Celles qui regardent

Carnet des maisons

 

Marcelline Roux

Editions Rhubarbe

 

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Qu’est-ce qu’habiter ? Pas seulement l’affaire d’un toit et quatre murs. Celles qui regardent est l’histoire d’un couple et de sa maison. Le texte s’ouvre sur la recherche du logis et la tenue du carnet par la femme, l’écrivain qui rendra compte des visites, des hésitations, de l’acquisition et de l’installation. 

« Ils » cherchent le lieu qui les abritera, dans lequel ils nicheront leur présent et leur futur. Ils ne demandent pas la lune, seulement un espace qui deviennent leur, une petite habitation, un jardin, un atelier. Le texte s’enrichit d’autres logements, celui de l’enfance, où l’on abandonnait la narratrice endormie le temps de quelques achats nécessaires, ceux occupées temporairement pendant des vacances. Des résidences d’écrivains, Deleuze, Duras surtout.

Une femme plasticienne accompagne la femme du carnet. Elle grave à la pointe sèche de petites bicoques toutes simples, des cabanes, dans des paysages un peu instables en rondeurs, en spirales. Elles occupent à deux le carnet, comme un second gîte rêvé. Le livre nous donne à voir quelques-unes de ces gravures.

A deux pas de la Seine, ils  font leur nid. Elle est celle qui plante graines et bulbes au jardin. Celle aussi qui interroge les gestes ancestraux et quotidiens : le soin du linge, la cuisine, l’approvisionnement. Comment réinventer les rituels quotidiens pour ne pas tomber dans l’ennui ?  Le texte se construit sur le « je » de la femme, et le lecteur comprend que ce territoire est le sien. Que la narratrice prolonge en cela une lignée de femmes. « Comment être une femme aujourd’hui dans une maison ? ». L’homme est là, mais peu présent.  Il occupe moins, ou moins bien.  Un espace lui est réservé, sous les toits, peu accessible.

Dès les premières pages, Marcelline Roux laisse deviner des fêlures dans ce couple identifié par le seul pronom « ils ». Jamais le « nous » n’est écrit, et l’homme, lorsqu’il est désigné seul est « lui ». On surprend aussi avec la narratrice une conversation sur les ventres-maisons de femmes portant des enfants qui ne naîtront jamais. Un couple n’est pas une construction durable. Il arrive qu’il se fissure, puis se brise.

« ‟ Ils ” n’a jamais fondé de ‟nous”. La faille couvait dans mes lignes et les spirales de la femme peintre n’ont pas réussi à l’endiguer. Marguerite Duras elle-même avait voulu m’alerter : ‟les hommes viennent dans les maisons, s’y arrêtent”, et j’aurais pu continuer sa phrase : n’y restent pas. »

La plume de Marcelline Roux est délicate. Elle sait dire les blessures invisibles, les doutes et les échecs en les suggérant en quelques mots sans s’appesantir.

 Ecrire l’intime ne signifie pas nécessairement s’exposer frontalement au regard du lecteur. L’écrivain peut user de détours, d’intercesseurs. Se raconter par le corps,  des objets ordinaires ou une histoire collective. Marcelline Roux porte son regard sur les maisons, et l’une d’elle en particulier, pour nous délivrer une vie.

 

F.Germanaud