atelier du passage

18 octobre 2018

L'épine blanche Jacques Moulin

l'épine blanche

L’Épine blanche

Jacques Moulin

Ed l’Atelier contemporain

 

 

L’Épine blanche pourrait être sous-titré Journal de D. : D. Denise, la mère, décédée, D. cédée à la mort, D. deuil du fils, D. disparition précoce du père, D. days jours, jalons déposés comme cailloux de Poucet pour le passage du temps, de D15 à D100, -«  D.17 Ecrire la mer / jusqu’à ton asphyxie », puis D…, puis rien, disparition de la lettrine, poèmes ou proses poétiques ensuite flottant dans l’incertain du chagrin qui ne se compte plus en jours, mais en anniversaires, souvenirs, puis, on imagine, oubli progressif vers « l’absente absolue ».

 

On sait l’attachement de Jacques Moulin à la nature, aux paysages. L’Epine blanche s’ancre en terre d’origine, le pays de Caux. Pays de falaises, de calcaire, d’eau.

« Aller à H.

Me suspendre à ton vide ».

 

Jacques Moulin écrit le deuil à la distance d’un fils qui use du « il », se nomme « le fils » ou « Jaboc », surnom que lui donnait sa mère.  (« se recoudre à la dépouille en distance juste »). Il dit le lien maternel en une langue très travaillée, jouant sur les sonorités, la matière, le rythme. Ce sont les fragments d’un ordinaire de vie et de mort : listes de courses trouvées dans l’appartement, tri des affaires, règlement des factures, organisation des obsèques, une dernière lettre qui ne sera jamais envoyée. Les manques, l’appartement vide mais saturé de la présence de D. Le glissement de la qualité de fils à celui d’ayant droit.

 

Lorsque le lien s’est rompu, il a emporté avec lui tout un pan de mots, ceux des lettres bi-hebdomadaires, des articles du pays de Caux qui y étaient joints, des coups de téléphone pour s’assurer, rassurer, se donner des nouvelles.   « lettres rigoureuses précises descriptives quantifiées toujours calligraphiées –jusqu’au jour où le tremblement de la main a étouffé peu à peu la phrase ». La mère retrouve le silence du père, « un père dépris du langage », mort prématurément  après son retour de guerre. 

 

Comme la vie, le texte alterne l’émotion, le trivial, le grave, les humbles gestes ménagers, les silences, l’intime, la mémoire, le quotidien. Tout ramène à l’absente,  « Le cri tue le silence. Ca rancit déjà au frigo. Faudra dégivrer. Le froid s’est infiltré pour de bon dans la tête ».

 

Un magnifique hommage de Jaboc à D.

 

Le texte de Jacques Moulin est accompagné d’encres bleutées de Géraldine Trubert, et d’une lecture de Michaël Glück.

 

Frédérique Germanaud

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14 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 73

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(c) catevrard

 

Dimanche 15 septembre 1935 dimanche 16 septembre 2018

Chère Virginia, votre dimanche est sous la pluie tandis que le mien resplendit de soleil mais comme vous je sens que l’été se termine et qu’il a été dense côté écriture et corrections. Vous pensez terminer Les Années pour Noël, quant à moi, j’attends la livraison de mon prochain carnet. Je ne joue évidemment pas dans votre cour mais j’avoue ressentir beaucoup de lumière à l’idée de voir un nouveau livre commencer sa vie. Hier soir, j’ai pu lire dans un jardin, à l’heure que j’aime le plus, la tombée du soir, qui accorde un peu d’apaisement au monde. J’ai ouvert pour la première fois ce nouveau carnet, sous sa forme prototype d’imprimeur, et l’ai donné à entendre. La scène ressemblait à un film de Claude Sautet : des amis de longue date se retrouvaient réunis chez l’un deux, une joyeuse et bienveillante complicité les entourait comme les années passées et tissées. J’étais assise lisant et choisissant des fragments à offrir comme l’on cueille des fleurs pour en faire un bouquet à mettre dans l’eau fraîche. Je percevais leur écoute, leur sourire et je me suis installée dans mon livre comme s’il n’était déjà plus le mien. C’est incroyable cette sensation des mots placés dans un livre : tout l’été, j’avais lu, relu, corrigé mais là dans la forme du livre à venir, fixés sur la page, les mots étaient autres, à d’autres. Ils prenaient au fil de ma voix leur indépendance, s’approchant des auditeurs, volant de l’un à l’autre, ricochant dans telle pensée, heurtant telle humeur, remuant tel souvenir, autant de résonances qui n’étaient plus de mon ressort. J’aime cette distance qui s’instaure et qui allège soudainement des heures et des heures à batailler avec mes phrases et mon vocabulaire, toujours en-deçà des attentes. Là, le texte s’en va comme il est, un peu de travers, un peu bancal, mais avançant et pris comme tel par ceux qui lui accordent une petite place. Bref, ce nouveau carnet est inauguré un soir d’automne dans un jardin comme dans un film, ce devrait lui porter chance. Quant à vous, vous lisez la biographie d’Anthony Hope et vous avez devant vous trois caisses de lettres de votre ami Roger Fry à découvrir. Je prends conscience que nos deux époques se séparent cruellement sur cet état de la correspondance. Jamais je n’aurai à trier les lettres de mes amis écrivains : pas seulement pas que je ne souhaite pas qu’ils meurent mais surtout car leur correspondance est pour la plupart contenue dans leurs téléphones ou ordinateurs. Faudrait-il imaginer récupérer ces outils pour rétablir les correspondances littéraires que nous avons tant de bonheur à lire ? Non, ce serait une violation du privé que d’entrer dans les machines pour en extraire les courriels. Pourtant, je sais, m’y adonnant moi-même, comme s’écrivent par messenger, sms, mails, whatsapp de vrais échanges féconds, avec des styles, des pensées, de l’humour, des photographies, tout un monde d’écriture qui disparaîtra. Point de mémoire conservée de ce côté-là. Vous vous plaignez que tout le monde réclame des lettres et des lettres et que vous passez votre temps à répondre à l’un et à l’autre, mais nous pouvons connaître cette part de vos écrits, voir comment ils jouent avec vos œuvres ou s’en différencient. Les livres des écrivains d’aujourd’hui seront coupés de leur vie d’épistoliers même si celle-ci existe et peut-être très densément. Je pourrais lancer un grand mouvement de réhabilitation des boîtes aux lettres mais cela serait peine perdue. Je ne boude quant à moi aucun moyen et succombe souvent à la joie de l’enveloppe et du timbre mais les choses se passent ailleurs. Nous n’avons pas perdu en vivacité de plume, bien au contraire. Nous n’arrêtons pas en réalité de nous écrire toutes les heures du jour mais l’instantané joue contre la conservation possible de ces fulgurances. Accepter la disparition est peut-être une nouvelle sagesse quand je vois que vous peinez à entreprendre le tri de cette masse d’enveloppes qui vous attend. Courage ma Virginia, votre plongée en lecture nourrira un prochain livre.

