atelier du passage

carnets croisés

Carnets croisés

 

Carnets croisés est un entrelacement à géométrie variable. Des textes de femmes, des fragments d’intimité, de maisons, de jardins, de paysages. Des vies bousculées dessinées en creux,  tissées à d’autres vies. Tableaux sur le vif où l’on épingle, non sans humour, soi, ses semblables et la cohorte des inaboutis.

 

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  • Marcelline Roux: Celles qui regardent. Carnet des Maisons aux éditions Rhubarbe et Carnet Vita Nova solo, inédit

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"Acheter pour la première fois des chaussures noires à talons. Serait-ce pour devenir grande, enfin ?  Ne pas savoir marcher avec et devoir m’entraîner, le soir, en cachette, sur le carrelage de la cuisine. Trouver que le bruit des talons dans une cuisine est assez chic."

 

 

 

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Giulia Camin a traduit en italien des extraits du Carnet Vita solo

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Frédérique Germanaud : Journal pauvre, à paraître à la Clé à Molette où sont publiées ses autres œuvres

 "Pieds griffés, mollets écorchés, de la peinture sous les ongles. Je ne suis pas présentable."

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  • Françoise Ascal : Un Bleu d’octobre, paru chez Apogée.       "Ne céder sur rien. Mettre de l’huile sur le feu".

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Travail plastique de : Francepol et Frédérique Germanaud

 

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Quelques articles.

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2017/09/note-de-lecture-marcelline-roux-celles-qui-regardent-carnet-des-maisons-par-c%C3%A9cile-riou.html

https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/livres/courir-a-aube-de-frederique-germanaud

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/04/note-de-lecture-fran%C3%A7oise-ascal-un-bleu-doctobre-par-antoine-emaz.html

 

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12 février 2018

Sur le liseré des commissures Alexandre Rolla

 

Sur le liseré des commissures

Suivi de

Les pays désolés

Un voyage avec Courbet

 

Alexandre Rolla

 

Editions la Clé à Molette

 

 

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« Ce qui transforme le pays en paysage, c’est le regard, c’est tout le « travail » de l’art ».

 

 

 

 

Le livre s’ouvre sur le choc esthétique de la vision des Demoiselles de village, peinture de Gustave Courbet exposée au MET de  Manhattan : Le morceau franc-comtois arraché à son terreau se retrouve à des milliers de kilomètres et se superpose à la vue sur Central Park et New York.  « C’est une plénitude incroyable, comme si la compréhension de l’univers passait par la vision de sa propre réalité, si petite et si étroite, celle de son village, qui, d’un coup, se livre et se dévoile, aussi grande que le monde ».

 Alexandre Rolla nous convie à une étrange et belle balade dont le carrefour, là où tout se noue – géographique, artistique, mental - se trouve  à Ornans, ville de naissance de Courbet en 1819 et espace d’enfance de l’écrivain. De New York à San Francisco, de Bâle à Ostende, l’auteur arpente l’œuvre de Courbet, parcourt le monde à la recherche des peintures et des paysages auxquelles elles sont liées.

Peu à peu s’élabore une réflexion sur le regard, celui du peintre, celui du spectateur. Le premier cherche à percer le mystère sous la surface des choses, à atteindre le cœur, qui est en lien avec la mort et le renouveau. Le second finit par ne voir les paysages que par le prisme des œuvres d’art, dans une sorte de cécité partielle, partiale. Des kilomètres sous les pieds pour revenir toujours au même coin de nature, « dans les miroitements de la Loue ». Va et vient entre l’art et la nature, le regard et le paysage. « Comme Bill Viola, ‟je ne sais pas à quoi je ressembleet c’est peut-être cela que je cherche à travers les paysages de Courbet. Je m’écarquille les yeux devant la matière-peinture car je n’ai pas ou plus la force de faire face à la matière-nature ».

La peinture n’est pas un art isolé et Alexandre Rolla convie le lecteur à des associations surprenantes - Giorgione, Sergio Leone, Bashung, Messagier ou Jeff Koons pour ne citer que quelques-uns. Ce voyage érudit transgresse les frontières, celles  des pays, des écoles artistiques, des  genres littéraires, le texte empruntant à la fois au récit poétique, à la déambulation intime et à la réflexion. Une des  richesses du livre sont ces rapprochements inattendus, ces collisions. Pas de leçon d’histoire de l’art ici, mais l’exploration d’un territoire tout autant mental que géographique, tout autant culturel que physique, dans une grande liberté d’approches et de moyens.

