Dans nos langues

Dominique Sigaud

Editions verdier

 

dans nos langues

On peut choisir de se raconter à travers son corps (Journal d’un corps, Daniel Pennac), à travers le collectif (les Années, Annie Ernaux). Dominique Sigaud tire le fil de la langue – du langage- pour dérouler son autobiographie.

Le livre s’ouvre sur cette révélation : A trois ans, l’enfant, accompagnant sa mère chez une femme de la haute bourgeoisie, constate le déplacement du langage, du maternel vers le social : la voix, attitude, contenu se modifient pour s’adapter à l’interlocutrice. C’est aussi l’instant où la mère lâche la main de sa fille.

A partir de là, l’auteure creuse. Elle va déterrer ce que la langue a fait d’elle, ce qu’elle en a fait, ce qui s’est peu à peu mis en place : sa langue. (« il n’existe de langue que singulière (…)). Enfance, études, liens familiaux, voyages, journalisme, lecture, écriture, maladie, le récit se met en place sous ce prisme unique. 

L’être est tout autant constitué de chair que de mots, de ce qui est dit, de la bouche qui le dit, de ce qui est tu (ces « implicites » destructeurs). Mais aussi de ce que dit l’autre, qui s’adresse à soi, impose, soumet, s’accorde, rejette, assujetti. De la langue de la littérature – admirables pages sur Marguerite Duras – à celle de l’enseignement, des médias, du travail, de la psychanalyse, l’existence est construite par le langage. L’écriture, bien-sûr, tient une place importante dans ce livre, y compris dans ses empêchements. Le récit se clôt sur les doutes d’une écriture encore possible, dans la maison de Julien Gracq, face à la Loire, où Dominique Sigaud se trouve en résidence.

Dominique Sigaud ne prend pas le parti du collectif ou de l’essai. Elle ne généralise pas, ne théorise pas. Elle reste collée avec acuité au plus près de la vie. De la sienne, mais aussi de ce que nous pouvons aisément faire nôtre,  partageant, éclairant des expériences communes. La langue n’est pas une abstraction. Elle est un élément concret, agissant, façonnant, libérant.  

« Le Réel donc. La langue va s’y nouer. S’y noue d’emblée. La façon dont la langue va s’y nouer est essentielle » écrit Dominique Sigaud à propos du cancer. Ces mots pourraient s’appliquer à chaque page, à chaque instant de nos vies.

Dominique Sigaud nous livre un admirable texte introspectif, d’une grande beauté et d’une remarquable intelligence.  

 

Frédérique Germanaud