 

Marcelline ROUX

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10 octobre 2018

A contre-courant Antoine Choplin

A contre-courant

Antoine Choplin

Editions Paulsen

 

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Remonter l’Isère, de sa jetée dans le Rhône à sa source, n’est ni exploit sportif, ni voyage exotique. D’emblée, Antoine Choplin ne se place pas dans la lignée des explorateurs ou des sportifs de haut niveau : l’Isère, il la connaît, puisqu’il réside en sa proximité, et il remontera son cours assez bref à raison de quelques jours répartis sur chacune des quatre saisons, au rythme du promeneur observateur attentif.

 

Antoine Choplin nous convie à un pas de côté : un écart dans son œuvre romanesque et dans l’usage de ce coin de terre qu’il arpente d’ordinaire sous un  régime motorisé et pétri d’habitudes.

 

Devenir étranger dans un paysage familier. L’enjeu, s’il paraît modeste au point de douter qu’il puisse faire livre, ne l’est pas tant que cela. Il s’approche plus de la poésie que du roman au souffle épique par son rapport singulier au temps et au paysage. Se déplacer à pied dit beaucoup de notre monde contemporain. Muni de ses seules jambes, le marcheur va devoir se confronter à une organisation géographique et sociale qui ne lui laisse pas toujours de place. Abords de route inexistants, hôtels fermés hors saison, tunnels routiers qu’il faut franchir au trot et au risque de sa vie, telles sont les aventures de cette minuscule épopée, alternant avec des rencontres et des  fragments d’espace et de temps préservés. Ce petit territoire, les rives de cette rivière observées à la loupe, peut être reproduit à une échelle plus grande, celle de la France, voire du monde occidental.  Se confrontent ici comme partout ailleurs deux mondes, celui de l’urbanisation et celui de la nature, rarement en harmonie.

 

Antoine Choplin voyage en écrivain. Il marche dans la compagnie des livres dont il nous donne à partager quelques lignes à chacune des saisons. Leurs auteurs se nomment Ponge, Hölderlin, Jaccottet, Michaux. Des poètes qui l’accompagnent sur la route et dans ses réflexions. Il est souvent question, dans ces pages, de la capacité ou de l’incapacité de l’écriture à saisir le réel. L’auteur en joue le temps d’un épisode, dont il révèlera ensuite qu’il est fictionnel, déstabilisant un instant notre position de lecteur.  

 

« Comme une envie d’être à la hauteur de ce que je suis en train de vivre, de la plénitude offerte par ce cheminement librement choisi ». Ces mots concernent le pas du marcheur. Ils pourraient s’appliquer à l’écriture. À celle d’Antoine Choplin en particulier. Ceci encore : « l’effort reste inapparent, le rythme sans faille ». À Contre-courant met en lumière les qualités à l’œuvre dans les romans précédents : le souffle bien posé, la phrase fluide, la place laissée au silence et le respect de l’outil – la langue pour l’écrivain, au même titre que les chaussures et le chemin pour le marcheur.    

 Frédérique Germanaud

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02 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 72

 