 

Frédérique Germanaud

 

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06 février 2018

cent jours avec Virginia Day 60

L’affaire débuta un 12 novembre 2015, avec les intentions suivantes :

 

"Décider de relire le journal de Virginia Woolf, de parcourir en lectrice 26 années en effectuant une étape tous les trois mois, est une manière, comme une autre, de bousculer une vie de lecteur. Si le compte est bon : 100 haltes de lecture, 100 incursions dans la vie de cette femme, feront dialoguer 100 fois l’aujourd’hui. Cette lecture-feuilleton est d’ailleurs presque un anniversaire, à quelques mois près : un siècle s’est écoulé entre ce début de journal et maintenant. Faire l’expérience de ce temps comme s’il était possible de lire et de vivre en échos, de partir d’un journal d’écrivain pour composer un journal de lecture, tout en imaginant vivre 100 jours woolfiens. "

 

Deux ans et soixante pages plus tard, le journal croisé de Virginia Woolf et de Marcelline Roux, publié initialement sur le site de Culture Chronique est désormais accueilli sur le blog de l’atelier du passage

 

bonne lecture !

 

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dessin Catevrard (c)

 

25 Janvier 2018/ 30 Janvier 1934

Il me fallait absolument replonger dans votre journal un 25 janvier. C’est votre jour anniversaire, ma chère Virginia. Vous auriez 136 ans. Rêvons de façon inconsidérée, que le temps n’y fait rien, et que nous vous fêtons en grande joie. Il va falloir que nous y mettions du nôtre car ici le ciel n’est guère souriant. L’hiver ressemble à une tisane tiède et il pleut depuis plus d’un mois. On dirait que le soleil a rendu son tablier. J’avais espoir qu’il cesse sa bouderie en votre honneur. Que nenni ! Les eaux de la Seine montent dangereusement, laissant dans le désarroi des gens qui venaient à peine de remettre d’aplomb leur logis après l’inondation de 2016. Certains préfèrent croire que ce ne sont pas les conséquences d’un dérèglement climatique et que ces épisodes de crue ont toujours existé. En tous cas, les grands de ce monde continuent de s’enrichir tranquillement sans décider des mesures qui sauveraient un soupçon d’espoir.  Ne versons pas dans la plainte un 25 Janvier ! Voir la Seine hors de son lit, les cygnes et les oies côtoyant les passants sur le trottoir, a un côté sympathique et n’évoque pas obligatoirement la rivière Ouse dans laquelle vous avez définitivement plongé. Le soir tombé, les gens se retrouvent pour scruter la progression de l’eau. Chacun donne son pronostique, son avis. Quelque chose de doux et de compréhensif s’échange entre les gens qui d’habitude font leur footing sans s’arrêter. La Seine oblige à une attention au moment présent et un regard sur l’autre qui s’inquiète. Le bruit du courant impressionne, trahissant les arbres et les objets charriés. Il faut alors ajouter un peu d’humanité à ce désastre : partager sous le parapluie les nouvelles de la rue d’à côté, proposer de l’aide pour déménager des affaires. Cela permet de rentrer chez soi en se disant qu’une lueur se rallume. Qu’avez-vous donc fait le 25 Janvier 1934 pour votre anniversaire ? Vous n’avez pas écrit dans votre journal ce jour-là. Le 14 janvier et le 30 janvier sont les seules dates mentionnées. J’essaie de reconstituer avec ces deux jours-là votre 25 Janvier 1934 : vous avez alors 52 ans. Quel heureux hasard ! Ce sera aussi mon âge cette année.  Cette résonnance me touche. Vanessa a fait un nouveau portrait de vous. Vous êtes plongée dans l’écriture d’Ici et maintenant. Je me demande si ce n’est pas le dernier roman que vous écrirez et qui s’appellera Les Années. J’aime finalement que vous en soyez encore au ici et maintenant. Après tout, ce titre aurait pu être choisi car il sonne comme un conseil bienveillant. Il est à la mesure de nos vies d’homme, qui restent finalement bien petites face aux bouleversements des éléments. J’aimerais que le Président des Etats Unis, qui demain prononce un discours à Davos, ait un peu conscience de l’Ici et Maintenant. Il est déjà si méprisant du futur. Je l’inviterais bien à mettre ses chaussures dans la boue de notre Seine et converser quelques minutes avec les cygnes et les oies, j’ose croire que cela pourrait tremper son arrogance à moins que les volatiles ne s’enfuient à la vue de sa huppe. Mais je divague, c’est l’effet fête anniversaire et de la coupe de champagne en votre honneur. J’aimerais tant  prononcer des vœux qui changent le cours des choses, ne pas être obligée de croire qu’il faudra repasser par l’épisode Noé pour sauver quelques espèces. Les cygnes et les oies semblent tellement  prêts à embarquer. Ce qui me rassure c’est que lors de votre mois de Janvier 1934, vous voyez beaucoup d’amis  et que je sens dans les pages absentes que votre vie est pleine. Vous notez que votre cadeau d’anniversaire est un bracelet-montre. Ma chère Virginia, j’ai reçu bracelet et montre pour Noël, tout me prouve que nous sommes sur le même fuseau horaire ! Je vais aller ce soir revoir la Seine avec plus de tendresse encore. Je ne sais quelles incantations je lui chanterai pour calmer ses furieux débits.  Je lui chuchoterai que vous avez aujourd’hui 136 ans, qu’elle peut rentrer dans son lit pour laisser encore possible la naissance de pages  irriguant nos bibliothèques, que je comprends sa colère et ses débordements face à l’inconscience des hommes mais qu’il faut rester patiente. La lumière n’est pas complètement inondée.

