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dessin catevrard (c)

 

jeudi 30 novembre 2017

Chère Virginia, il faut que nous acceptions que dans la vie partagée il puisse survenir des ruptures, des coups dans le bastingage, des moments désagréables où l’on doute de nos choix. Une collègue avait déposé sur mon bureau, sachant mon attachement pour vous, la biographie de Viviane Forrester. Cela fait quelques mois qu’elle m’attend sagement. L’hiver arrive, les jours raccourcissent, les temps de lecture augmentent et me voilà enfin plongée dans cette biographie. Le style est alerte et le récit bouleversant. Viviane Forrester s’est immiscée dans votre intimité et dans votre couple. Elle a compulsé votre correspondance et celle de Léonard. J’ai rechigné à le croire mais preuves à l’appui, elle m’oblige à accepter que vous fûtes antisémite comme beaucoup de vos contemporains intellectuels. Vous n’avez pas réussi, malgré votre intelligence et votre combativité contre les injustices, à dépasser ces dangereux clichés. Vous avez pourtant vécu aux côté de Léonard, juif, mais vous le nommez ainsi et on perçoit dans certaines de vos lettres que vous combattez un viscéral dégoût. J’ai peine à le croire. Léonard n’est d’ailleurs pas sans défaut. Il livre à Lytton Strachey sa difficulté à aimer le corps des femmes, sa seule attirance pour les prostituées lors de son séjour en Afrique. Votre sensualité l’effraie et sans doute a-t-il su vous faire passer pour frigide pour mieux dissimuler ses propres incapacités. Il a construit patiemment votre protection sous prétexte de vous protéger de la folie allant jusqu’à consulter des médecins sans vous et décider, sans vous évidemment, que vous ne deviez pas avoir d’enfant. Quelle folie de part et d’autre ! Votre couple a tenu sur ces blessures profondes réciproques : Léonard souffrant en silence de sa judéité et vous de votre pseudo maladie mentale. L’une et l’autre ne sont au final que deux ostracismes sournois construits et désastreux. J’avais déjà soupçonné Léonard d’avoir expurgé certaines pages votre journal. Il m’a toujours semblé incroyable que jamais vous ne l’égratigniez lui alors que tout le monde tombe sous vos griffes. Désormais, je ne doute plus de sa censure. Ces révélations d’envers du décor me peinent. Je suis contrainte d’accepter que ma Virginia si énergique, si combattante pour la cause des femmes, si vigoureuse pour aller au-delà des apparences, pour défendre un style au-delà des conventions, a, elle aussi, succombé aux relents nauséabonds de l’antisémitisme. Ce qui vous sauve, c’est qu’au moment de la montée de l’hitlérisme, vous sachant l’un et l’autre sur les listes noires nazies, vous revendiquiez être juive autant que Léonard et vous prépariez à un suicide ensemble plutôt que de finir dans une chambre à gaz. L’ironie de l’histoire voudra que vous vous suicidiez dans l’Ouse et que Léonard, « votre juif », vous survivra longtemps. Il aura même un an après votre mort une aventure amoureuse, platonique mais longue, avec une très jeune femme. A notre cinquante-septième jour, Virginia, je fais, à mon tour, la traversée des apparences et j’écorne votre mythe. Vous n’êtes pas uniquement l’intellectuelle clairvoyante qui abolit les convenances victoriennes, vous êtes aussi prisonnière des façons de penser de votre temps. Pouvons-nous y échapper ? J’aimerais tellement vous entendre sur tout cela. Comment auriez-vous revisité ces impasses ? Quand je reste optimiste, je me dis que cela vous rend plus humaine mais quand le doute s’installe, je me dis que vous aviez en vous une froideur terrible pour vivre à côté d’un homme que vous pouviez mépriser. Votre esprit aristocratique vous a bernée. Nous vivons notre première crise. Je ne sais quels coups vous porteriez à mes remarques. Sans doute feriez-vous front avec un trait d’humour féroce et je m’en sortirais meurtrie. J’ai la chance d’arriver une centaine d’années après la catastrophe. Je poursuis donc mon infidélité caractéristique envers vous et replonge dans les pages de Viviane Forrester délaissant pour quelques jours votre journal. Je ne suis peut-être pas au bout de mes surprises. 

 Marcelline Roux