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(c)catevrard

Samedi 7 septembre 1935 samedi 1 septembre 2018

Exceptionnellement ce matin, j’ouvre votre pavé rose au petit-déjeuner. Ce n’est pas dans mon habitude. Je vous retrouve généralement à l’heure du thé. Ce doit être ma façon de fêter la rentrée que de poser votre journal entre le pot de confiture et le bol rouge de café fumant. Je suis admirative des écrivains qui parviennent à se lancer dès le réveil dans leurs pages. Je ne suis pas de leur confrérie, je suis lente à retrouver le chemin des mots. Il me faut des heures de décantation : ménage, rêvasseries, jardinage, et j’en passe. Dans l’après-midi, ma marmite bouillonne et je peux alors seulement retrouver mes fourneaux intérieurs. Ce samedi est donc un samedi de bonne élève, de résolutions prises en septembre et qui dureront le temps des cahiers neufs. Je suis installée, le pain vient de sauter du grille-pain. Je cherche dans vos pages la date qui sera la plus proche de la mienne et choisis votre septembre 1935. J’allume rituellement la radio sur France Culture quand le poste soudain m’envoie le cri d’une femme syrienne qui hurle son désespoir d’avoir perdu toute sa famille lors de la traversée pour fuir son pays. Elle interpelle les gouvernants, leur demande combien de morts faudra-t-il encore pour qu’ils agissent ? J’entends la texture de sa voix, les ondulations et comprends le sens de ses paroles grâce à une traductrice. La voix de cette dernière est au contraire neutre, sans effet. Cela accentue l’impression de détresse : la sensation du grain de voix éparpillé de la syrienne, jeté à la tête des peuples immobiles. Dans votre page, Virginia, je lis que vous évoquez, vous aussi, la radio et notamment votre actualité : la crainte de l’occupation de l’Abyssinie par Mussolini. Vous dites ne pas connaître cet endroit tout en prévoyant le drame à venir. La voix de Mussolini vous dérange profondément. Deux timbres nous bouleversent pour des raisons opposées mais la même sensation d’impuissance nous afflige. Les moyens d’information de notre soit disant progrès technologique n’y changent rien. Le citoyen écoute, entend parfois, se révolte rarement. La monstruosité des gouvernants frappe toujours. Aucune once d’humanité n’éclaire les décisions. Comme vous, je reste collée à la radio, effarée. Quel prix accordons-nous à la vie ? Quel sens tous ces morts en mer et quel accueil pour les miraculés rescapés ? Pourtant nos cerveaux nous intiment de retourner à nos feuillets. Est-ce une façon de nous boucher les oreilles ? « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », conseillait Paul Valéry dans son Cimetière marin qui aujourd’hui n’évoque hélas plus un poème mais une réalité méditerranéenne. Malgré la menace mussolinienne, vous vous octroyez « une divine matinée à lire Alfieri près de la fenêtre ouverte ». Vous avez reçu La Vie de John Bailey, et vous y flairez « une odeur de cuisine littéraire » qui vous appelle comme « une souris crie sous un matelas ». Je tente aussi de vivre avec les livres. En entendant cette femme pleurer sa rage, je sais toutefois que la sagesse n’a toujours pas accosté sur nos rives. Les livres restent de fragiles bastions. Ils aident à ne pas baisser les bras, à construire des espaces où les lois humaines peuvent être revisitées, comme les faits dénoncés. Dans quelques années, on y verra plus clair sur notre cécité. Des auteurs prendront à bras le corps ces cadavres livrés aux flots, dénonceront les coupables, s’étonneront que des peuples aient pu se taire. Tant de fois déjà, nous avons réécrit l’histoire de ceux qui, comme vous Virginia, nous ont précédés. A lire votre peur prémonitoire de Mussolini, je me dis qu’hélas, le désastre n’a pas été évité malgré votre éveil. Restent vos pages qui ce matin accompagnent mon réveil et mettent en perspective historique la voix de cette syrienne. A chaque mort, il faudrait se demander comment les hommes vivent et comment on pourrait décider d’écrire autrement cette vie pour qu’elle ne soit pas broyée. Ne pas oublier que derrière les chiffres des journaux, il ya des individus, des voix comme celle de cette femme, des familles qui ne sont ni plus ni moins que les nôtres. La rentrée est grave, le café refroidit et la confiture dégouline.

 

Marcelline Roux

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15 septembre 2018

cent jours avec Virginia day 71

 

Juillet 2018

Chère Virginia, je pense que mes dernières mésaventures sur le net auraient titillé votre cinglante ironie. Un matin, tout heureuse de savoir que notre jour 69 gambadait joyeusement sur les réseaux sociaux et tout aussi ravie de voir que de fidèles  lecteurs et lectrices s’amusaient de vous découvrir comme l’effigie de nouveaux types d’arrosoir, je croyais que nos cent jours cheminaient, malgré la chaleur, vers de paisibles contrées. Je ne dirai jamais assez combien il est doux de sentir quand je poste une de nos journées que certains se penchent sur leur écran et passent avec nous, par procuration, des instants d’intimité que j’espère littéraires. Quelle ne fut pas ma stupeur de recevoir quelques heures plus tard, plusieurs alertes m’informant que le Day 69 avait été censuré par Facebook, jugé inapproprié pour figurer sur le réseau. Les censeurs de la société américaine de Marck Zuckerberg avait donc trouvé nos propos illicites. J’étais atterrée. Quelles paroles avaient pu choquer ces personnes, si toutefois quelqu’un se cache derrière un algorithme ? J’ai commencé par pester, évidemment, mais ma colère n’avait aucun interlocuteur et ne pouvait donc être entendue. Il me fallait désamorcer l’ulcère inutile à l’estomac et chercher ce qui avait déclenché la vindicte des effaceurs. J’ai d’abord cru qu’ils ne lisaient surement pas le texte et que c’était l’image qui était problématique. Vous affubler d’un arrosoir n’était pas très malin. Les esprits américains, plus évolués que n’importe quelle petite française, ont immédiatement voulu mettre fin à un début de métamorphose transgenre même subliminale. Je n’ai toutefois pu me résoudre à cette explication. J’ai relu le texte dans son intégralité et j’ai vu que je vous accusais d’avoir sauté des jours dans la tenue de votre journal. Serait-ce donc vous qui auriez réclamé vengeance à FB et supprimé aussi un des miens par juste compensation ? Je ne peux vous soupçonner d’une telle fourberie. Reste le nombre 69, qui a pu évoquer quelques postures équivoques et donc alerter tous les mal pensants. Je ne peux point passer du 68 au 70 sans passer par la case 69. On croirait, à juste titre, que je ne sais plus compter, affaiblie par la canicule. Je pensais qu’après toutes les campagnes d’affichage du minitel rose, le 69 s’était vidé de sa substance et je ne fais aucun jeu de mots, chers relecteurs facebookiens. Quelles pirouettes intellectuelles et même pas érotiques, m’obligent à faire les invisibles de ce réseau ! Ils agissent sans donner d’explications. Il leur suffit d’un clic et hop, vous disparaissez, ni vu ni connu et sans pourquoi. J’ai heureusement été soutenue dans le signalement de la disparition du Day 69. Plusieurs ont relayé l’information.  Quand on cherche son chat disparu dans la ville, on affiche son portrait. Je ne pouvais même pas afficher celui de notre jour 69 car le réseau me bloquait dans cette action de remise en ligne. Il me fallut lancer l’alerte sans image. Quelle ne fut pas alors ma seconde surprise, d’apprendre que, ce même jour, d’autres blogs littéraires avaient subi le même sort !  Mes divagations sur les causes s’avéraient ruinées. Rien ne tenait. Pourtant je suis tenace. J’ai continué à faire se connecter mes neurones et j’ai abouti à cette conclusion provisoire : les blogs littéraires animés par des femmes étaient rendus indisponibles. Les femmes qui lisent sont dangereuses, celles qui écrivent encore plus, et celles qui bloguent les plus redoutables puisqu’il faut absolument les déconnecter. Voilà donc toutes les tergiversations que provoquent une censure non expliquée et encore, chère Virginia, je vous épargne les hypothèses les plus folles que j’ai reçues, l’arrosoir était propice à une polysémie interprétative très joyeuse mais je choquerais vraiment cette fois les amis de Marck.  Tout cela pour vous dire dans quel étrange monde de communication je vis. Evidemment,  le tableau de L’Origine du monde a depuis longtemps disparu des images diffusées comme beaucoup de nus des peinture. C’est tellement plus facile de censurer le sexe que les idées violentes ou libérales qui asservissent plus insidieusement mais plus efficacement. Si ce jour 71 vit tranquillement sa vie, c’est vraiment que les gardiens du temple ne nous lisent pas. Faudra-t-il s’en attrister ?