Marcelline Roux

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28 janvier 2018

Héritières Marie Redonnet

 

Héritières

Marie Redonnet

Editions du Tripode

 

heritieres

Les éditions du Tripode reprennent en un volume trois romans de Marie Redonnet, parus initialement aux éditions de Minuit dans les années 86-87 : Splendid Hôtel, Forever Valley et Rose Mélie Rose. Ce regroupement sous une même –belle – couverture met en lumière la forte unité de cet univers étrange.

Les narrations s’inscrivent dans des  villes et villages à l’abandon, désertés de leurs habitants partis vers des destinations plus modernes, plus attrayantes ou plus clémentes. Des bâtiments délabrés, hôtel, mairie, dancing, maisons en ruine, églises écroulées. Des terrains vagues, des lagunes, des paysages hostiles. Il pleut beaucoup chez Marie Redonnet, les jeunes filles ont souvent les pieds dans la boue.

Elles, les héritières, se prénomment Rose, Mélie, Ada, Adel, Massi. Elles portent des robes d’organdi blanc ou de velours rouge pour aller danser le samedi soir à Forever Valley, au Continental ou au  Bastringue. Elles aiment des hommes qui se prénomment Pim, Yem, Fred ou Ted. Leur héritage : un hôtel en faillite au milieu des marais, un village englouti sous les eaux d’un barrage, l’enseigne d’un vieux magasin de souvenirs.  

Les trois romans rappellent parfois le Twin Peaks de Lynch, par leur esthétique du désastre, leur réalisme mêlé de fable et le côtoiement de la folie.

Le style très dépouillé de Marie Redonnet sert la brutalité du propos. Rythme très rapide, saccadé à l’excès dans Splendid Hôtel, il s’assouplit un peu dans les deux romans suivants, sans perdre de sa force. Aucune psychologie, les faits s’enchaînent inexorablement, sans autre explication qu’une loi physique du mouvement vers l’achèvement de toute chose et toute vie, et dans le simple constat de l’écrivaine, de ses héroïnes et des lecteurs.   

Beauté des paysages, regard sombre et halluciné, géographie onirique, utilisation des répétitions, des obsessions, l’écriture de Marie Redonnet happe le lecteur dans une puissance d’évocation, une hallucination parfois dérangeante, inquiétante et envoutante.

 

Frédérique Germanaud

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cent jours avec Virginia Day 59

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dessin Catevrard (c)

 

