Le Sœur de mon frère de Catherine Weinzaepflen. Editions des Femmes

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J’ai entendu dire que les auteurs français ne savaient plus écrire d’histoires, qu’ils n’étaient bons qu’à se regarder le nombril. Que dire alors des autrices ? A part, se jeter dans l’auto-fiction, il n’y a rien à en attendre d’après ces mêmes grincheux. Les américains seraient les seuls à savoir embarquer leur lecteur dans le récit.  Dans mes dernières lectures une écrivaine et un écrivain français auront démenti ces mauvais parleurs : Tanguy Viel et Catherine Weinzaepflen. Pour ceux donc qui ont envie de s’immerger dans une histoire, ils ne leur reste qu’à courir chez leur libraire. Et cette fois, honneur à la dame ! Je n’évoquerai pas Tanguy Viel :  son dernier livre vient d’être salué par mes amis suisses genevois, il fera très bonne route sans avoir besoin de mes petites lignes. Peut-être n’en sera-t-il  pas de même pour La Sœur de mon frère. Ce serait dommage : il faut que ces quatre cents pages circulent comme circule la vie des personnages de ce roman. Nous sommes plongés dans l’aujourd’hui : un monde de guerres lointaines, Afghanistan, Syrie, Ukraine, Soudan, Niger qui pénètrent peu à peu mais aussi brutalement l’univers des parisiens, artistes, journalistes, juges, avocats, étudiants, écrivain. Personne n’est épargné par l’Histoire même si chacun poursuit son chemin. L’amour peut surgir lors d’un dîner mais les petites et les grandes histoires n’en finissent pas  jouer ensemble, de se dire ou de se taire. Chacun tente d’apporter sa tonalité au chœur des hommes et ce roman se construit dans cette polyphonie. Le lecteur passe tout au long des pages d’un personnage à l’autre sans se perdre, tenu habilement par l’auteur qui tisse les lignes de son texte comme les lignes de vie. J’ai lu plusieurs livres de Catherine Weinzaepflen mais celui-là est différent. Elle semble avoir épuré son style pour que la phrase ne fasse pas écran, comme s’il fallait que l’on plonge sans retenue dans le parcours de ces hommes et ces femmes, nos contemporains.  Je n’ai pas envie de résumer, dire comment l’un tombe amoureux de l’autre, comment celui-là s’en va vivre loin pour peindre des baleines, comment une photographe renaît peu à peu à la vie après la mort brutale de son mari, comment une écrivaine passe ses jours à écrire mais aussi à porter un regard sur Paris. Tous appartiennent à une partie de la société, celle dite des privilégiés, des cadres supérieurs pour parler comme les sociologues  mais ces cols blancs ne sont pas les clichés que l’on nous donne trop souvent à voir. Ils ne sont pas coupés du monde et parfois sont engagés dans leur métier, dans leurs discours, à participer à la marche de ce monde. Leurs pas peuvent sembler petits. Ils trébuchent  dans leurs propres inconséquences et interrogations mais un souffle vital les traverse presque malgré eux. Ils ont la maladresse des hommes véritables, de ceux qui n’osent plus croire qu’ils font bouger les choses. Nous ne sommes pas dans l’univers des supers héros mais dans notre 21e siècle qu’il faudrait aussi savoir regarder sans amertume. Je ne sais si c’est cela qu’a voulu Catherine Weinzaepflen mais elle soulève un coin de voile qui, s’il n’est pas complètement joyeux, est sans doute moins sinistre que ce qu’on dit. Je trouve même assez risqué d’avoir osé en tant qu’écrivain reprendre la place extérieure de celui qui raconte, observe et couche sur le papier les hommes de son temps. La force est que Catherine Weinzaepflen semble diluée dans chacun de ces parcours de vie. Elle pourrait être Théo qui tombe follement amoureux de Pascaline, Fred qui marche dans Sydney avec Fumi, Chris qui est partie faire des photos de Guerre ou Milena qui ne répondra jamais au téléphone avant 15h car elle écrit, même Charles, la figure de l’homosexuel penseur et drôle pourrait être un éclat de portrait secret. Je ne la sens étrangère à aucun de ces êtres inventés. Cela donne à chacun une tendresse certaine et le lecteur se surprend à les aimer tous. Comme Jane et Guitarre, en clin d’œil lointain aux Verdurins, rassemblent, rituellement une fois par mois, des invités pour sentir que quelque chose passe qu’on ne peut enfermer. Serait-ce le sens de nos vies qui sans cesse échappe ?

Marcelline Roux