contraire neutre, sans effet. Cela accentue l’impression de détresse : la sensation du grain de voix éparpillé de la syrienne, jeté à la tête des peuples immobiles. Dans votre page, Virginia, je lis que vous évoquez, vous aussi, la radio et notamment votre actualité : la crainte de l’occupation de l’Abyssinie par Mussolini. Vous dites ne pas connaître cet endroit tout en prévoyant le drame à venir. La voix de Mussolini vous dérange profondément. Deux timbres nous bouleversent pour des raisons opposées mais la même sensation d’impuissance nous afflige. Les moyens d’information de notre soit disant progrès technologique n’y changent rien. Le citoyen écoute, entend parfois, se révolte rarement. La monstruosité des gouvernants frappe toujours. Aucune once d’humanité n’éclaire les décisions. Comme vous, je reste collée à la radio, effarée. Quel prix accordons-nous à la vie ? Quel sens tous ces morts en mer et quel accueil pour les miraculés rescapés ? Pourtant nos cerveaux nous intiment de retourner à nos feuillets. Est-ce une façon de nous boucher les oreilles ? « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », conseillait Paul Valéry dans son Cimetière marin qui aujourd’hui n’évoque hélas plus un poème mais une réalité méditerranéenne. Malgré la menace mussolinienne, vous vous octroyez « une divine matinée à lire Alfieri près de la fenêtre ouverte ». Vous avez reçu La Vie de John Bailey, et vous y flairez « une odeur de cuisine littéraire » qui vous appelle comme « une souris crie sous un matelas ». Je tente aussi de vivre avec les livres. En entendant cette femme pleurer sa rage, je sais toutefois que la sagesse n’a toujours pas accosté sur nos rives. Les livres restent de fragiles bastions. Ils aident à ne pas baisser les bras, à construire des espaces où les lois humaines peuvent être revisitées, comme les faits dénoncés. Dans quelques années, on y verra plus clair sur notre cécité. Des auteurs prendront à bras le corps ces cadavres livrés aux flots, dénonceront les coupables, s’étonneront que des peuples aient pu se taire. Tant de fois déjà, nous avons réécrit l’histoire de ceux qui, comme vous Virginia, nous ont précédés. A lire votre peur prémonitoire de Mussolini, je me dis qu’hélas, le désastre n’a pas été évité malgré votre éveil. Restent vos pages qui ce matin accompagnent mon réveil et mettent en perspective historique la voix de cette syrienne. A chaque mort, il faudrait se demander comment les hommes vivent et comment on pourrait décider d’écrire autrement cette vie pour qu’elle ne soit pas broyée. Ne pas oublier que derrière les chiffres des journaux, il ya des individus, des voix comme celle de cette femme, des familles qui ne sont ni plus ni moins que les nôtres. La rentrée est grave, le café refroidit et la confiture dégouline.

 

Marcelline Roux