Exposition François Dilasser, domaine de Kerguéhennec (56)

jusqu’au 29 septembre 2013

 

Nous entrons dans le domaine et une longue allée sous les arbres nous conduit à l’exposition rétrospective de François Dilasser qui occupe une partie du château et les anciennes écuries. Cette balade est nécessaire, elle ralentit le temps et nous prépare à la découverte de l’œuvre du peintre disparu l’année dernière. Cette exposition « l’atelier » nous présente à la fois le travail achevé et aussi, je pense aux dessins à partir des « baigneuses » de Cézanne, la quête permanente de l’artiste pour exprimer au mieux sa pensée créative.

Les tableaux qui occupent l’ancienne écurie sont disposés dans deux grandes salles, l’une est réservée au noir et blanc, l’autre à la couleur. Dans la première nous trouvons les planètes à plumets qui surplombent des grands personnages vus de dos, vêtus d’un long manteau blanc (une robe de chambre peut-être) qui laisse dépasser des moignons de membres. Ils tournent le dos aux veilleurs accrochés sur l’autre mur. Ils semblent repartir d’où ils sont venus, fatigués, portant sur leurs épaules leur incapacité à comprendre le rôle qui leur était dévolu. Pourtant les veilleurs n’interdisent pas, au contraire, ils opposent une présence silencieuse pour  obliger ceux qui se présentent à forcer la porte du domaine. Car pour rejoindre la peinture de François Dilasser il faut laisser les certitudes au vestiaire et accepter la rencontre, le dialogue qui s’installe entre la toile et notre regard, accepter de ne pas savoir où cela conduit. Dans la même salle deux boules se font face, l’une sombre, l’autre éclatante, ensemble de cercles concentriques qui paraissent tourner les uns dans les autres, animés par leur centre. Les planètes, les boules, les veilleurs et les personnages reconstituent simplement notre monde et ses questions sans réponse.

Les métamorphoses servent de transition pour entrer dans l’autre salle. Trois grandes têtes avec des fenêtres à la place des yeux répondent aux veilleurs. Elles sont bienveillantes et nous sentons qu’elles nous aident à percevoir où le peintre veut nous emmener. Puis, au fond, ce sont les régentes, tableau rouge et noir, figures de mort, qui présentent la note et nous jugent. Ici il faut faire les comptes et nous ne sommes pas sûrs de gagner même si quelques unes de ces vieilles femmes acariâtres nous paraissent plus folles que méchantes et dansent en habits de prisonnières au milieu d’un feu de peinture jaune.

Le peintre nous bouscule, nous prend à contre-pied. Dans le château ce sont d’autres travaux qui nous attendent. Des nuages, formes fragmentées, aériennes, nous entraînent dans des ciels de papier déchiré, dont le bleu, le noir nous enferment. Il suffirait d’une éclaircie pour qu’il s’ouvre, que le domaine soit accessible.

Les multiples études autour des « baigneuses » apparaissent comme un jeu de peintre, une complicité à travers les années. François Dilasser les croquent avec ses crayons, ses pinceaux, en fait de la matière picturale. Il ne s’agit pas de découvrir le secret (existe-t-il un secret ?) du tableau de Cézanne, mais de jouer la partition à sa manière jusqu’à trouver ses propres notes.

Nous trouvons enfin les grandes toiles noires et grises habitées de signes dans des carrés qui semblent receler une écriture inconnue. Nous sommes devant des jardins, des paysages, des animaux, nous entrons dans un univers proche et étranger. C’est l’écriture du peintre qui précède celle des lettres et des phrases. Nul besoin d’aligner les mots, de construire une histoire, la peinture elle-même en dit assez.

Antoinette Dilasser a toujours accompagné le travail de son époux et en a rendu compte d’une manière sensible à travers quelques ouvrages parus  aux éditions Le temps qu’il fait.

Le domaine de Kerguéhennec présente aussi des œuvres de Tal Coat extraites de leur riche collection et des sculptures d’artistes contemporains qu’on découvre en parcourant les allées ombragées du parc.

Jacky Essirard         

 

 

livres dilasser

 

 

 

la Passe d'Antoinette Dilasser, ed. le Temps qu'il fait

 

Avec La Passe, Antoinette Dilasser poursuit son travail de saisie du quotidien. Le précédent volume, Journal hors du temps, était à quatre mains : l’auteure était accompagnée de son époux, le peintre François Dilasser. Mais « le roi a perdu sa couronne », le peintre a abandonné le pinceau, atteint de la maladie d’Alzheimer, il a quitté la maison et vit dans un établissement de soins.

La Passe s’étend sur trois saisons, de l’automne 2010 à la fin du printemps 2011. C’est une chronique. D’abord celle de la « communauté de béquilleux » dans laquelle Antoinette Dilasser séjourne pour une blessure dont il ne sera rien dit. Faits et gestes de ses colocataires, des visiteurs et du personnel. La difficulté à s’apprivoiser les uns les autres, la nécessité de partager la chambre, le placard, la vue, l’air. « L’oreiller coriace dans lequel il faut creuser son trou ». Le rituel de la lecture de la rubrique nécrologique, appelée par sa voisine de chambre « avis de convoi », la lente guérison. « On n’a plus rien quand on arrive ici. Dénudé, dénué. Plus guère de visage, le corps, n’en parlons pas. »

Au retour à la maison, c’est le jardin qui reprend toute son importance. Les notes en témoignent. Le jardin, vital. La multiplication de la vie par greffes et boutures qui se propagent à d’autres jardins amis. « Il m’arrive à présent de sentir un violent désir de vivre ». Le temps se rythme des visites au compagnon et à la communauté de souffrants qu’il côtoie, qui devient à son tour familière.

L’écriture d’Antoinette Dilasser, tout en retenue, ne masque pas les moments de découragement et de colère. « Tout ça vit. Tout a envie de vivre, même moi. Même avec une carcasse qui souffre. C’est vrai que j’ai eu ce sursaut de vie, l’année dernière, quand j’étais au plus bas. Je me rappelle avec horreur t’avoir détesté ».

Tout au long de ce livre émouvant, sincère et témoignant d’une grande attention, s’égrènent notations météorologiques et les souvenirs. La peinture de François Dilasser reste très présente, rétrospective, introspective dans les interrogations qu’elle suscite dans son rapport notamment avec la maladie, mais aussi prospective grâce à un projet d’exposition. On sait que, depuis, le peintre François Dilasser est décédé.

Frédérique Germanaud