Jeudi 4 janvier 2018

Je termine ce jour la biographie de Viviane Forrester. Comme je connais la fin, j’ai allumé un feu dans la cheminée pour compenser le froid de votre plongée suicidaire dans la rivière Ouse et l’absence de lumière extérieure. Cela fait deux semaines que la tempête bataille avec la pluie et que les humains se réfugient derrière leurs volets. Le temps gronde. Est-ce contre votre suicide ou contre les hommes qui ne respectent plus la planète ? De toute façon, personne n’entend. Tandis que je relis l’épisode de votre disparition, j’apprends que Paul Otchakovsky-Laurens se tue en voiture et qu’Aharon Appelfeld décède. Le début de l’année n’est pas seulement chahuté par les furies des cieux mais accuse la perte de deux grands hommes. Je me sens dans le ton en finissant votre biographie. Viviane Forrester interprète votre acte dernier comme le résultat d’un abandon de Léonard et des acteurs de Bloomsbury, éparpillés à cause de la guerre qui gronde elle aussi. Même votre sœur Vanessa ne prend plus le temps de vous écouter. Léonard ne déroge pas à sa position protectrice caricaturale et sa posologie : verre de lait, repos, pas d’excitation extérieure. Personne ne voit que vous vous étiolez à Rodmell, loin de toute agitation intellectuelle. La thèse de Viviane Forrester me semble réductrice. Elle mentionne pourtant que lors d’une dernière visite chez le médecin, un bombardement vous a traumatisée et que la solution du suicide commun avec Léonard, en cas d’occupation nazie, vous terrorisait. Je suis certaine que la guerre a eu son mot à dire dans votre découragement final. J’ai hâte de reprendre votre journal pour comparer vos pages à ces interprétations même si Viviane Forrester donne des éléments de votre correspondance, non mentionnés ou même volontairement tus, dans votre journal. Peu importe, j’aimerais comprendre le poids du contexte mondial dans votre anéantissement. Ce n’est pas un hasard que vous publiez en 1938, après l’accession d’Hitler au pouvoir, Trois Guinées, un texte engagé sur la condition des femmes, un livre purement politique, qui dénonce le sexisme et la colonisation. Cet essai a beaucoup surpris car vous y affirmez crûment les choses, sans l’écran de la fiction. Cet acte d’écriture prouve que vous viviez en conscience des événements. Je ne peux toutefois rester sur cette tonalité en début d’année. Il me faut retrouver un brin de légèreté. Je vide toutes les armoires : tri de vêtements, de chaussures. J’attaque les placards de la cuisine et les tiroirs de la salle de bain. Rien n’est épargné. Je garde l’essentiel et partage le superflu, façon comme une autre de m’alléger. Le vent secoue les arbres et j’en profite pour aérer mes vieilles affaires. Résister à la mélancolie est aussi résister. J’ai la chance de ne pas vivre, comme vous, en temps de guerre même si pas mal de mes contemporains ne peuvent en dire autant. Comment prendre les choses ? Serais-je plus utile accablée au fond du trou ou tentant par de petits gestes d’apporter un soupçon de joie au quotidien ? Ma ville a, elle aussi, un coup de cafard. Les rues sont défoncées, sales, les magasins ferment les uns après les autres. Rester et apporter un peu de vie, de beauté, ne pas laisser la morosité ambiante gagner du terrain, tout le terrain. Je ne sais que trop où cela mène. « Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse et les affects tristes sont tous ceux qui détruisent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, les preneurs d’âme, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. (…) Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience. » Merci Gilles Deleuze ! Je décide que ce début d’an sera deleuzien et que je lirai vos Trois Guinées : deux résolutions combatives pour 2018, à cinquante ans de mai 68.

Marcelline Roux

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14 janvier 2018

Cent jours avec Virginia Day 58

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dessin de Catevrard (c)

 

