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De Peu

Antoine Emaz

Editions Tarabuste

De Peu regroupe des recueils parus en tirage courant (OS, chez Tarabuste, De L’air, à l’idée bleue), mais aussi des plaquettes et des livres d’artiste souvent plus difficiles d’accès pour le lecteur en raison de leur coût, de la confidentialité de leur diffusion ou de la disparition de leur éditeur. Cette parution est donc l’occasion de découvrir des poèmes publiés dans des maisons telles que Wigwam, l’Attentive, les Petits Classiques du grand Pirate, l’Atelier de Villemorge. Tous ces livres initialement de différents formats, accompagnés ou non d’illustrations, bilingues, trilingues, manuscrits parfois, se retrouvent ici, dépouillés de leur espace, de leur disposition et de leur accompagnement originels. Ils sont « nus », mis à plat. Ils sont aussi groupés sur près de 400 pages, format très inhabituel pour la poésie, et rassemblés les uns à la suite des autres sans respiration. Ceci n’est pas anodin. Au-delà du plaisir de découvrir certains textes restés jusque-là inconnus, au-delà de la déception de voir les poèmes un peu à l’étroit dans leur page, s’installe une sensation inédite : Les textes finissent par former, dans cette lecture au long cours, non pas une narration, mais une sorte de chronique de la vie difficile, des saisons, des évènements qui se répercutent sur l’être sensible. Le lecteur de ce gros volume, une fois le rythme pris, rejoint en cela le lecteur de prose : il trouve le bonheur de reprendre le livre là où il l’a laissé le matin ou la veille, il s’installe dans une lecture en continu que ne permet généralement pas le temps bref du recueil de poésie. Enfin, il peut compter sur un accompagnement de longue durée.  

L’éditeur a fait choix d’une présentation chronologique, de 2001 à 2011, croisant la chronologie de certains recueils datés (K.-O, OS, de L’Air). En dix ans, les lignes ont peu bougé. Au dehors : violences, attentats, terrorisme. « ombre prise comme/pour en finir avec le jour/algérie/deux familles/armes blanches treize personnes comme/trou dans le jour bleu » (K.O).  Au-dedans : fatigue, difficulté d’aller au bout de la page comme au bout du jour. « on attend/pas sans peine/on tire l’air/jusqu’au soir » (Peur). Et le point fixe, l’amarre, la bulle de stabilité : le jardin. « l’éveil le jardin ouvert avant/que l’été ne lamine/tout effort » (Dans la Touffeur de l’air). 

Le titre du recueil fait songer au dérisoire d’une vie d’homme  « le peu d’os et de peau », à l’étroitesse du territoire arpenté.  Mais, par une grande économie de moyens – et c’est peut-être un autre des sens du « peu » du livre – Antoine Emaz touche à l’essentiel.

Frédérique Germanaud mars 2015