D’un cœur léger

Carnet retrouvé du Dormeur du val

 

Loïc Demey

Cheyne éditions

 

couv

14 juillet 1870. Vincent arrive à Metz. Prêt à en découdre avec le Prussien, il entreprend l’écriture au jour le jour d’un carnet à destination de sa bien-aimée, pages non envoyées, mais qu’ils liront ensemble la guerre achevée. Jours d’allégresse, Vincent et ses congénères ont hâte de se confronter et de défaire l’adversaire. « Mon amour, mon bel amour, les quais sifflotent un air de fête ». Loïc Demey saisit l’été, le temps qui s’étire, le désir du corps à corps avec l’aimée et l’ennemi. Avec la langue aussi, cette nécessité d’attention, le désir de noter au plus juste. Le narrateur, tenant ce journal de bord pour un œil extérieur, se place en position d’écrivain.

L’état de grâce s’achève rapidement, le temps des combats commence. Le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse. Premières bombes et premiers mensonges. Le carnet devient l’espace où se consigne, se cache ce que Vincent ne peut pas dire dans les lettres à son amante. La chaleur, « la nourriture qui faisande et nous vrille le ventre », « le spectacle de ceux qui se vident sur place ». La peur, les blessures, les morts. Vincent restitue la guerre au plus près, le nez dans la terre, les odeurs, les chairs, sensuel jusque dans l’horreur. « Mes joues se paillettent d’une giclée de sang qui n’est pas le mien ». « Et quand hier la chaleur nous rôtissait le front, aujourd’hui la rincée fait de nous des naufragés ». Il n’a fallu que quelques semaines pour que la conquête et la victoire attendue se transforment en naufrage. On devine que le carnet restera secret et inachevé.

«  Mon amour, j’en ai déjà tué dix, quinze, trente et quand on ne peut plus compter il est temps de s’en aller ». Vincent déserte. Reprend à pied la route qui le mènera à Paris, à son amour. Sur le chemin du retour, il rencontre Arthur. Si Rimbaud a son rôle à jouer dans ce livre, c’est moins en tant que personnage littéraire, que dans  une sorte de contagion du poème. Le « Dormeur du val » poème solaire d’un Rimbaud âgé de 16 ans, laisse la part belle à la nature, la lumière, et glisse vers la guerre et la mort,  en une habile dramaturgie, à la fin du sonnet. Le 22 août, Vincent se rêve et réécrit en quelque sorte le poème de Rimbaud, corps allongé dans la campagne, le corps baignant dans les herbes et la lumière. Mort. On peut noter le nom de celui qui sauva ces poèmes de jeunesse, Paul Demeny, la curieuse proximité avec celui de l’écrivain Demey, comme une sorte de mise en abyme ou d’effet miroir : Demey recueille carnet de Vincent, Demeny les liasses d’Arthur.  

Loïc Demey nous conte la guerre au travers du prisme de l’amour. Ni engagement politique, ni vision historique. Mais seulement la proximité ou l’éloignement de l’aimée, ce qui est partageable et ce qui ne l’est pas. Il l’écrit en poète. La guerre, comme l’amour, s’éprouvent, passent par le corps, la voix, l’émotion. Plus qu’un souci de vraisemblance,  l’auteur saisit la tension entre ce qui se vit et ce qui peut en être restitué dans un carnet. C’est tout l’enjeu de l’écriture.  

 

F.Germanaud