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Deux femmes sous influence et pourquoi pas trois ?

 

 

Frédérique Cosnier a écrit son premier roman sous influence. Elle ne s’en cache pas. Le film paronyme de John Cassavetes a été l’aiguillon détonnant de son écriture. Cassavetes filme un couple dans l’Amérique des années 70 : Gena Rowlands qui vit avec Nick, Peter Falk, et trois enfants. Cette mère est borderline et aime ses kids de façon singulière. Quand ils sont à l’école, elle s’ennuie si vite d’eux qu’elle les attend à leur arrêt de bus deux heures avant leur sortie de classe. Elle organise aussi des surprises parties où chacun se dévêt pour mieux entrer dans son rôle. Elle n’entre dans aucune norme et Nick, son mari, craque et finit par autoriser son hospitalisation avant de comprendre que la vie avec elle est mieux que sans elle. Ce film est d’une vitalité bouleversante. Il fallait être drôlement sous influence pour transposer ce récit dans la France d’aujourd’hui, pour faire d’un Géant Casino l’emblème du dérapage de notre société de consommation, pour transformer la Mabel, jouée par Gena Rowlands en personnage de papier, rebaptisé Mable, qui sonne comme Mabel, mais qui s’écrit comme le nom d’une rivière française de la Loire. Il fallait avoir une petite dose de folie pour souffler dans des mots toute l’énergie que met un Cassavetes à traquer ses comédiens et sa femme Gena. Frédérique Cosnier a été cette auteure sous influence qui a embarqué ses lecteurs dans la frénésie, le bord de la raison, le hors de toute logique. Elle a même créé une troisième femme pour ajouter une Suzanne dans le cyclone. Suzanne, amie de Mabel, est dérangée elle aussi, étrange, comme on dit quand on est bien élevé. Elle est tout à la fois la Louise du couple légendaire Thelma et Louise et la figure biblique de Suzanne et les vieillards, l’innocente femme nue qui se montre et qui est perdue, malgré elle, par les avances des hommes voyeurs. La Suzanne de Frédérique Cosnier est cette innocente coupable quand elle rapporte en toute bonne foi un concombre non payé au supermarché, et pourtant coupable, quand elle dérape face à la caissière qu’elle accuse de n’avoir pas passé sous la scannette le fameux concombre. Cette Suzanne est aussi voyeuse, à sa façon, du couple de son amie Mable et de la folie de cette dernière, tout en étant aussi dangereuse qu’elle, tuant en vérité ou en imagination, avec une Clé à molette, un  homme sur la route. L’amitié insensée entre les deux femmes est un cristal qui éblouit et fait perdre la vue. Suzanne devra d’ailleurs au fil du texte se métamorphoser en Gloria, et plonger dans cet autre film de Cassavetes, pour sortir du duo dévorateur. Ce que Frédérique Cosnier ajoute comme un bonus aux ingrédients cinématographiques avec cette Suzanne est un humour ravageur. Je pense que toutes les femmes qui sont, avouons-le, trop souvent sous influence masculine, devraient apprendre par coeur les répliques échangées par Suzanne et Mable dans un bar alors qu’elles se font salement draguer par deux matchos. Ce moment est jubilatoire. Il ne faut rien en dévoiler pour garder l’effet intact. Il est précieux aujourd’hui de courir dans les pages, de lire happé par un personnage et d’avoir en plus le plaisir de rire. Frédérique Cosnier, telle une Cassavetes littéraire, installe son lecteur au coeur d’un fatras vital et jamais ne le lâche. La densité n’enlève rien à l’affaire, au contraire. Le monde d’aujourd’hui apparaît tout aussi cruel que la société américaine des années 70 et ces vies humaines transfigurées aimantent autant à défaut d’être aimées. Après avoir lu ce récit paru évidemment à La Clé à molette, arme redoutable, je ne regarde plus ni les caissières, ni le quotidien de la même façon. L’anormalité des choses me saute à la figure et cela me réjouit presque.   

 

Marcelline Roux