Levée des ombres

Françoise Ascal et Philippe Bertin

Ed. Atelier Baie

 

Il existe à Aniane, petite ville de la vallée de l’Hérault, un ensemble de bâtiments qui fut successivement abbaye, filature de coton, colonie pénitentiaire pour mineurs. Un endroit, donc, voué à la contrainte des corps et des esprits, au redressement de l’être par la voie du travail, de la privation de liberté, de la soumission à l’autorité. Puis il fut laissé à l’abandon.

C’est ce temps transitoire, après usage, avant réhabilitation, qu’ont investi l’écrivain Françoise Ascal et le photographe Philippe Bertin. On connaît l’admirable capacité d’écoute de Françoise Ascal. Elle fait ici pleinement son œuvre. L’auteure questionne le passé à travers les traces qu’il a laissées. Les murs sont plus plastiques qu’on pourrait le croire. La texture, les stigmates, les destructions, les appropriations, tout parle. On peut gratter pour voir ce qui se passe dessous, à la manière des archéologues, fouiller dans les documents, comme les historiens, ou simplement ouvrir le regard, se mettre en éveil et faire surgir une mémoire collective qui, nécessairement, croise la mémoire individuelle. Il y a fouille. Elle porte tout autant sur l’espace extérieur qu’au fond de soi.

En accompagnement du texte de Françoise Ascal, le travail photographique de Philippe Bertin pose en vis-à-vis images d’archives, traitées sous forme de négatif et en violet, et contemporaines, prises à l’infrarouge et traitées en vert. Les lieux qui font violence d’un côté, violence leur est faite de l’autre. Figures contrastées qui permettent de percevoir aussi la capacité de résistance des hommes.  

Le travail du peintre et de l’écrivain amorce une réflexion sur la place de l’artiste dans la société, ce qu’il en perçoit par des moyens non scientifiques, ce qu’il en dit par la langue qui lui est propre. On se demande ce que deviendra l’ancienne abbaye d’Aniane. On songe à la réflexion que mena Georges Didi-Huberman sur le devenir des lieux chargés d’une histoire douloureuse, et, à travers elle, sur la mémoire. Choisir l’oubli ? Figer le temps en une volonté pédagogique ?  Plutôt « grappiller des bribes de sens ». L’ambition est à la fois modeste et immense. Car il s’agit de souffrir avec pour espérer comprendre, deviner ce qui a pu se passer entre ces murs aux femmes absentes. La levée des ombres, c’est la levée des voix de ceux qui occupèrent le terrain (« déloger les fantômes »), la levée de la part sombre des hommes. Puis, à son tour, en tant qu’artiste, laisser trace. Inépuisable palimpseste.

« Descendre. Plus profond. Décaper, fouiller, dégager les racines. Atteindre le “le vierge, le vivace le bel aujourd’hui” des temps lointains – le bel endormi de nos mémoires collectives, toujours prêt à renaître, à livrer quelques secrets sous les gravats, à faire surgir du caveau un troupeau d’ombres aux bouches murmurantes. »

 

Frédérique Germanaud