atelier du passage

23 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 87

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(c) catevrard

 

23 Février 1940 samedi 23 février 2019

Chère Virginia,

Vous me jouez une farce en ce 23 février. Je suis là, prête, j’ouvre votre journal, je lis : envoi du manuscrit sur Roger Fry à Margaret Fry puis rien. Vous êtes alitée. Pas de pages. Vous devez être bien souffrante pour ne pas réussir à tenir votre journal, à moins que ce soit ces fameuses prescriptions médicales étranges et respectées à la lettre par Léonard, vous interdisant l’écriture. Je serai sans nouvelles de vous : jour blanc à inventer. Je vous imagine dans votre chambre londonienne, dans la pénombre, rideaux tirés, les yeux tournés vers une lampe de chevet éteinte. Je ne connais rien de cette chambre, c’est Rodmell que j’ai visité. Vous entendez sans doute les bruits de la rue, le monde qui s’agite sans vous. Léonard doit vous obliger à prendre un verre de lait, longtemps perçu comme un remède. Aujourd’hui, vous y échapperiez : le lait est jugé toxique pour les adultes. Ma pauvre Virginia, punie au lit, avec un poison en médicament. Je suis de tout cœur avec vous et j’improvise donc ma page sans votre soutien. Pas d’alitement de mon côté mais plutôt un fourmillement d’activités : des petits travaux dans la cuisine, des coups de peinture et de nettoyage, une balade en vélo en bord de Seine. A l’inverse de vous qui êtes sous la neige, ici, c’est printemps précoce. Cette douceur me fait tourbillonner. Je devrais pourtant ralentir le rythme si je ne veux pas me retrouver consignée dans la chambre et il est vrai que la table en pâtit. Je le vois, je le sens. Je grappille de minuscules instants. Je laisse l’écran ouvert pour m’assoir, ne serait-ce que trente minutes, face à lui, et croire que je parviens à former des phrases et des idées. Je rédige quelques lettres aux amis. Je fais semblant. Je tourne autour. Je papillonne mais rien de très sérieux. Heureusement votre pavé ne quitte pas ma table et me lance des appels. Dois-je accepter ce lâcher-texte ? J’aimerais reprendre un récit sur deux hommes, Alberto et Simon, mais ils me résistent ou peut-être est-ce moi qui les fuis. Je renâcle devant la fiction avec la sensation bizarre de trahir. Et s’il m’était impossible de franchir ce cap ? Si je devais m’en tenir à cette écriture qui tourne autour de ma vie comme certains voyagent autour de leur chambre ? Si mon champ d’exploration était moins ample, à la mesure de mes voyages, jamais hors d’Europe et toujours en train ? J’ai peut-être le pas court en aventure comme en écriture. Pourquoi quitter mon sillon ? Je sais que vous passez d’un genre à l’autre : de la biographie, à l’essai, au journal, au roman et que chaque fois, vous êtes comme un poisson dans l’eau. Pas de trahison pour vous, mais le sentiment que telle forme vous repose de telle autre. Vous vous amusez de ces travaux différents, gardant votre style. Il me faudrait être plus téméraire et oser un pas de côté. La période n’est pas propice. Me faudrait-il un temps d’immersion ? Partir avec mes deux lascars de personnage, m’enfermer avec eux, nous apprivoiser, nous disputer, nous intimider, nous détester ? Les lignes bougeraient-elles ? J’ai plutôt la sensation de les tenir sous cloche. Ils respirent difficilement et pourraient même, si je n’y prenais garde, se dessécher complètement. Heureusement, aujourd’hui, j’ai ouvert grand les fenêtres de la maison. Ils ont dû sentir un souffle les réveiller. Je continue d’y croire. Votre alitement est un rappel à l’ordre : s’allonger et attendre. Le carnet semble impossible à atteindre et les mots coincés dans la gorge. Acceptons ce retrait momentané des pages et voyons l’appel d’air que cela provoque !

Marcelline Roux

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18 avril 2019

l'évanouissement du témoin Christian Doumet

L’évanouissement du témoin

Christian Doumet

édition Arléa

 

 

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Qui était Yehiel Dinur ? Interné pendant deux ans à Auschwitz, l’homme a écrit plusieurs livres sous le pseudonyme de Ka-Tzetnik, en référence au surnom donné aux détenus des camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale, KZ (Konzentrationslager). Le 7 juin 1961, appelé à témoigner au procès Eichmann, Yehiel Dinur prononce quelques paroles, puis  s’évanouit alors qu’il est interrogé par le magistrat Landau. Il est la figure centrale de ce livre.

 

L’évanouissement du témoin s’ouvre sur cette image : celle des hommes trouvant refuge dans le corps des chevaux éventrés, lors de la retraite de Russie. Comment, à l’horreur de cette vision, l’écrivain alors petit garçon substitue celle d’une grotte chaude et accueillante. Comment, par la suite, nous nous bâtissons tous des refuges pour échapper à l’horreur.

