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(c)catevrard

 

8 mai 2018

 Quand j’ai commencé à lire Ces hommes qui m’expliquent la vie, j’aurais pu me douter que vous ne seriez pas loin ma Virginia. En effet, Rebecca Solnit vous convoque à la page 89 et ne vous lâche plus pendant 10 pages. Avec ce titre, j’aurais pu imaginer qu’elle aborde de front comment Léonard, à sa façon, vous a expliqué la vie, en prenant, « pour votre bien », des mesures d’hygiène de vie.  Elle aurait pu parler de votre demi-frère qui tout en vous expliquant les joies de la belle société, vous faisait « goûter » aux contreparties incestueuses. Rebecca Solnit a choisi d’évoquer tout ce qui a construit votre liberté, en tant que femme et écrivain : votre façon de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans vous acharner à chercher le fait et la raison. « Une part du génie de Woolf tient à cette capacité négative, à ne pas avoir la moindre idée. » Saisir ce qui surgit, comme  « l’envol des bulles de savon quand on souffle dans un chalumeau évoque la foule des idées et de scènes » qui se précipitent hors de votre esprit et forment vos mots. Qu’est-ce qui souffle les bulles ? Pourquoi à ce moment-là ? Vous ne savez pas. Rebecca note que vous réclamez des circonstances qui ne forcent pas l’unité de l’identité, qui est une limitation, voire un refoulement. Dépasser les limites, ne pas circonscrire comme dans  Orlando, où vous jouez avec le passage des siècles et de l’homme à la femme. Vous célébrez une libération qui n’est ni officielle ni rationnelle, qui dépasse ce qui est familier, rassurant, connu pour explorer un monde plus vaste. « L’œuvre de Woolf constitue une sorte de métamorphose ovidienne où la liberté que l’on recherche est celle qui s’autorise à être en devenir, explorer, musarder, franchir les limites. Une championne de l’esquive. » « Les longues phrases de Woolf sont écrites de sorte à couler comme de l’eau, à devenir une force élémentaire qui nous porte et nous emporte. » « Woolf nous a offert l’illimité, un insaisissable qu’il est pourtant urgent  d’embrasser, liquide comme de l’eau, infini comme le désir, une boussole pour mieux se perdre. » J’ai eu envie de recopier tout cela tant je ressens à vous lire cette capacité à repousser le convenu, l’attendu et cela dans les moindres détails du quotidien. Ainsi, une traversée de Londres à la recherche d’un crayon devient une quête imaginaire. Rebecca Solnit le pointe avec justesse : la tyrannie contemporaine du  quantifiable, des tableaux de bords, de l’évaluation chiffrée, des comptages de dette, est causée par la faillite de penser des phénomènes plus complexes, subtils et fluides car « les systèmes comptables sont incapables de compter ce qui est important ». Comment comptabiliser le plaisir ou la joie de vivre ? On prône la rapidité plutôt que la qualité, l’utilitaire plutôt que le mystère, le profit plutôt que le bien public. Peut-être devrions-nous donner à lire dans les hautes sphères du pouvoir vos textes, Virginia, ou ceux de Proust et Joyce, dont les phrases repoussent de la même façon l’enfermement et ouvrent vers l’incertitude créatrice, plutôt qu’un Paul Ricoeur mal digéré…En tous cas, je sais pourquoi je converse avec vous depuis 65 jours, pourquoi je voyage dans vos pages et tente par cette vie à vos côtés de garder vos livres vivants. J’aime plus que tout cet échange ouvert qui crée aussi des connexions avec d’autres livres. Cette féministe américaine R. Solonit, ma contemporaine, comme sa traductrice Céline Leroy, ne se sont pas trompées. Votre féminisme n’ouvre pas sur de nouvelles étiquettes, il pousse les murs. Il nous aide encore aujourd’hui à ne pas baisser la garde et faire en sorte que les femmes puissent investir l’espace public sans danger. Et si on utilisait enfin le quantifiable des statistiques pour secouer les esprits : aux Etats-Unis, on signale un viol toutes les 6,2 minutes. Pourquoi tous nos experts en économie s’acharnent sur le PIB ?  S’ils déplaçaient leur viseur et osaient choisir ce qui importe de mettre à la Une des journaux, on se mettrait à repenser l’éducation et la culture. Allez, une dernière citation de Rebecca Solnit pour se mettre en route : « Le désespoir est une forme de certitude, la certitude que l’avenir ressemblera beaucoup au présent(…). Avoir confiance en l’avenir, c’est rester en capacité de le créer sans certitude. Savoir que la réalité ne correspond pas forcément à nos projets mais faire confiance malgré tout en l’avenir. »

 

Marcelline Roux