J'entends des voix est une nouvelle rubrique de l'Atelier du Passage. Elle donne la parole aux écrivains, aux éditeurs, à ceux qui font le livre. Aujourd'hui, l'Atelier du Passage s'entretient avec Françoise Ascal à propos de la parution de son dernier livre, La Barque de l'aube. Camille Corot, aux éditions Arléa.

Après la publication de ses journaux et de plusieurs recueils de poésie, Françoise Ascal nous livre un récit, variations entremêlant la figure du peintre Camille Corot et celle d’un ancêtre portant le même prénom, tué à la guerre de 14-18.

 

L’Atelier du Passage : Rouge Rothko*était un recueil de textes poétiques issus d’œuvres picturales. Pourquoi ce désir ou cette nécessité de revenir à la peinture ?

Françoise Ascal : Je ne reviens pas vraiment à la peinture, car sous des formes différentes, elle est constamment présente dans ma vie et mes livres. Elle m’accompagne et me nourrit, que ce soit par la fréquentation d’œuvres anciennes ou par le dialogue avec mes amis peintres à travers la réalisation de livres d’artistes  (Yves Picquet, Gérard Titus-Carmel, Jacky Essirard, Jean-Pierre Thomas, entre autres). J’ai pratiqué  moi-même et suis sans doute un peintre refoulé !

Pourquoi le choix s’est-il porté sur Camille Corot ?

Curieusement, je pourrais dire que je n’ai pas choisi ! J’étais alors immergée dans un chantier d’écriture au sein duquel j’avais le sentiment de m’intoxiquer. Il me fallait faire une pause, revenir vers une possibilité de lumière et de sérénité. Corot, que j’affectionne depuis longtemps, m’a apporté ce dont j’avais besoin. J’ai feuilleté à nouveau les livres dont je disposais, j’en ai acheté d’autres, je me suis rendue au Musée de Reims pour voir au plus près ses toiles et, chemin faisant, le récit a fait irruption sans que je l’aie prémédité.

Le livre est tissé autour de deux Camille – le peintre et l’ancêtre (« mon Camille intime ») -, mais aussi d’un troisième protagoniste qui a son rôle tout aussi important : l’écrivaine et la femme que vous êtes. Comment s’est mise en place cette structure ternaire ?

Ce dispositif, lui non plus, n’a pas été pensé en amont. J’ai démarré ce texte exactement comme on écrit une lettre intime, en m’adressant à Corot, avec le tutoiement de la familiarité. Et c’est au moment de poser le premier « Camille »  que l’association avec le jeune soldat s’est faite. À ma grande surprise, cette vague silhouette du jeune frère de ma grand-mère, mort à la guerre, s’est glissée entre les lignes. Je l’ai accepté comme un cadeau de l’inconscient. Le ton était donné. J’ai décidé d’assumer ma subjectivité. Je n’avais plus qu’à tirer les trois fils.

Le lecteur perçoit une très grande proximité entre le peintre et l’écrivaine (la reprise obsédante de motifs communs, l’indifférence à la « modernité », la quête de « ce qui échappe toujours »…). Peinture, écriture, deux moyens pour atteindre à un même but ? La Barque de l’Aube ne serait-il pas votre autoportrait, en miroir du portrait de Corot ?

Bien entendu, écrire sur quelqu’un délivre toujours en creux une part de ce que l’on est soi-même.  Ici, j’ai pris le parti d’intervenir dans le récit et donc de me livrer. Je n’ai pas écrit un « essai » sur Corot, exigeant de la distance, même si mon travail est très documenté. J’ai souhaité au contraire sonder cette relation qui me liait au peintre. Et réfléchir en effet sur les différents outils d’expression. La quête de « ce qui échappe toujours »  n’est pas spécifique à Corot. Tous les artistes engagés « corps et âme » la connaissent. Je perçois les « affinités » que vous soulignez. L’amour du végétal, des eaux dormantes, des crépuscules, le travail de mémoire, mais à bien des égards Corot est loin de moi. On pourrait dresser la liste de tout ce qui m’en sépare : je suis une écrivaine constamment travaillée par le doute alors qu’à l’inverse, il est un artiste œuvrant dans la confiance, la tranquillité — à l’exception des tous derniers jours de sa vie où il a exprimé ses craintes de ne pas avoir su peindre le ciel. Il dit travailler « comme l’alouette chante » ; il est animé par une foi religieuse à laquelle je suis étrangère ; la dimension politique semble éloignée de ses préoccupations alors qu’elle sourd dans nombre de mes écrits. Corot traverse la vie, selon ses propres mots, le « cœur content ». Je ne pourrais en dire autant et le monde d’aujourd’hui auquel nous sommes confrontés, ne m’oriente pas de ce côté !

 

*Rouge Rothko, 2009, ed Apogée