Dimanche 16 décembre 2017

Je n’ai pas repris la lecture de votre journal : je reste plongée dans votre vie, mais dans les mots de Viviane Forrester qui n’épargne pas les maux du dessous des cartes. Elle a lu toutes les correspondances et recoupe les trajectoires de votre existence avec celles de vos proches, avec un tel art que je finirais par croire que je ne vous ai jamais lue. C’est étrange la force d’une biographie : cela éclaire de l’extérieur ce qu’un auteur a passé sa vie à scruter intérieurement avec vigilance. Tous les signes consignés, interprétés, toutes les observations notées, sont comme balayées quand un biographe saisit la vie. Il faut dire que Viviane Forrester ne manque pas de brio et qu’elle tisse une toile serrée pour mieux enserrer sa proie. Elle dévoile la relation ambigüe qui tenait votre couple : votre antisémitisme envers Léonard, la main mise de ce dernier sur vous, comme par vengeance inconsciente, vous protégeant au-delà du raisonnable : notant tout ce que vous mangez, la date de vos règles, vos heures de sommeil etc…, tout cela au nom de votre maladie mentale, décrétée telle par lui. Il semble qu’au-delà de la véritable admiration que vous vous portiez l’un et l’autre, une certaine méfiance vous liait. Que dire du deuxième couple que vous formiez avec votre sœur Vanessa ? Là encore, je n’ai perçu que le mouvement superficiel des vagues et rien des paysages sous-marins. Evidemment, vous étiez jalouse de Nessa, maternelle, sensuelle, entourée d’hommes : son mari, son amant et parfois aussi d’autres hommes, désirée au milieu de ses enfants.  Pour vous, elle était le symbole de l’artiste peintre qui avait réussi sa vie de femme. A ses côtés, vous vous sentiez gourde, empruntée, maladroite. Cette relation était néanmoins forte : vous vous écriviez presque tous les jours, vous vous receviez régulièrement. Rodmell était tout proche de Charleston, maison de Vanessa,  et cela n’était pas un hasard. Ce que j’ignorais, c’est que vous aviez flirté avec Clive Bell, le mari de Vanessa, et que Vanessa avait eu un enfant de son amant Grant Duncan, enfant reconnu et assumé par le mari. L’amant, suite à cette naissance, avait toutefois cessé toute relation sexuelle Vanessa, qui avait  tout mis en œuvre pour le garder près d’elle, allant jusqu’à abriter les amants de son amant. Vanessa, la sensuelle, la terrienne, fut donc, elle aussi, mais secrètement, blessée et empêchée.

A découvrir les coulisses, il semble difficile à une génération de femmes qui veulent s’émanciper du joug masculin de mener la barque aussi loin qu’elles l’affirment. Vos combats n’ont pas été vains : ils résonnent pour mes contemporaines mais il faut croire que vous n’avez pas pu en jouir pleinement. Ce qui me peine, c’est qu’avec Vanessa, vous vous étiez soustraites ensemble de la pression paternelle pour intégrer le groupe de Bloomsbury, pour faire de vos vies autre chose que celles que la société victorienne vous imposait. Vous vous êtes battues pour avoir accès aux cours universitaires de vos frères même si vous n’aviez pas le droit d’aller à l’université. Vous avez acquis votre indépendance financière, vous avez développé des relations avec les intellectuels du moment. Bref, tout était possible. Cette légende de femmes combattives n’est pas fausse, elle a juste besoin de quelques réajustements pour devenir plus vraisemblable. Virginia, vous qui savez si bien déceler la faille chez l’autre, comment avez-vous pu vous méprendre à ce point sur Vanessa ? Ne pouviez-vous pas voir son désarroi ou ne pouvait-elle vous le confier ? Comme avec Léonard, il semble qu’un secret douloureux a fait tenir cette relation entre sœurs au-delà du raisonnable. Je ne suis pas certaine que j’aimerais en être là avec ma propre sœur. Pourtant, la vie est complexe et nous ne savons de l’autre que ce qu’il veut bien laisser paraître. Cette force que Vanessa déployait face aux autres était celle qui la faisait tenir. Vanessa moins sensuelle que prévu, Virginia moins frigide que voulu, la vie intime des femmes Stephen reste un fécond paradoxe.

 

Marcelline Roux

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07 janvier 2018

Cent jours avec Virginia Day 57

 

 

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dessin catevrard (c)

 