 

Marcelline Roux

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31 août 2018

J'entends des voix entretien avec L'atelier des noyers

 

J'entends des voix est une nouvelle rubrique de l'Atelier du Passage. Elle donne la parole aux écrivains, aux éditeurs, à ceux qui font le livre. Aujourd'hui, l'Atelier du Passage s'entretient avec Claire Delbard, responsable des éditions de l'Atelier des Noyers

J’ai découvert l’Atelier des Noyers au marché de la poésie de Paris, ce mois de juin 2018, sous un très chaud soleil parisien. Repartie avec deux livres dans ma besace : celui de Denise Desautels et Erika Povilonyté, celui de Geneviève Peigné et Petra Bertram-Farille.  Deux ouvrages format à l’italienne, poèmes d’une grande force, accompagnés de noirs profonds et denses.

atelier des noyers

À l’origine de l’Atelier des Noyers, quelle impulsion, quel désir ?

L’Atelier des Noyers fêtera ses dix ans à l’automne, mais au départ la structure était essentiellement dédiée à la médiation du livre et non maison d’édition à proprement parler. La collection Carnets de, petit format à l’italienne a vu le jour en novembre 2016. L’impulsion, ou plutôt la décision de se lancer s’est imposée avec la réception du texte Novembre, d’Olivier Delbard, texte qui porte, entre autre, sur la manière dont la vie refait surface à Paris, après les attentats du Bataclan. Il a été pour moi le déclencheur d’une envie très forte, comme une forme de mission : comment résister à la Barbarie, et proposer un regard singulier sur le monde, dans les chemins de traverse et non les autoroutes de l’esprit, et comment aussi faire dialoguer et interagir texte et images ? C’est cette problématique qui est au cœur de la création de la collection. Pour le premier titre, j’ai confié à une jeune plasticienne belge, Anouk van Renterghem, l’interprétation libre de cet univers et le dialogue texte/image a très bien fonctionné.

La collection a démarré avec les axes suivants : Carnets de Couleurs,  Carnets de Vie, de Philo, elle s’est ensuite ouverte à des Carnets de nature. Une deuxième collection Carnet d’enfance a vu le jour en 2018 et propose des textes accessibles pour les les plus jeunes. Nous avons offrons aussi une latitude Hors collection  pour des projets qui ne rentrent pas dans notre ligne première de carnet, ou dans le format à l’italienne mais que nous souhaitons aussi accompagner : comme pour Draps d’étreintes, au format en hauteur, (texte érotique de Philippe Brun, peintures sur toiles de draps d’Anne Procoudine-Gorsky).

le petit objet intimiste qu’on peut garder sur sa table de nuit, partager avec ceux qu’on aime, garder dans son sac…

Pour expliquer notre projet, il faut comprendre qu’il ne surgit pas ex nihilo, mais qu’il a mûri à son rythme, peut-être pour partie à mon insu d’ailleurs. Je suis éditrice de formation (depuis presque 30 ans, issue du secteur scolaire et jeunesse), lectrice assidue et éclectique, avec un sérieux penchant pour le dialogue des Arts. Alors quand la cinquantaine venue, un virage professionnel en épingles à cheveux s’est présenté, j’ai eu envie de me rapprocher de mes envies profondes, et c’est ce concept là qui s’est imposé : dialogue entre texte fort, le plus souvent poétique mais pas seulement, et des formes visuelles graphiques qui accrochent le regard. Peut-être aussi pour donner envie de rentrer dans la poésie ou le beau texte plus facilement, avoir moins peur et partager l’objet, le petit objet intimiste qu’on peut garder sur sa table de nuit, partager avec ceux qu’on aime, garder dans son sac…

En ce sens, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une collection de poésie contemporaine : pour moi, c’est plutôt un objet artistique hybride dont la forme première est le livre.

Le choix des plasticiens, plasticiennes et auteurs et auteures est volontairement très ouvert, à l’image sans doute de ce que peut offrir l’ouverture sur la vie : avec la perspective de toujours se renouveler, d’offrir un livre inédit. C’est à la fois très modeste (notre premier tirage est à 100 exemplaires) et très ambitieux, car c’est à cette échelle que l’on peut changer le monde, je crois. Ce qui m’intéresse comme éditrice et coordinatrice de ces talents collectifs, c’est l’interaction, le jeu de la partition : comment les mots de l’un vont rencontrer les images de l’autre, et comment ils vont évoluer, cheminer en fonction de cette interaction. Cette forme de travail suppose pour les auteurs-res et plasticiens-nes de partager cette manière de travailler : rechercher le son juste, pas seulement par rapport à sa partition mais par rapport à l’objet dans son ensemble : à  l’écoute de l’autre, de ce qu’il m’apporte dans son interprétation, dans son étrangeté, dans sa singularité aussi. L’éditrice joue le rôle de tiers séparateur et d’arbitre le cas échéant quand il faut choisir l’une ou l’autre option.

Les auteurs-res et plasticiens-nes sont à la fois très libres, mais aussi très contraints par le cahier des charges technique.

 

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Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’Atelier des Noyers dans la production poétique contemporaine ?