 

Christian Doumet questionne cette absence momentanée au monde, qu’elle soit amnésie, métaphore littéraire, syncope ou évanouissement. Dans tous les cas, il s’agit d’une perte de connaissance salutaire, salvatrice. Elle pallie aux tentatives d’énonciation impossibles. « Ce qui de l’entreprise nous reste sous les yeux – un corps abandonné, un visage éteint, des lunettes en bataille – témoigne à la fois de l’ampleur de la tâche et de la faiblesse des moyens ».

 

L’évanouissement va là où la parole ne peut atteindre, lorsque la ligne de partage entre morts et vivants a disparu. « L’évanouissement est un appel du profond de l’être – mais inarticulé » . On pense ici aux figures de chute explorées par Pascal Quignard dans Les Désarçonnés, à ces états de stupeur ou de sidération momentanés. Des instants sans mots, mais d’une portée signifiante extrême. Parce qu’ils disent l’impossible narration de certaines expériences. Il faut alors perdre le contrôle, lâcher la bride pour exprimer l’indicible.

 

C’est un livre à la fois modeste dans ses moyens (pas de théorie, le livre procède plutôt par questionnements, doutes, tentatives d’approche et recoupements), d’une grande clarté d’écriture et d’une grande portée. Christian Doumet croise la figure du témoin évanoui avec celles d’autres défaillants, Kafka, Rousseau, Flaubert notamment. S’appuyant sur de célèbres figures de la littérature : Semprun, Primo Levi, Perec, Jankélévitch, il creuse aussi une réflexion sur le regard et son absence, sur le statut du témoin, celui de l’écrivain  et sur la vérité qu’on peut attendre de l’un et de l’autre. Finalement, c’est le pouvoir du langage, ce sont ses limites et ses défaillances que Christian Doumet nous donne à comprendre à travers la figure emblématique de Yehiel Dinur.

Frédérique Germanaud

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09 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 86

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(c) catevrard

 

Dimanche 11 février 1940 Dimanche 10 février 2019

Vous êtes envahie par la joie profonde d’avoir terminé un livre, « le fruit d’un travail très consciencieux », « un livre serré ». Malgré les difficultés à régler certaines factures et de voir les cordons de votre bourse resserrés par la guerre, votre journée dominicale semble légère. Vous terminez votre page en dissertant sur ce que devrait être la poésie : « la fusion d’une foule d’idées disparates, qui fait que ce qu’elle exprime dépasse l’explication ». Vous rejoignez le propos de Jacques Roubaud, entendu hier lors d’une performance bavardage à Paris. Il est vain, selon lui, de chercher à dire ce que le poème veut dire car il dit ce qu’il dit. Vous prolongez en souhaitant l’éviction de la culture aristocratique et prônez l’importance des bibliothèques publiques et l’accessibilité aux livres pour tous. Ma chère Virginia, que diriez-vous aux anglais qui ferment aujourd’hui des lieux de lecture et aux français qui empruntent de moins en moins de livres? Je vous cache volontairement le nombre de lecteurs de poésie car je préfère préserver votre joie. De toute façon, ce ne sont pas les statistiques qui m’empêcheront de continuer la lutte mais je note quand même la différence de nos époques. Vous attendiez beaucoup de l’ouverture des bibliothèques et cela a produit beaucoup, vous aviez raison d’espérer. Peut-être qu’à mon époque, on oublie cette place conquise par la démocratisation culturelle. Dans les revendications des manifestations, je n’entends personne qui la défende encore. La baisse des taxes, des impôts est brandie comme l’arme ultime contre les plus riches mais l’impôt n’est-il pas justement ce qui permet de mettre en place des services publics, d’offrir un système de santé, d’aides sociales, d’éducation pour permettre un accès à tous et pas seulement à ceux qui peuvent se les offrir ? Evidemment, certains des plus riches de ce monde ont l’art et la manière de ne pas payer leur juste obole. Le principe de solidarité, fondement de ce qui fait société, se délite. Je ne vais pas assombrir notre dimanche avec ces considérations même si la pluie bat contre mes fenêtres et que la lumière se fait rare. Votre bonne humeur est contagieuse. Je ne vais rien en perdre et je m’arme des dessins de Tomi Ungerer, qui vient de mourir, pour garder le cap du rire armé ! Ses trois brigands ont encore du boulot auprès des enfants. Ne laissons pas tomber cette énergie décapante ! Ouvrons les pages de ces albums pour tenter de protéger les bambins du consumérisme ! Comme par hasard, le soleil revient. Il tape jusqu’à ma table pour me dire que c’est le moment d’oser sortir de mes gonds sans lâcher le fil des pages. Vendredi, l’auteur Mathieu Simonet a fait écrire plus de 100 lycéens en filière pro. A la fin de sa leçon de littérature, les jeunes l’attendaient juste pour avoir l’honneur de lui serrer la main. Rien n’est perdu. Il faudrait juste que la culture reprenne le devant de la scène, comme le droit à la santé, à l’éducation, à une nature sauvegardée. Nous avons besoin d’une société qui tisse des liens de valeurs plus que financiers. Pourquoi ne pas repartir sur les pas d’un Roubaud, qui en 1968, occupait avec son ami Pierre Lusson l’Hôtel Massa, haut lieu des gens de lettres. Ils s’inquiétaient que les auteurs ne soient pas de la partie et conscients « qu’occuper, ça occupe », ils ont tenu symboliquement cet endroit ! Réinvestissons les lieux culturels pour que les projecteurs médiatiques renvoient quelques questions essentielles pour aujourd’hui et surtout demain ! Je cesse mes divagations politiques, je chausse mes bottes, attrape mon parapluie et vais rejoindre une bande d’amis qui ont décidé de partager bières, gâteaux et idées pour refaire groupe dans un esprit ludique. C’est une première pour moi. Je vous raconterai comment je survis. L’individualisme a montré les limites de son pouvoir, je goûte au collectif. Mon nouveau slogan ! En plus des bottes, je vais bientôt fabriquer mes banderoles et enfiler un gilet orange !

