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(c) catevrard

 

22 juin 1935, 23 juin 2018

C’est l’été depuis peu et vous reprenez vos quartiers à Rodmell. Il semble que la chaleur soit arrivée d’un coup et je me réjouis de partager cela avec vous. Le calendrier 2018 s’est calé avec le soleil et on attend une grimpée rapide de la température dans les jours qui arrivent. L’été n’est pas ma saison : je ne parviens pas à vivre sereinement l’abattement provoqué par la chaleur, que je trouve inquiétante. Je me sens comme inadaptée, la proie des rayons, cherchant l’ombre comme une oasis. Je ne sais si vous souffrez de ce même handicap. Je ne voudrais pas succomber au stéréotype de l’anglaise qui, par sa peau trop blanche, ne peut s’exposer à la lumière estivale mais j’avoue secrètement croire que nous partageons cette invalidité qui peut faire basculer mon humeur. Touffeur et moiteur ne sont pas mes alliées. Le pire est que désormais, les services météo lancent sans arrêt des messages d’alerte qui accentuent ma terreur. Je vois s’afficher sur mon téléphone portable des jours et des jours avec un rond tout jaune et les chiffres qui l’accompagnent font sombrer mon moral. Je tente chaque fois de pousser le curseur le plus loin possible dans le temps pour vérifier qu’un jour, c’est certain, les températures retrouveront allure humaine, juste de quoi tenir et caler mon énergie sur un soupçon de brise annoncée, même lointainement, mais souvent les pronostiques n’osent me promettre cette douceur. Reste alors à fermer les volets, embarquer votre journal et croire que ma petite maison réussira à garder un endroit de fraîcheur où nous pourrons papoter toutes les deux autour d’un thé glacé. Je ne suis pas faite pour vivre à l’époque des changements climatiques mais vous n’étiez, tout considéré, pas faite pour traverser deux guerres mondiales. Lors de votre samedi 22 juin, les abeilles essaiment et Percy, sans doute votre jardinier, s’apprête à détacher les reines. L’appel du coucou dans votre orme vous a obligée à quatre heures du matin à vous boucher les oreilles. Tout m’indique que vous ne souffrez pas de la disparition de 30% des oiseaux, ni de la mort à 80 % des abeilles. Je scrute avec bonheur les courageuses abeilles qui se baignent encore dans mes roses trémières et les oiseaux qui font leur nid sous la toiture de mes voisins. L’environnement naturel familier est en danger. On le clame partout dans les médias mais rien n’est fait pour inverser la tendance. Les lobbys en agriculture restent les plus forts, réduire les consommations polluantes est impensable au nom de la liberté de l’homme qui bientôt n’aura plus que la solution d’un repli pour survivre. L’énergie mise à se combattre les uns les autres pour une place en politique aiderait à faire bouger les lignes si elle n’alimentait pas que l’ego. L’homme a progressé en technologie mais pas en sagesse et la nature tente désespérement de l’alerter en vain. Ce n’est plus le chant des oiseaux qui obstrue son oreille pourtant. Je ne vais pas ternir notre conversation plus longtemps. Il fait délicieusement doux sous les bouleaux du jardin. Une amie est venue nous rejoindre. Elle est sur le transat et lit. On pourrait croire que Tchekhov résonne dans mon contemporain. Tout n’est peut-être pas perdu. Je ne peux m’empêcher d’espérer que nous saurons échapper à la catastrophe. J’ai pourtant votre exemple sous les yeux : la conversation avec la mère de Léonard vous a barbouillée, la rudesse même de Léonard avec vos domestiques vous questionne, bref c’est l’immédiat qui vous tourmente tandis que vous ignorez que dans quatre années la seconde guerre mondiale sera déclarée. J’ai la sensation que cet fin d’après-midi à l’ombre, à regarder une coccinelle à pois noirs mais étrangement rose comme votre journal courant sur mon écran, sur un fond sonore d’oiseaux batailleurs, est un répit. Je ne baisse pas les bras, ne croyez pas cela ma chère Virginia. Je tente à ma façon de garder la tête haute et d’insuffler ce soupçon d’espoir qui fait parfois que des gens se mettent en route et font bouger des montagnes. Pour l’instant la montagne est un petit galet aux dimensions de mon carré de terre, ouvert aux abeilles rescapées du désastre.

 

Marcelline Roux