corot

 

 

Corot est homme de carnets. Ce n’est donc pas un hasard si Françoise Ascal a croisé ses peintures et a été particulièrement attentive à ses tableaux avec femmes qui lisent. Elle est femme des carnets en écriture comme il l’est en peinture. Je ne m’attendais pas à trouver une lecture exploratrice de l’écriture dans ce qui semble d’abord un récit mêlant Camille Corot et un Camille surgit du passé. La première mise en abime est celle d’un Camille, mort trop jeune à la guerre, ayant laissé peu de traces, juste une médaille dont Françoise Ascal, enfant, devient l’héritière. Ce petit cadeau provoque paradoxalement  des traces. L’écrivain ne peut laisser ce Camille dans l’ombre des frondaisons : elle doit lui faire une place dans un carnet et même le ressusciter dans les feuillages de Camille Corot.

Tout cela n’est pas anecdotique. Le jeune Camille inconnu s’incarne dans le quotidien de marches et de chemins toujours repris par Camille Corot. Leurs paysages se répondent. Ils ne savent rien l’un de l’autre mais l’auteur parvient à dévoiler la vie de l’un et de l’autre telle que sa mémoire les invente, pour paraphraser J.B Pontalis dans sa connaissance de l’inconscient. Le Camille anonyme revit dans l’évocation du Corot célèbre. Ni l’un, ni l’autre ne se font ombrage mais dialoguent au-delà du temps.  La simplicité d’un Corot, sa façon de toujours revenir sur les mêmes endroits, son absence de recherche d’effet sur la couleur, sa quête de l’universel du sous-bois et des arbres dans une modestie d’approche, n’est pas seulement une porte vers l’anonyme Camille mais une nouvelle mise en abime : celle de l’écriture telle que la creuse Françoise Ascal depuis toujours. Loin de la formule qui emporte ou qui claque, l’auteur a modestement, avec constance et ténacité, déblayé les sentiers embourbés, embarquant les lecteurs dans sa quête intime. Même si elle affirme que « l’écriture n’aura pas servi à y voir clair, à démêler le vrai du faux, à approcher une vérité irréfutable » et qu’elle mourra aussi nue qu’elle est née, ce constat, amer sous une autre plume, est ici essentiel. Elle livre sa pensée d’écrivain, l’air de rien, sans appuyer mais en toute confiance dans les pas d’un Corot.

 Ce récit réaffirme une foi en l’écriture quotidienne et  conduit vers l’Aube en redisant l’émerveillement intact  devant les pommiers en fleurs, leçon de vie forte et optimiste.  Si un Camille peut en abriter un autre, un auteur qui décrit la démarche d’un peintre aimé peut, sans en avoir pleinement conscience, expliciter ce qui le pousse à écrire dans des carnets.

Ce livre de chez Arléa est une barque qui permet d’accoster sur des prairies, sous les feuilles, de comprendre comment le quotidien nourrit une démarche artistique en peinture ou en écriture. Il flotte du côté du sensible, du toujours recommencé, dessinant des ronds dans l’eau qui approchent nos vies et fascinent nos regards. Il est rassurant de savoir que certains écrivains ne laissent pas les oubliés dans les oubliettes et que certains peintres ne se lassent jamais d’emporter un bout d’arbre et de lumière dans leur atelier. Nous sommes des gens de peu et, grâce à eux, cela n’est pas triste. Corot n’est pourtant pas le peintre des préoccupations sociales, il ne connait pas les engagements d’un Courbet ou d’un Millet. Dans ses paysages, il ne s’attarde pas sur la condition des paysans, même si comme l’écrit Françoise Ascal, « il y suggère la vie ». Cela repose toute la question de l’acte intime et quotidien qui réveille des élans d’humanité. Corot n’aurait pas peint le jeune Camille suant dans les champs, pourtant il donne à revisiter en secret les lieux qu’il a traversés et contemplés, une autre façon d’attraper « la vie dans sa fugacité, comme la fine pointe de l’être ».

 

Marcelline Roux