Marcelline Roux

 

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02 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 85

 

Vendredi 2 Février 1940 dimanche 3 février 2019

Chère Virginia,

L’hiver et la guerre vous tétanisent : les prix augmentent, le black out rend sombres les rues de Londres, un bateau coulé provoque la mort de tous les hommes à son bord. Vous n’arrivez plus à imaginer un Londres en temps de paix. Et pourtant, on vous commande plusieurs articles de journaux qui vous rapportent quelques guinées. Même si « Londres se crispe et se tord », vous parvenez à faire surgir vos images de promenades et de Tamise. Vous continuez vos allers et retours à la campagne et vos marches dans le Sussex. Le conflit mondial ne gomme pas complètement votre quotidien d’écrivain, ce qui constitue une résistance secrète à la violence extérieure. Je me demande d’ailleurs ce qu’est un quotidien d’écrivain. Après toutes ces pages lues de votre journal, je devrais en avoir une idée plus claire : des marches, des lectures, des temps d’écriture, « de pensées perdues à jamais …laissées dans les collines d’Asheham ou sur la berge de la rivière », de l’isolement rompu par des visites et des conversations ? Mais qu’est-ce qui différencie les jours de celui qui écrit de celui qui n’écrit pas ? Spontanément, je dirai le temps passé à la table mais ce n’est pas certain. En écoutant une auteure parler de son parcours et de son début de projet de résidence, il apparait que ce qui fait le quotidien d’un écrivain c’est sa manière de zoomer sur les détails de la vie, de se laisser imprégner, d’ouvrir un carnet et d’y glisser les traces des détails anodins qui importent. Aimer l’art de l’infiniment petit, y déceler des signes, des résurgences, des appels. Se laisser traverser par les événements tout en étant certain qu’à la fin de la journée, on trouvera dans son tamis une ou deux pépites pour sa collection d’instantanés. De l’extérieur, la journée d’un écrivain ressemble à celle d’un autre mais à vous lire comme à écouter cette femme dire son installation dans son lieu d’écriture, je sais qu’il n’en est rien. Il y a du dépôt, des choses inaperçues, qui viennent se coaguler et cogner pour être rattrapées. Rien d’extraordinaire, rien de bien visible et pourtant, cet infime noté, vivifie, affûte la perception des lecteurs. Sans cette captation, ce zoom avant sur ces broutilles et vétilles, le quotidien ne serait que vanités des vanités, souffle perdu. L’écrivain ne voit pas mieux ou plus que les autres mais il transcrit, recueille, accueille. D’où son désarroi quand il ne peut avoir ce temps du retour à la page : la vacuité l’envahit et le non sens aussi. Non qu’il ait des tournures sublimes à consigner, mais juste ce sentiment des choses, concept esthétique, que les japonais nomment Mono no aware. Cela se pourrait se traduire par « l’empathie envers les choses, la sensibilité pour l’éphémère ». Mon amour des carnets, journaux, fragments vient de là : ils servent d’empreinte à l’empathie au réel. Sans ce griffonnage dans mon Tagesbuch, j’aurais l’impression d’avoir laissé filer alors que je me sens redevable de la vie. Ce ramassage de cailloux vient sans doute d’une réminiscence enfantine. Lors de la promenade, l’enfant élit telle ou telle pierre et la glisse au fond de sa poche comme un trésor. De retour à la chambre, ces talismans ne sont peut-être plus aussi précieux mais lui rappellent les pas vécus. Tout écrivain est un Petit Poucet qui s’ignore : il a besoin de connaitre et reconnaitre sans cesse le chemin pour ne pas se perdre. Sans doute, a-t-il peur d’être mangé tout cru par l’abrupte et dévorante réalité. Mes cent jours avec vous appartiennent pleinement à ce registre du Mono no aware. D’ailleurs, ce soir, il fait un froid bleu comme je les aime, j’ai allumé une bougie sur la petite table du salon, une tasse de café est restée. Elle garde la trace d’un après-midi à lire les cartes et à préparer une escapade. J’aime découvrir cette tasse usagée près de la bougie. Je ne vais pas la laver pour qu’elle reste mon talisman du jour.