C’est difficile pour moi de vous dire ce qui fait la spécificité, c’est l’extérieur, le lecteur et/ou le critique qui découvre notre travail qui peut mieux que moi répondre à cette question, mais dans ce que j’ai souhaité mettre en place, il y a l’idée d’un collectif artistique, d’un partage et de rencontres entre les artistes, et ceux qui reçoivent notre travail. Ma joie est grande quand d’autres formes artistiques prennent le relais des livres pour les faire vivre sous une autre forme (Grandir d’Aurélie Armellini et Laura Dominguez a été adapté sous forme de théâtre dansé à Aix-en-Provence, Au gré du gris des jours de Colette Andriot et Anouk van Renterghem a été mis en musique jazz, Âme papier  d’Allan Ryan et Matthieu Louvrieren adaptation de lecture musicale… Marianne a fait l’objet d’une belle soirée avec lecture de comédiens des auteurs francophones qui ont inspiré Virginie Brinker). Ce serait peut-être là la spécificité de notre travail, celle d’être ouverte à tous les horizons artistiques et d’avoir plusieurs modes de créations et productions.

 

Comment s’opère la rencontre et le travail entre l’écrivain et le plasticien ?

C’est différent à chaque fois : parfois le texte est premier, parfois les images sont premières, parfois l’ensemble est travaillé en croisé texte et images à quatre mains, parfois encore, la construction de l’ouvrage chemine en plusieurs temps et va-et-vient graphiques et textuels.

Il arrive que les deux protagonistes se rencontrent, de visu, autour d’un verre et de l’éditrice mais ce n’est pas toujours le cas, quand l’éloignement géographique est trop grand : pour Carnet Ocre et Noirs, nos artistes habitant par exemple en France et Amérique du Nord, la rencontre n’a pas précédé la sortie du livre. Skype nous a permis de contourner la difficulté. On essaie toujours, quand on peut, d’organiser un événement pour la sortie du livre, comme au Marché de la poésie cette année, pour que les artistes se rencontrent à ce moment-là si cela n’a pas eu lieu avant.

J’aime que l’aventure soit toujours différente et le processus de création singulier.

Je choisis toujours les textes en fonction de mes goûts, ma sensibilité et la ligne que je souhaite donner au catalogue et je propose (ou l’auteur me propose) des univers compatibles ou parfois le ou la plasticienne me propose un auteur, c’est arrivé aussi.

J’aime que l’aventure soit toujours différente et le processus de création singulier. Une contrainte pour l’instant, mais elle pourra évoluer, je ne souhaite pas deux fois le même binôme dans la même collection de Carnets, car j’aime l’unicité de ce que se passe dans la première rencontre artistique. Mais l’ouverture à d’autres collections changera peut-être ce point initial. Je n’exclus pas par exemple des projets ou texte et image auront un seul artiste en création (auteur/plasticien).

Un troisième format à l’italienne verra le jour cet automne… En septembre avec un titre d’Anne le Maître (texte) et Hervé Espinosa (aquarelles). C’est un carnet, plus grand, format A5 pour laisser la part belle aux aquarelles et au blanc, thème de l’ouvrage : Blanc comme la neige.

 

 Une place de choix est donnée aux femmes dans votre catalogue ? Volonté ou affinité ?

Ma réponse va peut-être vous surprendre : les femmes ont une place de choix dans le catalogue de l’Atelier des Noyers, pas par féminisme ou esprit de revanche de x siècles de publications masculines, les femmes sont là, au milieu des hommes et à leur juste place, celle qui leur revient, parce que leurs textes ou leur univers graphique sont forts  : sur 17 titres (nous en aurons 20 d’ici la fin d’année) et donc une quarantaine de collaborations textes et images confondus, nous avons travaillé avec deux plasticiens, Mathieu Louvrier et David Roche, avec trois poètes (Allan Ryan, Philippe Brun et Olivier Delbard) et de nombreux talents féminins.

En fait pour moi, ce n’est pas une question que je me pose, je dois vous l’avouer, je prends conscience de cette écrasante sur-représentation en répondant à votre question, mais je crois que je choisis par affinité textuelle et graphique… pour l’instant effectivement, une écrasante majorité féminine. Mais les trois titres à paraître d’ici la fin d’année ont un homme  dans chaque duo, au texte ou à l’image, ce qui va remonter la moyenne !

Quelques mots sur la dernière parution ou un coup de cœur de l’éditrice ?

Le coup de cœur de l’éditrice, c’est sans aucune hésitation la formidable aventure qu’auteurs et plasticiens (hommes et femmes) me permettent de vivre avec cette petite maison d’édition C’est très excitant, très chronophage aussi mais très comblant de faire ce qu’on aime, d’offrir une vision qu’on espère esthétique et singulière et de voir que les lecteurs apprécient notre travail et se reconnaissent ou partagent notre démarche. L’objectif est de faire ensemble avec ce collectif ce qui nous paraît juste, nous avançons à notre rythme sur un sentier florissant pour les relations humaines et poétiques. Habiter poétiquement le monde…. la route est longue mais l’enjeu est majeur.

 

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Du côté technique 

Nos livres sont tous imprimés chez Dicolor, en Bourgogne.

Le travail de maquette est réalisé par Céline Girot-Detais

Nous éditons cartes postales et tirages numériques A4 numérotés signés avec chaque titre.

Notre référencement Electre, Dilicom, les salons et librairies indépendantes qui nous soutiennent nous ont permis d’initier ce travail. Un grand merci à tous ceux qui nous aident.

Merci pour cet entretien et merci surtout aux auteurs-res et plasticiens-nes sans qui ce voyage ne serait pas possible !

 

https://www.atelierdesnoyers.fr/

 

 

À paraître deuxième semestre 2018 :

Blanc comme la Neige d’Anne le Maître et Hervé Espinosa, Carnet de couleurs, (+ exposition à Talant 21)

Îles de la Gargaude de Philippe Mathy et Anne le Maître, Carnet de Nature

Automnes de Jean Libis et Michel Dufour, Hors collection, (format A5 en hauteur)

Carnet jaune (titre non définitif) de Pierre Soletti et Alexia Atmouni, Carnet de Couleurs

Liste des titres parus sur le site, accompagnée d’une présentation des artistes.

