Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut

Tableaux d’un parc

Denise Desautels, éditions du Noroit (Montréal)

 

 

Le parc Lafontaine, à Montréal, est le noyau de ce livre.

Lieu fondateur. L’auteure a passé son enfance dans un appartement, aujourd’hui  démoli, et qui faisait face au parc, quatre pièces pour sept personnes,  souvenir d’exiguïté qui « tuait dans l’œuf toute tentative d’isolement ». Un appartement  dans lequel on vivait « sans grandeur ». « Qu’est-ce que c’est que penser dans un logement, une famille, un corps étroits, javellisés à l’excès (…) où rien, ni aucun livre ni même la bible dangereuse n’empoussière les murs ? »

Denise Desautels nous livre quelques souvenirs ayant pour cadre le parc, notamment de ce père trop tôt disparu, et l’enclenchement avec ce décès d’une série de deuils qui sont présents dans ce livre comme ils le furent dans d’autres ouvrages de Denise Desautels (voir le très beau Tombeau de Lou, chez le même éditeur). 

Lieu commun entre une mère et son fils, dont on devine les relations tendues, difficiles. A dix ans d’intervalle, mère et fils s’y retrouvent grâce au regard porté sur deux rapaces : une buse, puis une chouette. Le fils montre à sa mère, l’oblige à regarder et par là-même à sortir du ressassement morbide dans lequel elle se tient, et a tenu l’enfant. Quelque chose d’irréparable entre ces deux êtres, qui se croisent au hasard d’une course à pied de la mère (« la mort collée aux semelles de ses running shoes »), et de la promenade du labrador du fils. Le lien se renoue là parfois, ténu, contrepoint au regret de n’avoir pu bâtir avec cet enfant, parti trop tôt, devenu adulte une relation apaisée.

Lieu de mémoire. La seconde partie du livre est un « je me souviens », fragmentaire, spontané, subjectif, avec ses sautes dans le temps, mêlant histoire familiale, notes météorologiques, souvenirs d’inconnus, de lectures, de rencontres. Le parc s’est longuement laissé apprivoiser, approprier au long de la vie de l’auteure, en un côtoiement intime. « Je me souviens que j’ai souvent tenté d’imaginer ma vie future, assise sur l’une des balançoires du parc des filles. Mais je n’ai jamais pu faire en sorte qu’elle se présente seule, radieuse, hors cendre ».

Le livre s’accompagne de très belles photographies de Denise Desautels. Feuillages, reflets, eau, bancs. Un soin particulier est apporté aux ombres et lumières, qui y jouent harmonieusement, faisant du parc un espace paisible, laissant place à la durée, à quelque chose qui transcende la douleur et les accidents de la vie. Denise Desautels cite en exergue Pascal Quignard : « nous dépendons de nos lieux plus que de nos proches ». Nous avons des liens inextricables avec certains espaces. Des lieux pas nécessairement exceptionnels d’un point de vue objectif, plutôt banals même et pas toujours bénéfiques, mais dont on ne peut se défaire sans bien expliquer par quelle force d’attraction hors du commun ils nous attirent. C’est l’Evre de Gracq, lieu « sous tension », les étangs du plateau de Mille Etangs, terre austère de Françoise Ascal. Et le parc Lafontaine prend désormais place dans l’imaginaire du lecteur, au côté de ces territoires d’écrivains, d’écriture qui lui deviennent familiers par le pouvoir de la lecture et de l’imagination.   

 

Frédérique Germanaud