Marcelline Roux

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14 mars 2019

cent jours avec Virginia Day 84

 

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(c) catevrard

 

Vendredi 26 Janvier 1940 Samedi 26 Janvier 2019

Chère Virginia, je vous souhaite, avec un jour de retard, un joyeux anniversaire. Fêter vos 137 ans peut supporter ce petit décalage, surtout que dans votre journal, aucune mention de l’année nouvelle. Vous passez du 20 au 26 janvier sans mentionner le 25. 58 ans, sera pourtant votre avant-dernier anniversaire. Vous n’en savez rien. C’est étrange d’en avoir conscience en parcourant votre pavé rose. Cela m’invite plus que jamais à goûter aux derniers moments avec vous : le nombre de pages devant moi diminuant dangereusement. En cette période, vous avez préparé des crumpets. Il faut que je cherche une recette car j’adore en manger au petit-déjeuner. Je vais m’en acheter pour demain, ce sera une savoureuse façon de prolonger nos échanges. J’ai mis au four un gâteau d’hiver aux épices et fruits secs. Comme vous, je jongle entre écriture et cuisine. Vous arrivez à la fin de l’écriture de votre biographie de Roger Fry et chose rare dans cette page du 26, vous en recopiez quelques lignes et dévoilez votre façon de corriger. C’est un extrait du dernier chapitre. Vous indiquez clairement que vous souhaitez réduire de vingt mille à dix mille mots. Ce n’est donc pas une mince affaire. Dans ce que vous supprimez, je sens la volonté de réduire les digressions, les nuances, d’aller droit au but. Je note aussi les changements de termes, cette quête du mot juste. C’est passionnant de voir ce texte bouger sous les ratures. Nous ne trouverons plus aujourd’hui de manuscrits biffés. L’écriture sur l’ordinateur signe la mort de la critique génétique. La fabrique du texte, chère à Francis Ponge, disparaît dans les mémoires virtuelles de nos machines. Peut-être demeure -t-il quelques auteurs soucieux de leur postérité qui gardent les différentes versions d’un même texte jusqu’à son ultime maturation mais j’en doute. Une part de l’approche critique se perd. Mais n’est-il pas tout aussi illusoire de croire saisir le génie créateur à partir de ses brouillons que les secrets de composition en visitant la maison d’un écrivain ? Quelque chose échappe de la cuisine interne et même à l’auteur et c’est sans doute mieux ainsi. C’est cette méconnaissance qui pousse à chercher encore. Côté météo, tout est par contre dévoilé et même en communion : « Que l’humeur lyrique de notre hiver, son intense exaltation n’est plus de mise ! Le dégel s’est installé, il pleut, il vente ». Jeudi, j’ai roulé entre des champs de neige, avec la sensation de visions anciennes de la campagne française, villages parsemés, bosquets d’arbres, plaines vallonnées à perte de vue, le tout nimbé de blanc comme pour unifier l’image et l’incruster plus facilement dans mon souvenir. Aujourd’hui, la pluie et les corbeaux semblent rappeler que l’hiver n’a pas toujours sa robe de fête. Heureusement, l’odeur du gâteau qui cuit réveille de chaleureuses sensations. Il ne faudrait pas que j’oublie de le surveiller tandis que je suis à l’étage à papoter avec vous. Je n’ai pas de dons culinaires développés mais j’aime, surtout l’hiver, que les fourneaux vivent. La maison est alors emplie d’une certaine énergie : la table d’écriture bouillonne et à l’étage du dessous, les casseroles frémissent. C’est une façon de supprimer la tension, cela rejoint votre remarque : « lâcher la bonde. Souvent un événement futile en donne l’occasion". Comme «  votre esprit qui s’élance à tire d’ailes sur les plateaux sauvages », le mien, affreusement casanier, se dompte par la préparation d’un mélange noix, pruneaux, gingembre, dattes et abricots. Ces détails devraient passionner la critique génétique. La cuisson de vos crumpets a sans aucun doute influé sur les corrections de Roger Fry. Je vois bien comment vous avez créé de petits trous partout dans votre chapitre comme ceux de ce faux muffin qui, tout chaud, accueille beurre et confiture dans ses cavités. Là, mon estomac crie. Entre les odeurs d’épices et l’évocation de la marmelade matinale, je n’y tiens plus. Je descends me tartiner un morceau de pain frais.

 

Marcelline Roux

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09 mars 2019

Du Travail Jean-Pascal Dubost

Du Travail

Jean-Pascal Dubost

Dessins Francis Limerat

Ed de l’Atelier Contemporain

 

du travail

« Du travail, où l’auteur développe dans un journal de réflexion illustré de poèmes son principe du travail  poétique et son opposition à la notion d’inspiration », écrit Jean-Pascal Dubost, alors qu’il cherche le titre du texte-journal en cours, ajoutant : « le lecteur approuvera, ce n’est pas convaincant ».  Or, depuis longtemps lecture n’aura autant convaincu, faisant la lumière et posant des mots là où s’aventurent souvent en toute inconscience écrivains et lecteurs. 

