VW 62

dessin catevrard (c)

 

26 février 1935/ 26 février 2018

Notre couple en ce mois de février peut reprendre un cours plus tranquille.  Je note encore quelques points de divergence entre nous : il ne faudrait quand même pas que je retombe si vite sous votre charme. Je me suis décidée à soumettre vos pages à un vrai voyage en Irlande. Je vous enverrai donc au printemps une carte postale irlandaise, histoire de titiller votre plume. De plus, je ne partage pas votre jugement sur la relation entre tante et neveu que vous qualifiez d’inconfortable. Votre neveu Julian se plaint de votre brutalité et du coup, vous rejetez facilement la question. Cette relation tante neveu est plutôt un délice. Comme vous, Virginia, je n’ai pas eu d’enfant, comme vous, ma sœur en a eu mais je n’éprouve pas votre dédain. Au contraire, je trouve un réel plaisir à vivre ces instants qui ouvrent sur des possibles réjouissants. Comment avez-vous pu passer à côte de cette joie ? Peut-être que votre sœur Vanessa ne vous a pas offert de place. Il est vrai que la mère œuvre beaucoup dans cette histoire et que ma sœur a toujours pris soin d’ouvrir le champ auprès de ses enfants, affirmant une confiance totale. Je regrette que vous n’ayez point connu cela : la simplicité d’un rapport, cette place spécifique face aux jeunes, libérée de responsabilité parentale mais point d’une responsabilité d’adulte. Cela redonne à la transmission une spontanéité heureuse. A l’exception de ces points, je rejoins avec délice votre jeudi 26 février. Vous êtes plongée dans vos corrections. « Ce que je voudrais faire, c’est tout réduire, de telle manière que chaque phrase comporte une charge violente de signification sous-jacente ; et l’harmonie la plus étudiée, ainsi que les plus grands effets de contraste entre les scènes. » J’aime quand vous dévoilez votre travail d’écriture. Je perçois votre acuité, votre cap. Vous ne concédez rien à  la narration trop évidente. Vous ne vous racontez pas d’histoires et ne souhaitez pas en raconter. Votre récit tient par la forme que vous lui sculptez plus que par les événements narratifs. Ceux-ci demeurent comme autant de cairns sur votre page mais votre attention se porte sur les jointures, « les effets de contraste entre les scènes ». Je sens à l’œuvre, votre capacité à détourner la phrase de sa fonction immédiate pour lui octroyer un surcroît de significations, non pas dans ce qu’elle dira, mais dans ce qu’elle laissera comme impressions et sensations au lecteur. C’est là que se concentre toute la vigueur de votre style. J’aime aussi en ce 26 février votre engagement politique qui contraste vivement avec les propos de Viviane Forrester dans sa biographie. Vous avez envie d’écrire un pamphlet antifasciste. Léonard et (vous) avaient eu une longue discussion que vous pourriez mettre dans ce pamphlet. Je vous cite : «  Léonard s’est montré tout à fait raisonnable et adorable. Il m’a dit de tenir compte de la question économique. Sa connaissance toute spéciale du sujet est assurément un immense avantage, si je puis l’utiliser et garder mes distances. Je veux dire que dans tout écrit, c’est le tranchant personnel qui compte. » Au-delà de cette clairvoyance et cet engagement politique  en 1935 qui vous honorent et qui nuancent grandement le point de vue de Viviane Forrester, ce qui retient mon attention, c’est votre dernière mention : « dans tout écrit, c’est le tranchant qui compte. » Vous reprenez toujours la main du côté de l’écriture. Même un pamphlet politique pour atteindre son but se doit d’être écrit du côté tranchant de l’écrivain. Rien d’anonyme, de généraliste même si des données objectives y seront glissées. Il faut que l’écriture apporte sa part cinglante et remuante, sinon le pamphlet est vain et lettre morte. Je ne sais si aujourd’hui les pamphlets sont de cette trempe. D’ailleurs, mon époque accepte-t-elle encore le pamphlet ? Le puritanisme et la bien-pensance veillent. Le tranchant s’émousse. Je m’amuse à vous imaginer réagir sur les réseaux sociaux aux « metoo » et « balancetonporc ». J’ose croire que vous auriez épicé ces dénonciations féminines par quelques tournures tranchantes et que le jambon eût été découpé plus finement. Pour tout cela, vous me manquez cruellement Virginia !

Marcelline Roux