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23 août 2018

Cent jours avec Virginia Day 70

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(c) catevrard

26 juillet 2018

Chère Virginia, je continue mon bulletin météo : les températures n’en finissent pas de grimper. Les informations annoncent des incendies de forêt qui tuent des personnes en Grèce et en Suède. Si l’Europe du Nord ne représente plus un refuge, je me sens prisonnière. Les autorités déplorent mais personne n’envisage de mesures. Les climatologues alertent mais personne n’écoute. C’est l’été, il fait chaud, tout le monde jubile. Il me faut relire vos Trois Guinées (1938), car vous y refusez le statut de spectateur impassible. Une femme vous demande comment empêcher la guerre et préserver la liberté intellectuelle, comme je pourrais vous demander comment arrêter le massacre de la terre ou l’inhospitalité face aux migrants ? La réponse que vous faites est de dresser une critique virulente de la société patriarcale. Vous revendiquez la puissance d’une société des outsiders, composée d’individus dont l’histoire s’est construite en marge, dans l’ombre des valeurs dominantes, la compétition, l’appropriation et l’exclusion. C’est un appel qui rejoint les propos entendus ce matin sur France Culture par Guillaume le Blanc et Fabienne Brugère qui prônent de vaincre nos peurs pour mettre fin au délit de solidarité et oser l’hospitalité. Dans un registre plus léger, votre ironique chien Flush (1933), dénonce la société de classes britannique, arrogante et mortifère, pour mieux faire l’éloge de la bâtardise heureuse. Vous me tendez des perches de votre lointain vers mon contemporain. Il est urgent de vous écouter et faire un clin d’œil appuyé à François Roustang pour déclarer La fin de la plainte et le début de la résistance. Je continue de déposer tel le petit poucet mes minuscules cailloux de dissidente. Je ne suis pas d’un courage inouï : d’autres ont franchi des caps plus engageants. Des anonymes et des auteurs se mobilisent. Je soutiens lointainement, je vous l’avoue. L’acte d’hospitalité commence par un premier geste, même petit, a expliqué Guillaume Le Blanc. On n’a pas à tout faire pour l’autre mais au moins un premier témoignage d’accueil.  Je sens que les abeilles survivantes en venant butiner les fleurs de sauge non traitées, m’encouragent dans ces premiers pas. Il est vrai que pour échapper à la chaleur, j’ai installé mon transat à l’ombre de deux bouleaux et je pense à vous. Vous devenez au fil des jours un écho constant. Serais-je atteinte d’acouphènes woolfiens ? Est-ce une saine maladie ? Une forme tardive d’antidote aux voix que vous entendiez et qui vous troublaient. Mes auditions sont plutôt stimulantes. Je me souviens donc en écho de vos nombreuses pages de journal qui évoquent les corrections que vous faites sur vos textes. Vous évaluez le temps que la relecture prendra. Vous pestez contre des difficultés à trouver une issue, à reformuler, à donner à tel personnage le ton juste. Vous vous moquez parfois de vos partis pris, ou débusquez déjà ceux qui n’entendront rien à votre entreprise. Je suis, comme vous, à ma mesure, plongée dans les corrections d’épreuve de mon prochain carnet. Je conçois la chance de n’avoir écrit qu’une petite centaine de pages, de posséder un ordinateur et de pouvoir échanger par courriel avec mon éditeur. Je n’oublie pas que vous tapiez et retapiez complètement votre manuscrit à la machine à écrire pour obtenir un tapuscrit digne de ce nom. De plus, l’édition se faisait en composition typographique manuelle, caractère de plomb par caractère de plomb. C’est impensable pour moi les étapes que vous traversiez pour aboutir à un livre. Pourtant, malgré le confort moderne, la correction des épreuves reste, soyez en rassurée, une épreuve. Le texte choisit ce moment ultime pour me dévoiler, avec cynisme, toutes ses imperfections. Je me retrouve dans la situation incongrue de devoir définitivement adopter le monstre que j’ai créé, le détruire à jamais, ou le remodeler complètement. Heureusement, l’éditeur veille sur l’affaire comme le lait sur le feu et ne permet pas cet acte sacrificiel.  Tiens, je me demande quelle éditrice vous fûtes. Je connais vos propos tranchants sur beaucoup de manuscrits reçus. Aurais-je pris le risque de vous envoyer mes pages ? Décidément, mon Day 70 est jour d’aveu de lâchetés mais la question ne se pose pas. Je garde mon éditeur ! Il dit aimer mes monstres.

 Marcelline Roux

 

 

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18 août 2018

Le livre s'est ouvert François Rannou

Le Livre s’est ouvert

François Rannou

Ed. La Termitière /La Nerthe

 

 

Le-livre-s-est-ouvert

Le livre s’est ouvert pour moi !