Jean-Pascal Dubost, invité en Ardèche, nous ouvre dans ce livre son atelier de création littéraire. L’objectif de ce temps de résidence est posé d’entrée de jeu : vingt « poèmes-blocs », qui seront autant de points d’ancrage, aboutissement, condensé de réflexions préalables,   que balises dans la narration, et donc dans la lecture. Ces poèmes ont pour titre : « de la ponctuation », « de l’énergie », « du rythme », etc. Ils sont soulignés et accompagnés par le beau et pertinent travail de Francis Limérat, qui, lui aussi,  chemine, rature, griffe la page.

En fil rouge , cette question : « d’où vous vient votre inspiration », que tout auteur s’est un jour entendu poser, que tout lecteur a un jour formulé, au moins silencieusement  Jean-Pascal Dubost y revient tout au long du livre, de manière intelligente, parfois drôle, toujours éclairante.

« J’exposerai ma lutte buttée contre la notion d’inspiration ; la question est moins de savoir d’où vient l’inspiration que d’exposer clairement les moyens de la trouvure (poésie/composition littéraire/trouvaille/action de). Le poète est un trouvier ».  Et l’auteur de dénouer, dérouler les processus de l’écriture poétique. « Ecrire, aller chercher sa propre présence ; ne pas attendre passivement ». Contrairement à une idée encore largement répandue, le poème n’est pas donné, il faut aller le chercher, la création va par tâtonnement, hasard, stimulation, impulsion, montage, et se trouve être le résultat d’un long et incessant travail préalable.  « Je suis noué pour la poésie », écrit avec humour Jean-Pascal Dubost, qui résume ainsi le long parcours avant d’être prêt, en état de. Le poème ne résulte pas d’un don (le poète « forge dans la recherche »), mais d’un amont de labeur, de lectures, de mise en condition qui créé l’élan et la confiance, tout autant que la rature et l’absence de confiance.  « Etre insatisfait du soi-écrivant donne du souffle. L’énergie du désespoir (de ne jamais atteindre la sérénité) ; qui s’amplifie ; qui s’auto-alimente ; qui se cultive ; et se fortifie ».

Nous allons donc avec l’auteur pendant ce temps de résidence, sur place d’avril à début juillet, puis de retour au lieu d’origine de juillet à janvier. Nous lisons ce qui peut être considéré comme le troisième état, celui qui fait suite au journal manuscrit, puis au blog (« journal raturé, retravaillé, nullement livré tel quel sur le blog aux yeux du cyberlecteur »), dont il est laissé trace ici et là dans le livre. Nous croisons de belles notes sur la rature (« la rature est la manifestation de la joie d’écrire »), sur les lectures nourricières (« la vraie vie est dans les livres »), ou sur la marche (« marcher pour solliciter les pensées »).   

DU Travail est l’une des lectures les plus stimulantes et réjouissantes de ces derniers mois, un livre qui prendra place aux côtés de Cuisine ou de Cambouis du très regretté Antoine Emaz.

 Frédérique Germanaud

 

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26 février 2019

cent jours avec Virginia Day 83

 

Vendredi 19 janvier 1940 Samedi 19 janvier 2019

 

