Le Livre s’est ouvert

François Rannou

Ed. La Termitière /La Nerthe

 

 

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Le livre s’est ouvert pour moi !

En lisant en écrivant à partir du Livre s’est ouvert de  François Rannou, je m’aperçois que j’ai parfois cheminé sur les sentiers et sur les passages de cols dont parle l’auteur. Je ne me lancerai pas dans l’analyse de son texte car je ne me sens pas à son altitude pour oser aborder les tourments et les partis pris de sa langue mais je peux dire que, plus d’une fois, mon regard s’est porté dans la même direction que la sienne. C’est finalement la force d’un livre que de provoquer de l’écriture et de mettre son lecteur en situation de résonance. En tous cas, c’est ce que j’attends de mes lectures : ce soubresaut qui remet en route ou qui éclaire les pas que j’ai pu faire dans le passé. Je n’aurais donc pas dû être surprise  de lire que les marches de François Rannou le conduisent inévitablement dans les librairies. Il hume les livres recouverts « d’un fin papier jaune-rouge-vin blanc cassé », il évoque le libraire éditeur qui dit en lui tendant la main que « lire, c’est respirer ». Je me suis souvenue de mon projet ancien de faire le tour des librairies de France et d’en faire un guide à la Gault et Millau, pour faire découvrir ces lieux où des vivants protégés sont  rangés sur les rayons chaque fois différents. Dans  mes périples, personne hélas ne m’a proposé de bière, comme à François Rannou, alors que j’aurais évidemment adoré. Je me perdais en contemplant les livres à dénicher, à emporter, les livres qui ouvrent  la vie. Je n’ai pas accompli mon tour de France sans doute car mon compagnon de cordée a déserté la voie mais ce qui importe c’est que je puisse retrouver des mots écrits par un autre qui disent les pas, les blouses et les caisses enregistreuses, comme les « ateliers des mots ». C’est presque plus savoureux de lire dans les blancs d’un autre ce que l’on a rêvé. Surtout quand l’auteur fait le lien dans un même recueil entre le poème et les cols de montagne : « séparation et passage ». J’aime cette audace qui prend de la hauteur et qui pourtant met le poète au même niveau que le randonneur qui pose sa pierre sur le tumulus. « Le poème, oui : pierre tombée », « j’ajoute ma pierre, rien ne dira que ce sera moi ». « Etre en perpétuel décalage, s’échapper ( …), tenir la distance afin que la vieille peau poétique ne prenne pas, que s’aiguisent les angles d’un territoire précis, souple, fait d’intranquillité. » Le poète comme l’alpiniste, suit les balises et pourtant cherche sa voie avec peine pour trouver son rythme, son ascension, son souffle. Rien ne peut l’aider en cela. Il est seul, il défriche son parcours et arrivé au col, il déposera au mieux son petit caillou au milieu des autres pour former un cairn que d’autres encore apercevront pour ne pas se perdre. J’aime cette modestie du passage de témoin qui met en valeur la poésie des mots pauvres  qui pourtant ne se détourne pas de l’aspiration au nouveau, à l’avant-garde mais sans faire table rase, sans  détruire les bornes, les sentes. Il est bon de suivre, de refaire le chemin comme de relire ce petit livre qui a vocation justement à rester ouvert. François Rannou ouvre aussi les livres des autres : Steinmetz, Tellermann et Grandmont. Il écrit dans leurs pas à partir des pierres qu’ils ont déposées. L’écriture comme transmission et comme aventure de lecture, réécriture, d’éloignement et de retour vers avec les mots, sans « déconstruction rageuse » mais en « se tenant à l’écart » pour mieux aspirer et tendre. J’espère avoir su poser les premières marques sur le GR de Rannou et que d’autres lecteurs y feront leurs traces car cette acuité de lecteur-auteur est suffisamment rare pour être conservée et partagée.

 Marcelline Roux