En lisant en écrivant à partir du Livre s’est ouvert de  François Rannou, je m’aperçois que j’ai parfois cheminé sur les sentiers et sur les passages de cols dont parle l’auteur. Je ne me lancerai pas dans l’analyse de son texte car je ne me sens pas à son altitude pour oser aborder les tourments et les partis pris de sa langue mais je peux dire que, plus d’une fois, mon regard s’est porté dans la même direction que la sienne. C’est finalement la force d’un livre que de provoquer de l’écriture et de mettre son lecteur en situation de résonance. En tous cas, c’est ce que j’attends de mes lectures : ce soubresaut qui remet en route ou qui éclaire les pas que j’ai pu faire dans le passé. Je n’aurais donc pas dû être surprise  de lire que les marches de François Rannou le conduisent inévitablement dans les librairies. Il hume les livres recouverts « d’un fin papier jaune-rouge-vin blanc cassé », il évoque le libraire éditeur qui dit en lui tendant la main que « lire, c’est respirer ». Je me suis souvenue de mon projet ancien de faire le tour des librairies de France et d’en faire un guide à la Gault et Millau, pour faire découvrir ces lieux où des vivants protégés sont  rangés sur les rayons chaque fois différents. Dans  mes périples, personne hélas ne m’a proposé de bière, comme à François Rannou, alors que j’aurais évidemment adoré. Je me perdais en contemplant les livres à dénicher, à emporter, les livres qui ouvrent  la vie. Je n’ai pas accompli mon tour de France sans doute car mon compagnon de cordée a déserté la voie mais ce qui importe c’est que je puisse retrouver des mots écrits par un autre qui disent les pas, les blouses et les caisses enregistreuses, comme les « ateliers des mots ». C’est presque plus savoureux de lire dans les blancs d’un autre ce que l’on a rêvé. Surtout quand l’auteur fait le lien dans un même recueil entre le poème et les cols de montagne : « séparation et passage ». J’aime cette audace qui prend de la hauteur et qui pourtant met le poète au même niveau que le randonneur qui pose sa pierre sur le tumulus. « Le poème, oui : pierre tombée », « j’ajoute ma pierre, rien ne dira que ce sera moi ». « Etre en perpétuel décalage, s’échapper ( …), tenir la distance afin que la vieille peau poétique ne prenne pas, que s’aiguisent les angles d’un territoire précis, souple, fait d’intranquillité. » Le poète comme l’alpiniste, suit les balises et pourtant cherche sa voie avec peine pour trouver son rythme, son ascension, son souffle. Rien ne peut l’aider en cela. Il est seul, il défriche son parcours et arrivé au col, il déposera au mieux son petit caillou au milieu des autres pour former un cairn que d’autres encore apercevront pour ne pas se perdre. J’aime cette modestie du passage de témoin qui met en valeur la poésie des mots pauvres  qui pourtant ne se détourne pas de l’aspiration au nouveau, à l’avant-garde mais sans faire table rase, sans  détruire les bornes, les sentes. Il est bon de suivre, de refaire le chemin comme de relire ce petit livre qui a vocation justement à rester ouvert. François Rannou ouvre aussi les livres des autres : Steinmetz, Tellermann et Grandmont. Il écrit dans leurs pas à partir des pierres qu’ils ont déposées. L’écriture comme transmission et comme aventure de lecture, réécriture, d’éloignement et de retour vers avec les mots, sans « déconstruction rageuse » mais en « se tenant à l’écart » pour mieux aspirer et tendre. J’espère avoir su poser les premières marques sur le GR de Rannou et que d’autres lecteurs y feront leurs traces car cette acuité de lecteur-auteur est suffisamment rare pour être conservée et partagée.

 Marcelline Roux

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23 juillet 2018

Cent jours avec Virginia Day 69

 

 

15 juillet 1935,  8 Juillet 2018

 

La vague de chaleur se poursuit pour l’une et l’autre. Est-ce pour cela que vous avez passé les jours sans les noter dans votre journal ? Vous sautez du 4 au 15 juillet sans vergogne.  N’est-ce pas aussi que vous avez vu beaucoup de monde pour remplir le moi « qui prend plaisir à la vie extérieure » même si le moi qui aime « laisser vaguer ses pensées pour retrouver le monde qui lui est propre » en a quelque peu souffert ? Comme vous, j’ai tous ces « moi » qui se disputent et me déconcertent. Le 15 juillet, vous rapportez l’effort et l’énergie demandés  pour un discours à Bristol en l’honneur de Roger Fry. Pourtant vous le vénérez au point de lui avoir consacré une biographie que j’ai sagement rangée dans ma bibliothèque mais pas encore lue. Vous mentionnez un auditoire vaste mais pas approprié. Je ne sais ce que vous entendez par là : pas assez versé dans la connaissance de Fry, trop mondain, pas assez savant ? Je me méfie de vos remarques anodines qui peuvent virer vinaigre. J’ai quelques exemples dans votre page. Mr Ellis Roberts vous demande de prendre la présidence du Pen Club, vous refusez, affublant cet émissaire de « pauvre vermisseau ».  Vous présentez une femme dénommée Odette,  comme une « cocotte de Paris, aux sourcils allongés comme des antennes », et son compagnon Gérald « desséché comme un jambon ou une de ces langues suspendus dans les épiceries campagnardes. » La chaleur ne ramollit pas l’acidité votre plume. Elle réveillerait presque mon esprit ensuqué d’un dimanche après-midi estival. Votre coup de fouet me donne le courage de vous avouer une prochaine compromission. Je vais oser déposer un projet de communication à un colloque annoncé pour Juin 2019 et qui a pour titre : Woolf recyclée, Recycling Woolf. Auriez-vous  pu prédire ce type de manifestation ? Je ne sais quel sera l’auditoire et s’il sera approprié, selon vos goûts,  mais je risque de dévoiler aux esprits savants nos Cent jours. Il se peut que je reçoive quelques coups de griffe de votre part. Supporteriez-vous seulement le titre de ce séminaire ? Comment oser parler de vous comme d’un vulgaire objet culturel à recycler, transformé en produits dérivés ? Je ne vous avouerai jamais que j’ai un tote bag à votre effigie, des cartes postales portraits sur mes étagères, un tableau de Vanessa en fond d’écran. Côté produits dérivés, j’ai succombé. J’ai résisté aux boucles d’oreilles «  Une chambre à soi », mais de justesse et à cause du prix. Moquez-vous, ma chère, de l’état de mon époque marchande qui recycle l’œuvre littéraire la plus singulière en ridicules grigris. Finalement, ma modeste façon de recycler votre journal dans le mien est anodine car elle vibre avec un soupçon de démarche littéraire. Je suis sauvée par le gong du temps car jamais mes pages ne tomberont sous votre œil critique. Je tente seulement de devenir par ce parcours une de vos communes lectrices. Il faudra d’ailleurs si je parle en juin que je relise votre essai. Cela pourrait donner de l’eau à mon moulin et recycler un autre de vos livres. Je ferai d’une pierre deux coups et de surcroit dans le thème. Je m’amuse à imaginer quel aurait été votre discours si vous me remplaciez à ce colloque. Je peux vous rêver arrivant sur l’estrade, perturbée par les micros modernes, les écrans. Vous auriez vite repris du poil de la bête et digressé avec ironie sur les apparences traversées de vos pages dans le monde d’aujourd’hui. Peut-être auriez-vous pointé que les femmes qui portent des tote bag woolfiens, défendent sans le savoir le droit à la parité, à l’avortement, aux chambres à soi, à la place des créatrices dans les musées ? Vous auriez voulu savoir ce que cachent ces affichages ? Ces carnets avec votre visage sont-ils destinés à noter les courses de la semaine ou à tenir une liste de livres à commander chez un libraire? Décontenancée par cette appropriation moderne et déviante,  vous auriez néanmoins trouvé ce pas de côté qui surprend l’auditoire. Penser que la belle Nicole Kidman a joué votre personnage dans The Hours, est un joli pied de nez à votre difficulté à vous trouver élégante et jolie. Tous ces portraits magnifiques de vous, vous auraient fait pouffer de rire. Voir comment votre notoriété a dépassé celle de Vanessa (pas d’objets dérivés la concernant), sa beauté désormais moins vendeuse que la vôtre, aurait suscité quelques sentences sur ce renversement. Vous avez été beaucoup plus recyclée qu’aucun des membres de Bloomsbury. Vous pouvez en être fière mais comment interpréter cela ? Mon époque aurait gardé un sentiment de l’importance d’une œuvre même si parfois poser une statuette plastique de VW dispense d’ouvrir les volumes de la pléiade. Je vous offre encore quelques grains à moudre : je viens d’acheter un banc pour mon jardin. N’est-ce point, de façon inconsciente, pour m’accaparer le fameux banc de Russel Square ? J’ai contemplé  la photographie où l’on vous voit converser avec Lytton Strachey  tous les deux sur un banc.  Je n’en finis pas de vous récupérer, espérons que dans le lot, je recevrai sur ce banc des papotages aussi décapants et complices que les vôtres.

