Passerelle

Erwann Rougé

éditions l’Amourier - 1, montée du Portal, 06390 Coaraze - 12€

 

Erwann Rougé a longtemps navigué et son dernier recueil « Passerelle » le confirme.  Le sous-titre « Carnet de mer » nous indique que nous pouvons le lire comme un journal de bord enrichi de notes personnelles. Il est question de bateau, d’océan, de la terre ferme et de l’homme qui regarde et écrit avec le silence. Mais les observations administratives de lieux et de la météo  ne sont qu’un accompagnement, un rythme donné à ce qu’il a l’intention de nous confier.

Partir, creuser l’écart, n’être relié que par le « toucher de l’air » ce lien invisible à l’autre qui aide à vivre. « Je reste souvent debout à contempler le bleu, les côtes lavées, relavées par le vent, les vagues et la pluie. » écrit Erwann Rougé. Pendant la traversée, nous sommes aussi sur la passerelle otages du temps, des lieux et de nos sentiments. Ces moments d’attente sont propice à l’introspection, à la conscience d’exister dans/avec un corps. La mer est le reflet de notre moi profond. Mais plus nous descendons profond, plus le doute et le secret nous habitent.

Les moments partagés et la séparation sont les deux pôles inséparables de l’amour. « Etre ensemble dans cet entremêlement de départ et de retour qui est « ce que l’on ne peut pas dire ». « Je t’emmène partout où je vais » « Aimer n’est pas une paix ». Erwann Rougé ne trouve le calme que lorsqu’il est à terre et reprend l’amour au quotidien.

A terre tangage et roulis s’arrêtent, c’est du  solide. Pourtant rien n’est acquis, nous retournons vite à l’incertain. Nous sommes vivants à titre provisoire, il faut tenir malgré le tremblement avec un peu de chaleur au cœur.

Où est la grande aventure ? Dans la tempête et les vagues ou dans une main qui glisse sur un dos ?

 «Lire écrire, c’est habiter les contraires » Erwann Rougé nous conduit d’un bord à l’autre, se dévoile. Comme lui nous pourrions écrire : « Il y a « un trou » dans certains de mes silences, parfois j’ai peur, peur d’être maladroit, l’être. Souvent je suis en creux. » Et quand le journal de bord annonce : « Port impraticable. Vent persistant, force 9. Pris remorqueurs à l’avant et à l’arrière. Mauvaise manœuvre d’un remorqueur. Avarie dans les formes avant de navire. » . Le blanc, la fragilité de l’existence se révèle brutalement « Cela arrive dans les yeux avec un éclat de foudre derrière les tempes ».

Après le naufrage tout est à reconstruire avec ce qui a été sauvé, mais rien n’est pareil, jamais ce ne sera comme avant.

Jacky Essirard