product_9782070144266_195x320

Michèle Audin

Cent vingt et un jours

L’arbalète Gallimard

 

Le roman de Michèle Audin traverse l’Histoire de France, sur une période d’une quarantaine d’années, première guerre mondiale, montée du nazisme, deuxième guerre mondiale et épuration.  Il le fait en nous relatant le destin de trois personnages principaux –mais il y en bien d’autres, dans ce livre bref, et chacun est passionnant – tous mathématiciens : Christian Mortsauf, né en Afrique, Polytechnicien, défiguré lors du premier conflit, collaborateur lors du second, mort à 104 ans ; Roger Gorenstein, Polytechnicien également, combattant puis assassin de sa famille, interné en hôpital psychiatrique et poursuivant ses recherches  scientifiques jusqu’à sa mort ; André Silberberg, étudiant en mathématique, déporté, mort à sa sortie de camp.

 

Ce qui surprend dans ce roman est la diversité des formes  employées : journaux intimes, coupures de presse, articles scientifiques, extraits d’archives, inventaires de fonds, entretiens, récit, conte ou roman. L’emboîtage est habile : un narrateur, historien, archiviste, sous prétexte d’éditer la correspondance de Christian Mortsauf, interroge l’un de ses descendants, Pierre Meyer, lequel lui donnera accès à certaines archives. C’est donc à une véritable enquête que se livre le narrateur. L’autorisation de publication lui sera finalement refusée, mais, de chapitre en chapitre, sous diverses formes, la chronologie aura progressé. Jusqu’à ces dernières notes, datées du 25 avril 2013, où le narrateur revient de l’enterrement de Pierre Meyer et nous livre au cours d’une longue promenade à pied vers son domicile, ses réflexions sur les personnages que nous avons croisés et notamment sur cette histoire éponyme, celle de Mireille et André Silberberg, un amour qui dura 121 jours et que la déportation d’André acheva.

 

Sur le site de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), dont Michèle Audin est membre, on peut lire cette définition : « Et un auteur oulipien, c’est quoi  ? C’est un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». Michèle Audin s’était-elle donnée pour contrainte d’user d’un nombre de modes narratifs exorbitant du droit commun ? Quoi qu’il en soit, elle nous dévoile les mécaniques du roman et le lecteur, pris au piège, doit s’activer pour faire que les rouages s’adaptent les uns avec les autres, que chaque personnage s’incarne dans l’Histoire et dans la fiction globale. 

 

L’auteure multiplie les indices pour nous faire croire à une vérité historique, que renforce encore son propre métier de mathématicienne, ainsi que le travail de publication qu’elle a effectuée de la correspondance d’Henri Cartan (mort, comme Mortsauf, à l’âge de 104 ans) et André Weil, et d’un ouvrage sur Jacques Feldbau (mort en déportation comme Silberberg). Elle prend soin toutefois, en une ultime pirouette, de nous aviser dans la postface que tous les personnages du  livre sont fictifs.

 

A lire également, publié chez le même éditeur, Une Vie brève, le très beau livre de Michèle Audin sur son père, Maurice Audin, assassiné pendant la guerre d’Algérie.

 

Frédérique Germanaud