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(c) catevrard

Votre nouvelle formule d’écriture du journal à l’heure du thé ne semble pas avoir tous les avantages. Il faut dire que votre mois de Janvier est très mondain, selon votre expression même. Vous invitez beaucoup d’amis et êtes souvent invitée. Vous dites n’avoir rien pu faire que de rédiger une conférence pour la Worker’s Education Association, la composant lors de vos promenades et même dans votre bain. Ainsi est née une « première ébauche avec une hargne féroce ». Si je regarde de mon côté, c’est moins mondain mais j’avoue avoir des difficultés à tenir journal et fil de l’écrit. Ce doit être la férocité du mois de Janvier avec sa galette qui nous soumet au sort des rois et tous ses vœux à porter chez les uns ou chez les autres. Il est vrai que le froid donne envie de se réchauffer près d’esprits éclairant nos cœurs. En ce 19 janvier, je suis donc dans un état proche du vôtre, avec une tête hypertendue et j’aimerais avoir votre «arme buvard ». «  On devrait avoir chez soi une feuille de papier buvard que l’on appliquerait sur le cerveau lorsqu’il est brûlant, au lieu de l’échauffer, comme je le fais maintenant, par pure oisiveté, par distraction ». Comme vous, je ressens ce besoin de partager avec les autres, de discuter, d’échanger et tout à la fois, cette impression soudaine que l’absence du retour à la table creuse un vide. Est-ce pour n’avoir pas à avouer comme Fabienne Jacob, interrogée dans la revue « Les Moments littéraires », que l’écriture a ruiné ma vie et que je lui en veux ? « Il y a, affirme-t-elle, une part de moi que l’écriture réclame en entier. Toute relation amoureuse est alors mise en péril. L’écriture a fait de moi une nonne. Et pourtant, écrire est le seul lieu, même s’il est frêle cabane, qui échappe au monde autour de nous. » Heureusement, plus loin, elle clame qu’  « il est urgent d’aimer, de rire, de se jeter au-devant des choses et à travers elles, de gueuler sa joie dans le monde, et de cueillir les mirabelles. ». C’est peut-être de cette tension que naît un texte. Je ne pourrais devenir nonne à cause ou pour l’écriture. J’ai besoin de la vie pleine : d’aller à Paris voir des expositions, des films, de boire et manger avec des amis. L’écriture n’a pas à me voler ces étincelles. Toutefois si la vie envahit trop ma solitude, elle perd de sa lumière et de son intensité. Elle attend que je retourne dans ma tanière, que je tapote sur le clavier, que j’ouvre mon journal, que je vous rejoigne, ma Virginia. Sans ces temps de silence, quelque chose s’envole, se rétrécit. Est-ce un besoin de décantation, dû à une certaine lenteur ? Pour en revenir aux moines, ils ont distillé dans leurs règles un savant équilibre entre travail, lecture et prière. Pour atteindre cette harmonie, seulement, je me ferai nonne ! Parfois, je doute. L’idée de ne pas faire vœux d’écrivain à part entière questionne et crée la sensation d’être illégitime. A plus de cinquante ans, je ne vais pas me refaire : reste à accepter mes flottements, ces côtés flous de ma vie, ces passages de l’un à l’autre, ce papillonnage joyeux entre sollicitations et retraits, extérieur et intérieur. Le tout est de ne pas me laisser happer par l’un ou l’autre des versants. A lire votre pavé rose, de nombreuses fois j’ai vu surgir en vous cette même difficulté à maintenir le bon dosage. Avant de galoper vers ma prochaine galette et les verres de cidre, j’ai passé la matinée à mon bureau. Ce soir, je m’endormirai apaisée à moins que le stylo ne m’appelle à nouveau. Je m’installerai alors au milieu du lit, adossée à ma pile d’oreillers et noircirai mes pages de journal. Moi aussi, chère Fabienne Jacob, je peux écrire au lit même si c’est le moment de la tombée de la nuit et non le matin, comme vous, que j’y parviens. Je me transforme en Princesse au petit pois, petite reine au milieu des pages. Si tout à l’heure, je n’ai pas la fève, je serais en cachette Reine de la nuit.

Marcelline Roux

 

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11 février 2019

cent jours avec Virginia Day 82

 

Mercredi 3 Janvier 1940, mercredi 4 janvier 2019

Chaque année qui commence pose à sa façon la question du journal. Vais-je poursuivre une année de plus ? Vais-je m’acheter un bel agenda moleskine ? Changer de format pour voir ce que cela provoque ? Investir par l’écriture quotidienne et banale un cadeau reçu à Noël qui confronterait mes gribouillis aux propos décapants d’artistes ? Je traverse chaque fois ce moment délicat. J’ai refermé le carnet vert 2018 et commencé depuis hier à jeter timidement quelques phrases dans le cadeau de Noël qui bouscule toutes mes habitudes : les jours sont des colonnes étalées sur deux pages, je n’ai plus le blanc d’une page par journée et une reproduction de tableau ponctue la semaine. Je me risque à ce perturbant partage du temps. Il oblige à la brièveté ou à déborder de la place réservée. C’est peut-être stimulant de bousculer mes habitudes. J’ai envie de voir si cela va changer ma façon de rendre compte de mes heures. Comme moi, Virginia en ce 3 janvier, vous osez changer de format de journal. Vous êtes allée, malgré le froid glacial, à Lewes, la petite ville près de Rodmell, acheter des feuilles de grand format qui formeront votre cahier 24, de l’année 40. Je choisis de réduire l’espace quand vous l’agrandissez. Nous travaillons en miroir inversé. Vous décidez de choisir le moment du soir et non plus celui de la fin de matinée pour consigner votre vie. Vous espérez gagner en cohérence et en consistance. Je vais donc croire atteindre concision et efficacité. Je n’ai pas hélas de moment fixe pour remplir mes pages. Etant salariée, je ne dispose pas de mon organisation temporelle. Je jongle et grappille des instants. J’avoue avoir un faible, comme vous, pour la tombée du soir, ce moment où les choses s’apaisent, les actions ont eu lieu ou pas. Il est alors possible de lâcher la bride et de se déposer. Il me faut parfois faire un vrai effort de mémoire, les dates ayant filé plus vite que mes notations et j’ai oublié comment j’avais vécu. Cette perte me retourne la tête : comment peuvent disparaître si rapidement les instants vécus ? Il est bon d’oublier pour avancer mais quand même, c’est parfois du gâchis. Je me demande même si je ne tiens pas mon journal juste pour cette raison : ne pas gaspiller le temps passé. Le retrouver est impossible, Proust m’a prévenue, mais j’aime envoyer au temps écoulé un signe de reconnaissance. Juste écrire : tiens, j’y étais ! J’apprécie la petitesse de cette écriture « comptable » des heures. Pas d’effet, ni de grandes réflexions sur le présent, j’en serai incapable, juste les traces déposées d’un quotidien. Cela me rappelle l’agenda de mon oncle, j’y ai retrouvé les indications des conversations téléphoniques et visites qu’il avait eues et même la notation des moments de lavage d’oreilles. Cela m’a faite sourire. Je note pas quand je me lave les oreilles mais tout lecteur, autre que moi, s’ennuierait mortellement à lire mon journal. Nous sommes bien en inversion totale, ma chère Virginia, car je ne me lasse pas de votre pavé rose. Peu importent nos différences, si j’en crois le conseil que vous formulez : « il faut sans cesse travailler tous les styles : c’est le seul moyen de maintenir l’ébullition. Je veux dire que la seule façon de prévenir la formation de croûte est de mettre le feu à un fagot de mots. » En 2019, je prends donc la résolution, grâce à vous, de veiller à ne pas devenir un croûton et mettre en ébullition ma marmite de mots. Si je ne parviens pas à expérimenter des styles différents, j’essaie de mener des projets différents pour ne pas laisser étouffer le feu. Sur le grill, j’ai donc en ce début d’année, la récriture d’un récit qui parle de deux hommes. J’avais laissé ce texte s’encrouter et il va me falloir un bon  coup de fourchette pour en venir à bout. J’ai en bouclage un poème et mis en route une correspondance avec une écrivaine vivante. En plus de mes jours avec vous, c’est pas mal de pain sur la planche. J’espère que la mie n’en sera que plus tendre ! J’ose vous souhaiter une vive année car vous avez sur le feu votre biographie sur Roger Fry et vous aussi en bavez ! Voilà notre vrai point de partage !