 

Marcelline Roux

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09 juillet 2018

cent jours avec Virginia Day 68

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22 juin 1935, 23 juin 2018

C’est l’été depuis peu et vous reprenez vos quartiers à Rodmell. Il semble que la chaleur soit arrivée d’un coup et je me réjouis de partager cela avec vous. Le calendrier 2018 s’est calé avec le soleil et on attend une grimpée rapide de la température dans les jours qui arrivent. L’été n’est pas ma saison : je ne parviens pas à vivre sereinement l’abattement provoqué par la chaleur, que je trouve inquiétante. Je me sens comme inadaptée, la proie des rayons, cherchant l’ombre comme une oasis. Je ne sais si vous souffrez de ce même handicap. Je ne voudrais pas succomber au stéréotype de l’anglaise qui, par sa peau trop blanche, ne peut s’exposer à la lumière estivale mais j’avoue secrètement croire que nous partageons cette invalidité qui peut faire basculer mon humeur. Touffeur et moiteur ne sont pas mes alliées. Le pire est que désormais, les services météo lancent sans arrêt des messages d’alerte qui accentuent ma terreur. Je vois s’afficher sur mon téléphone portable des jours et des jours avec un rond tout jaune et les chiffres qui l’accompagnent font sombrer mon moral. Je tente chaque fois de pousser le curseur le plus loin possible dans le temps pour vérifier qu’un jour, c’est certain, les températures retrouveront allure humaine, juste de quoi tenir et caler mon énergie sur un soupçon de brise annoncée, même lointainement, mais souvent les pronostiques n’osent me promettre cette douceur. Reste alors à fermer les volets, embarquer votre journal et croire que ma petite maison réussira à garder un endroit de fraîcheur où nous pourrons papoter toutes les deux autour d’un thé glacé. Je ne suis pas faite pour vivre à l’époque des changements climatiques mais vous n’étiez, tout considéré, pas faite pour traverser deux guerres mondiales. Lors de votre samedi 22 juin, les abeilles essaiment et Percy, sans doute votre jardinier, s’apprête à détacher les reines. L’appel du coucou dans votre orme vous a obligée à quatre heures du matin à vous boucher les oreilles. Tout m’indique que vous ne souffrez pas de la disparition de 30% des oiseaux, ni de la mort à 80 % des abeilles. Je scrute avec bonheur les courageuses abeilles qui se baignent encore dans mes roses trémières et les oiseaux qui font leur nid sous la toiture de mes voisins. L’environnement naturel familier est en danger. On le clame partout dans les médias mais rien n’est fait pour inverser la tendance. Les lobbys en agriculture restent les plus forts, réduire les consommations polluantes est impensable au nom de la liberté de l’homme qui bientôt n’aura plus que la solution d’un repli pour survivre. L’énergie mise à se combattre les uns les autres pour une place en politique aiderait à faire bouger les lignes si elle n’alimentait pas que l’ego. L’homme a progressé en technologie mais pas en sagesse et la nature tente désespérement de l’alerter en vain. Ce n’est plus le chant des oiseaux qui obstrue son oreille pourtant. Je ne vais pas ternir notre conversation plus longtemps. Il fait délicieusement doux sous les bouleaux du jardin. Une amie est venue nous rejoindre. Elle est sur le transat et lit. On pourrait croire que Tchekhov résonne dans mon contemporain. Tout n’est peut-être pas perdu. Je ne peux m’empêcher d’espérer que nous saurons échapper à la catastrophe. J’ai pourtant votre exemple sous les yeux : la conversation avec la mère de Léonard vous a barbouillée, la rudesse même de Léonard avec vos domestiques vous questionne, bref c’est l’immédiat qui vous tourmente tandis que vous ignorez que dans quatre années la seconde guerre mondiale sera déclarée. J’ai la sensation que cet fin d’après-midi à l’ombre, à regarder une coccinelle à pois noirs mais étrangement rose comme votre journal courant sur mon écran, sur un fond sonore d’oiseaux batailleurs, est un répit. Je ne baisse pas les bras, ne croyez pas cela ma chère Virginia. Je tente à ma façon de garder la tête haute et d’insuffler ce soupçon d’espoir qui fait parfois que des gens se mettent en route et font bouger des montagnes. Pour l’instant la montagne est un petit galet aux dimensions de mon carré de terre, ouvert aux abeilles rescapées du désastre.

 

Marcelline Roux

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