jeudi 30 novembre 2017

Chère Virginia, il faut que nous acceptions que dans la vie partagée il puisse survenir des ruptures, des coups dans le bastingage, des moments désagréables où l’on doute de nos choix. Une collègue avait déposé sur mon bureau, sachant mon attachement pour vous, la biographie de Viviane Forrester. Cela fait quelques mois qu’elle m’attend sagement. L’hiver arrive, les jours raccourcissent, les temps de lecture augmentent et me voilà enfin plongée dans cette biographie. Le style est alerte et le récit bouleversant. Viviane Forrester s’est immiscée dans votre intimité et dans votre couple. Elle a compulsé votre correspondance et celle de Léonard. J’ai rechigné à le croire mais preuves à l’appui, elle m’oblige à accepter que vous fûtes antisémite comme beaucoup de vos contemporains intellectuels. Vous n’avez pas réussi, malgré votre intelligence et votre combativité contre les injustices, à dépasser ces dangereux clichés. Vous avez pourtant vécu aux côté de Léonard, juif, mais vous le nommez ainsi et on perçoit dans certaines de vos lettres que vous combattez un viscéral dégoût. J’ai peine à le croire. Léonard n’est d’ailleurs pas sans défaut. Il livre à Lytton Strachey sa difficulté à aimer le corps des femmes, sa seule attirance pour les prostituées lors de son séjour en Afrique. Votre sensualité l’effraie et sans doute a-t-il su vous faire passer pour frigide pour mieux dissimuler ses propres incapacités. Il a construit patiemment votre protection sous prétexte de vous protéger de la folie allant jusqu’à consulter des médecins sans vous et décider, sans vous évidemment, que vous ne deviez pas avoir d’enfant. Quelle folie de part et d’autre ! Votre couple a tenu sur ces blessures profondes réciproques : Léonard souffrant en silence de sa judéité et vous de votre pseudo maladie mentale. L’une et l’autre ne sont au final que deux ostracismes sournois construits et désastreux. J’avais déjà soupçonné Léonard d’avoir expurgé certaines pages votre journal. Il m’a toujours semblé incroyable que jamais vous ne l’égratigniez lui alors que tout le monde tombe sous vos griffes. Désormais, je ne doute plus de sa censure. Ces révélations d’envers du décor me peinent. Je suis contrainte d’accepter que ma Virginia si énergique, si combattante pour la cause des femmes, si vigoureuse pour aller au-delà des apparences, pour défendre un style au-delà des conventions, a, elle aussi, succombé aux relents nauséabonds de l’antisémitisme. Ce qui vous sauve, c’est qu’au moment de la montée de l’hitlérisme, vous sachant l’un et l’autre sur les listes noires nazies, vous revendiquiez être juive autant que Léonard et vous prépariez à un suicide ensemble plutôt que de finir dans une chambre à gaz. L’ironie de l’histoire voudra que vous vous suicidiez dans l’Ouse et que Léonard, « votre juif », vous survivra longtemps. Il aura même un an après votre mort une aventure amoureuse, platonique mais longue, avec une très jeune femme. A notre cinquante-septième jour, Virginia, je fais, à mon tour, la traversée des apparences et j’écorne votre mythe. Vous n’êtes pas uniquement l’intellectuelle clairvoyante qui abolit les convenances victoriennes, vous êtes aussi prisonnière des façons de penser de votre temps. Pouvons-nous y échapper ? J’aimerais tellement vous entendre sur tout cela. Comment auriez-vous revisité ces impasses ? Quand je reste optimiste, je me dis que cela vous rend plus humaine mais quand le doute s’installe, je me dis que vous aviez en vous une froideur terrible pour vivre à côté d’un homme que vous pouviez mépriser. Votre esprit aristocratique vous a bernée. Nous vivons notre première crise. Je ne sais quels coups vous porteriez à mes remarques. Sans doute feriez-vous front avec un trait d’humour féroce et je m’en sortirais meurtrie. J’ai la chance d’arriver une centaine d’années après la catastrophe. Je poursuis donc mon infidélité caractéristique envers vous et replonge dans les pages de Viviane Forrester délaissant pour quelques jours votre journal. Je ne suis peut-être pas au bout de mes surprises. 

 Marcelline Roux

 

 

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27 décembre 2017

Sans Abuelo Petite Cécile Guivarch

Sans Abuelo Petite

Cécile Guivarch

Editions Les Carnets du Dessert de Lune

 

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Dans ce nouveau recueil paru aux Carnets du dessert de Lune, Cécile Guivarch continue de fouiller la matière autobiographique. S’en dégage la figure d’un grand-père absent. Fuyant la guerre d’Espagne, il quitta pays et famille pour trouver refuge à Cuba, abandonnant mère, femme et enfant à naître. Il ne revint jamais.

Le texte s’organise en plusieurs voix : celle, en prose, d’une fillette de neuf ans. Registre des petits déjeuners à confiture, des étés, des vacances en Espagne, de l’accent maternel, de la cuisine grand-maternelle. C’est le bonheur d’une double langue. L’enfant née en France retrouve, le temps des vacances, l’espagnol de ses ancêtres. C’est aussi à cet âge qu’elle apprend que celui qu’elle croyait être son grand-père ne  l’est pas. La douleur est là, mais l’exil cubain s’exprime en inventions et rêves d’îles à Robinson, accompagné peut-être d’un Vendredi.

La deuxième voix est celle de l’adulte. Elle s’adresse à l’inconnu, au disparu. Appelle. Questionne. Exprime le manque. Constate l’impossibilité de rejoindre celui qui fut son grand-père. « Je suis ta petite-fille aux questions ».