 

Marcelline Roux

 

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27 janvier 2019

cent jours avec Virginia Day 81

 

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Jeudi 20 décembre 2018, dimanche 17 décembre 1939

Nous voilà à la veille de traverser les fameuses fêtes de fin d’année, moment très éprouvant pour beaucoup d’entre nous. Trop d’espoir et beaucoup de déceptions ? Peur de l’abandon ? Obligation sociale de faire la fête malgré les événements ou son humeur ? Culpabilité de laisser certains seuls ou malades ? Je ne sais ce qui se trame dans nos têtes, peut-être simplement la difficulté à tourner des pages et à en ouvrir de nouvelles ? A lire votre 17 décembre, vous ne semblez pas inquiète. Votre Noël 1939 se passera à Rodmell. Vous allez rejoindre, en bicyclette par un brouillard givrant, votre sœur à Chaleston. Le dernier jour de l’année, Léonard fera du patin à glace. J’espère que la neige et la glace ne seront pas au rendez-vous de mon Noël 2018. Comme vous, je rejoins ma sœur mais du côté du Nord. Nous projetons une escapade gantoise sans envie de faire des glissades sur les canaux. Nous avons décidé de bousculer les rituels. Ce décalage géographique va-t-il ajouter un soupçon de légèreté à cette période ? Je vous dirai. Vous évoquez par petites touches le climat de guerre avec le sabordage du Graf Spee à la sortie du Port de Montevideo. Ce fut une vraie défaite allemande et une victoire des croiseurs britanniques alliés au croiseur Dunkerque. Nous faisions donc déjà cause commune ma Virginia en 1939. En foulant la digue de Malo-les-bains dans quelques jours, je repenserai à cet épisode qui a dû apaiser pour quelques jours votre inquiétude de l’imminence du conflit. Je repense à ce que dit Milan Kundera dans Les Testaments trahis : face à l’Histoire,l’homme avance toujours comme entouré de brouillard, il voit à quelques mètres, peut prendre des décisions de proximité mais ne devine rien du paysage dans son entier. Il faut accepter avec humilité cette cécité face aux événements qui secouent le monde. Notre vision est de courte vue. Je souffle un peu sur ces buées et je boucle mon bagage. Je vous quitte pour une semaine entière. Je ne puis emporter votre gros pavé rose au milieu des paquets cadeaux. Les séparations ont du bon quand elles ouvrent sur de chaleureuses retrouvailles. Les nôtres le seront, je n’en doute pas. Je vais vers le vent frais du Nord, les écumes, les plages de sable fin, les dunes, la bière, les gaufres et les frites, les conversations au chaud des maisons de l’enfance, les lumières poignantes du soir…J’accomplirai quand même quelques rituels : « faire la digue » en clin d‘œil poétique à Ludovic Degroote, chercher des fleurs chez le maraîcher, déguster un cramique au sucre ou aux raisins, une galette des rois spéciale à la crème pâtissière avant l’heure des trois mages. Bref, je ne vais pas me laisser abattre par la nostalgie. Reprendre du poil de la bête en bord de mer est un défi gustatif plaisant. Je ponctuerai ces moments de débauches culinaires par de longues marches : il ne faudrait quand même pas revenir avec trop de kilos, de belles joues rouges suffiront. Quels cadeaux vais-je vous offrir? Avez-vous fait votre liste au Père Noël ? Sans doute, des livres ? Je vous propose de choisir dans ma sélection: L’histoire du loup de Michel Pastoureau, Journal pauvre de Frédérique Germanaud, les poésies de Marina Tsvetaeva, ou vous qui aimez les biographies, la dernière sortie de Robespierre par Marcel Gauchet, La barque de l’aube de Françoise Ascal, Eté 70 de Jacky Essirard, Tout cet hier à l’intérieur de moi d’Antoine Silber, le carnet de Venise de Jean-Gilles Badaire…Je vous laisse réfléchir. Mon libraire est homme efficace et prompt à répondre à vos vœux. Je vous présente les miens car il se peut que je ne vous retrouve qu’après le réveillon du 31. Sacrifions au moins à la parenthèse des confiseurs ! Cette fameuse trêve est toute française, née vers 1875, elle marquait l’arrêt des débats parlementaires entre Noël et jour de l’an, une façon de ne pas s’irriter par des propos trop vifs et de déguster bonbons et chocolats. J’aime croire qu’en cette fin d’année 39 vous avez connu une période de suspens. La mienne sera iodée.

