IMG_1627

(c) catevrard

26 juillet 2018

Chère Virginia, je continue mon bulletin météo : les températures n’en finissent pas de grimper. Les informations annoncent des incendies de forêt qui tuent des personnes en Grèce et en Suède. Si l’Europe du Nord ne représente plus un refuge, je me sens prisonnière. Les autorités déplorent mais personne n’envisage de mesures. Les climatologues alertent mais personne n’écoute. C’est l’été, il fait chaud, tout le monde jubile. Il me faut relire vos Trois Guinées (1938), car vous y refusez le statut de spectateur impassible. Une femme vous demande comment empêcher la guerre et préserver la liberté intellectuelle, comme je pourrais vous demander comment arrêter le massacre de la terre ou l’inhospitalité face aux migrants ? La réponse que vous faites est de dresser une critique virulente de la société patriarcale. Vous revendiquez la puissance d’une société des outsiders, composée d’individus dont l’histoire s’est construite en marge, dans l’ombre des valeurs dominantes, la compétition, l’appropriation et l’exclusion. C’est un appel qui rejoint les propos entendus ce matin sur France Culture par Guillaume le Blanc et Fabienne Brugère qui prônent de vaincre nos peurs pour mettre fin au délit de solidarité et oser l’hospitalité. Dans un registre plus léger, votre ironique chien Flush (1933), dénonce la société de classes britannique, arrogante et mortifère, pour mieux faire l’éloge de la bâtardise heureuse. Vous me tendez des perches de votre lointain vers mon contemporain. Il est urgent de vous écouter et faire un clin d’œil appuyé à François Roustang pour déclarer La fin de la plainte et le début de la résistance. Je continue de déposer tel le petit poucet mes minuscules cailloux de dissidente. Je ne suis pas d’un courage inouï : d’autres ont franchi des caps plus engageants. Des anonymes et des auteurs se mobilisent. Je soutiens lointainement, je vous l’avoue. L’acte d’hospitalité commence par un premier geste, même petit, a expliqué Guillaume Le Blanc. On n’a pas à tout faire pour l’autre mais au moins un premier témoignage d’accueil.  Je sens que les abeilles survivantes en venant butiner les fleurs de sauge non traitées, m’encouragent dans ces premiers pas. Il est vrai que pour échapper à la chaleur, j’ai installé mon transat à l’ombre de deux bouleaux et je pense à vous. Vous devenez au fil des jours un écho constant. Serais-je atteinte d’acouphènes woolfiens ? Est-ce une saine maladie ? Une forme tardive d’antidote aux voix que vous entendiez et qui vous troublaient. Mes auditions sont plutôt stimulantes. Je me souviens donc en écho de vos nombreuses pages de journal qui évoquent les corrections que vous faites sur vos textes. Vous évaluez le temps que la relecture prendra. Vous pestez contre des difficultés à trouver une issue, à reformuler, à donner à tel personnage le ton juste. Vous vous moquez parfois de vos partis pris, ou débusquez déjà ceux qui n’entendront rien à votre entreprise. Je suis, comme vous, à ma mesure, plongée dans les corrections d’épreuve de mon prochain carnet. Je conçois la chance de n’avoir écrit qu’une petite centaine de pages, de posséder un ordinateur et de pouvoir échanger par courriel avec mon éditeur. Je n’oublie pas que vous tapiez et retapiez complètement votre manuscrit à la machine à écrire pour obtenir un tapuscrit digne de ce nom. De plus, l’édition se faisait en composition typographique manuelle, caractère de plomb par caractère de plomb. C’est impensable pour moi les étapes que vous traversiez pour aboutir à un livre. Pourtant, malgré le confort moderne, la correction des épreuves reste, soyez en rassurée, une épreuve. Le texte choisit ce moment ultime pour me dévoiler, avec cynisme, toutes ses imperfections. Je me retrouve dans la situation incongrue de devoir définitivement adopter le monstre que j’ai créé, le détruire à jamais, ou le remodeler complètement. Heureusement, l’éditeur veille sur l’affaire comme le lait sur le feu et ne permet pas cet acte sacrificiel.  Tiens, je me demande quelle éditrice vous fûtes. Je connais vos propos tranchants sur beaucoup de manuscrits reçus. Aurais-je pris le risque de vous envoyer mes pages ? Décidément, mon Day 70 est jour d’aveu de lâchetés mais la question ne se pose pas. Je garde mon éditeur ! Il dit aimer mes monstres.

 Marcelline Roux