Placée en haut de la page et en italique, la voix plus spécifique de la poésie dépasse le champ de l’intime pour atteindre le cœur de la douleur, celle que chacun peut entendre, comprendre et partager.  « Quel monde porter en soi/quand tout est dépaysé ».  « Comment savoir ce qui nous poursuit/et pèse autant ».  Ces poèmes se concluent par un très beau fragment de Tard, bien tard dans la nuit, de Yannis Ritsos, qui fait écho à la voix de Cécile Guivarch : « comment se peut-il qu’on s’habitue à tant de séparations ? »

Sans abuelo Petite est l’histoire d’un double abandon : celui d’un pays, l’Espagne, et donc d’une langue ; celui d’un homme, et donc d’un morceau de généalogie, et de mémoire. « Cette mémoire ombilicale en forme de laisse », selon les mots de Françoise Ascal. Cécile Guivarch questionne la filiation, les fondations, nos attachements et ce que c’est que vivre dans une terre, dans une langue qui ne fut pas celle des ancêtres. « D’ici ou de là nous sommes tout aussi bien ».

Frédérique Germanaud

 

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01 décembre 2017

Journal foulé aux pieds Joel Bastard

Journal foulé aux pieds

Joël Bastard

Ed. Isolato

 

 

 

Journal foulé aux pieds couverture 005

D’emblée, le titre intrigue.  Joël Bastard est un marcheur, on le sait depuis Beule, depuis Au Dire des pas. L’écrivain est  homme de terrain. C’est ici l’espace du Jura qui se présente au rythme de la foulée du promeneur, dans une géographie imprécise. « Vers » est cette préposition qu’aime employer l’auteur, comme pour ne pas nous en dire trop et marquer le mouvement du corps. L’égarement, d’ailleurs, est  fructueux : « Vers Charez, si je ne m’étais pas égaré dans ce ravin, je n’aurais jamais écrit la difficulté de vivre ». L’écriture passe par le corps, pied, œil, oreille. Il s’agit d’être attentif, même et surtout au détail : « la pauvreté nous donne plus à voir (…). La pauvreté d’un lieu est un bien meilleur départ que toute autre débauche paysagère ».

Foulé aux pieds, c’est aussi piétiné. Saccagé. Mis en miette. Inutile de chercher biographie et continuité dans ce journal à la chronologie défaillante.  Les évènements s’effacent au profit de paysages, de lumières, d’atmosphères. Le journal est-il lieu de mémoire ? On en doute tant sont ténus les faits qui y sont rapportés. Ou subtilement. Les notes sont plutôt des croquis ou quelques touches de peinture. Ce journal pourrait être carnet de dessin.  Reste qu’on peut suivre, en pointillé (cailloux de Poucet), l’étoffe d’une vie : un appartement d’enfance, un oncle breton, un voisin jaloux, une absente. Quelques colères aussi.  « Il faudrait que je me calme. Pour cela, devrai-je accepter le mensonge nécessaire à cette entreprise. Certainement comme tant d’autres l’ont fait avant moi. Mais alors, ne plus rien défendre de ce qui nous anime ».

On foulait autrefois aux pieds le raisin. S’ouvrait ensuite un temps long, celui de la macération, de la vinification, du vieillissement. Atteindre à une matière, à la fois dense et légère. Ce livre est ouvert, à la beauté des paysages, bien-sûr, mais aussi aux lieux les moins nobles, par un long apprentissage du regard (un appartement au papier peint décollé, des HLM). Un livre sincère, ouvert, qui fait place au désir, aux manques, au découragement. Et l’écriture, toujours. « J’aime écrire à m’en écœurer les yeux ». Une  ivresse ? Une addiction ? Jusqu’au dégoût parfois. Une nécessité, dont on voudrait se passer : «  mieux que Rimbaud qui cessa d’écrire à 20 ans, cet enfant de dix ans, au sourire calme, qui n’a pas commencé ! ».

Attentive, concentrée, l’écriture révèle un regard qui prend son temps, qui ne juge pas, dont le seul souci est de capter, d’éclaircir le monde qui nous entoure avec vigilance, humilité, mais sans naïveté.  Le lecteur, lui, suit Joël Bastard pas à pas avec un sentiment de grande proximité et sort de ce journal vivifié.