 

Marcelline Roux

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12 janvier 2019

cent jours avec Virginia Day 80

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Samedi 9 décembre 1939, dimanche 9 décembre 2018

Chère Virginia,

Nous franchissons le cap symbolique des 80 jours de vie en échos. Pour marquer cette étape, je décide de changer ma façon de m’arrêter dans votre journal. Lorsque je sens la fin d’un livre approcher, souvent je freine ma lecture. Je propose donc de ralentir mes sauts dans vos pages et de suivre pas à pas vos dernières années : 1939- 1941. En votre 9 décembre, vous évoquez un retour en voiture pendant le black-out. Je me demandais ce que signifie exactement ce terme. Les anglais l’utilisaient, en temps de guerre, pour dire la réduction de l’éclairage d’un lieu afin d’éviter une éventuelle attaque : voilà donc la preuve de la situation mondiale tendue. C’est un minuscule indice dans cette longue page où vous parlez de votre lecture de Freud que vous jugez « très déconcertant car il réduit l’individu à un tourbillon » et que « si tout n’est qu’instinct, procède de l’inconscient, qu’en est-il du reste, de la civilisation, de l’homme dans son ensemble, de la liberté ? ». Vous dites avoir accompagné Louie pour un arrachage de dents et que Léonard est fou furieux car votre chien Percy a déterré tous les oignons plantés dans le jardin. Cette suite de faits quotidiens semble d’une incroyable banalité par rapport à cette indication du black-out qui induit nécessairement l’événement le plus grave qui soit pour l’humain : la guerre. Comment expliquer votre manière de ne pas dire ? Voyez-vous si mal ? Ne distinguez-vous pas en décembre 39, le conflit qui gonfle et va bientôt éclater dans toute sa violence ? Ou est-ce le propre du journal ? Cette écriture a une étrange capacité à occulter certains aspects même fondamentaux : Freud se serait, de ce point de vue, régalé. Vous laissez échapper ce « black-out » et continuez d’écrire votre journée comme un jour ordinaire, comme si le nez dans le sombre du présent ne permettait pas d’y voir clair et d’analyser la situation politique, chose que vous faites pourtant avec Léonard. Le journal est du côté de l’intime, de la transcription de détails qui ponctuent l’existence. Il cache parfois des pans entiers de réalité. Je devrais pour ma part, vous dire que des gilets jaunes manifestent partout en France, revendiquant des aides pour ne pas sombrer dans la précarité. Je devrais vous parler de cette révolte qui gronde dans mon pays plutôt que du ciel tourmenté. Je devrais vous dire à quel point ces giboulées de mars qui font irruption en décembre sont inquiétantes car trahissent le changement climatique. Oui, je devrais partager avec vous l’actualité et l’état du monde. Pourtant et souvent, le journal intime ne consigne pas ces éléments. Certains le font. J’ai commencé le journal de Jules Roy, en vous faisant infidélité, et je vois que la vie politique entre dans ses pages mais elle y entre de façon anecdotique, par le petit bout de la lorgnette : une visite de Mitterrand dans le Morvan, son ennui pendant le repas avec des élus locaux, sa petite phrase en direction de l’écrivain. Rien de l’analyse clairvoyante du temps présent. Dans le journal intime, nous sommes comme vous sur la route de retour de Lewes, dans le black-out de la vision politique du moment, immergé dans le tourbillon de notre être, des petits événements de nos vies. C’est d’ailleurs peut-être paradoxalement ce qui fait que nous lisons les journaux des écrivains pour sentir comment ils se débrouillent avec les choses bassement matérielles. Les visions prophétiques sont rares même chez les plus brillants. L’intrusion de l’Histoire se fait plus naturellement dans l’écriture des Mémoires. L’écrivain reprend, après coup, le fil de l’Histoire grâce au petit recul temporel. On voit ainsi dans les Mémoires d’Outre Tombe, Chateaubriand anticiper des remarques sur la décadence de la cour du Roi, car il a traversé la Révolution. Votre black-out m’a portée jusqu’à René : ce qui reste caché fait donc de l’effet. Freud aurait approuvé !

Marcelline Roux

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