Frédérique Germanaud

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30 novembre 2017

Cent jours avec Virginia Day 56

Day number 56

 

56 VW2

copyright Catevrard

 

 

Dimanche 12 novembre 2017, dimanche 12 novembre 1933

J’aime quand nos dates résonnent. Mon pluvieux, venteux, tempétueux dimanche 12 novembre se pare de couleurs à la lecture de votre journal. Votre « ravissante lueur d’un roux de renard (venant) des hêtres », croisée lors de votre visite à la ferme des Wogan, « la douce brume » et la teinte « brique rouge » lors de votre promenade du matin redonnent à mon aujourd’hui « ses instants de beauté ».  Pourtant, tout est inquiétant dans votre vie : Quentin Bell, le compagnon de votre sœur Vanessa, atteint de pleurésie, s’envole vers une clinique en Suisse, Ralph menace de se suicider, et le « vieux Birrell, est devenu tout flageolant et pareil à un petit enfant, en pantoufles, avec sa canne à embout à portée de la main ».  Si je vous invitais pour le thé, vous verriez que je me relève du canapé à la manière de votre vieil ami mais heureusement, je ne perds pas la mémoire des noms et je ne suis aucunement détachée de tout, comme il semble l’être. Il ne faut pas brûler les étapes. Je courbe certes l’échine à la manière des vieilles dames mais au-dedans, je bouillonne d’envies. Ce n’est pas un nerf coincé qui va me coincer et même si je dérouille pour me dérouiller, la rouille de l’automne reste une amie flamboyante. Je connais ce qu’est l’énergie woolfienne et je suis prête à en faire des réserves d’écureuil. J’avoue même que votre évocation de Ralph chez les Carrington et Lytton, « tel un taureau dans un troupeau de génisses », qui sert nu le thé, a quelque chose de revigorant. Peut-être qu’alors, mon relevage de siège serait plus fluide. Qui sait ? Je n’ai pas de Ralph sous la main pour tester. Distillons, grâce à vous,  un peu de légèreté en ce mois de novembre ! J’ai réussi à me procurer le film Carrington, jouée par Emma Thompson, en version anglaise. Je ne dirais pas que j’ai compris l’ensemble des dialogues : mon niveau n’a hélas pas progressé à la mesure de mes efforts mais peu importe. J’avais lu le livre de Michael Hollroyd et cela m’a permis de suivre et de me délecter des paysages de votre campagne comme des fantaisies vitales qui suintent de partout chez ce groupe de Bloomsbury. Cette façon qu’ont Dora Carrington et Lytton Strachey de faire sauter les convenances, non pas simple provocation, mais mus par un amour que l’on ne peut enfermer dans un cadre, pourrait-il se faire une niche dans mon monde ? Je suis désolée de vous annoncer, chère Virginia, que le puritanisme regagne du terrain. Les femmes dénoncent les agressions sexuelles, balancent leurs « Me too » sur les réseaux sociaux pour faire bouger l’établi et le complice secret mais au fond, quelque chose de réactionnaire régit la société. Les manifestations contre le mariage pour tous en sont le vibrant écho. Personne n’a vu des hordes de gens descendre dans les rues pour réclamer le mariage pour personne ! Les cadres sont puissants. Il faut vite se réfugier dans une boîte et ne pas vivre hors des clous. Même l’humour a déserté. Combien nous manque l’ironie d’un Lytton ! J’ai lu ce matin un long entretien avec Virginie Despentes paru dans Le Monde. Elle dit beaucoup sur les limites de la transgression et de l’addiction. En creux, apparait la place de la femme ou plutôt ce qu’on exige de la féminité. Elle raconte une expérience faite avec des enfants de 5 à 6 ans pour un faux casting. Ils doivent parler d’un yaourt devant la caméra. Le yaourt a été volontairement salé. Les garçons font spontanément beurk devant la caméra alors que les petites filles font semblant de l’aimer.  La féminité se pourrait être «  ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris ! ».  Enfin, pointe l’humour. Il ne s’agit aucunement de traiter à la légère les agressions qui doivent être dénoncées et punies sans atermoiement possible mais pour parler de sexe, il faudrait retrouver de la légèreté et un soupçon de joie qui désertent les débats actuels. Il fait bien trop froid pour servir le thé nu mais je note que ce n’est point la nudité que vous pointez dans l’anecdote avec Ralph mais la sensation de sa vigueur, en le définissant de Taureau au milieu des êtres castrés, comparés à des génisses. De nos jours, votre formule passerait difficilement sans quelques meuglements.

 

Marcelline Roux

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