atelier du passage

04 août 2016

Marcelline Roux lit le Piano Oriental, de Zeina Abichared

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Ce matin est arrivé par la poste, dans la fameuse boîte à livres, que devient ponctuellement ma modeste boîte à lettres, un grand carton des éditions Casterman. J’ai été surprise. Ce n’est pas un éditeur que je fréquente habituellement. Puis, j’ai découvert Le Piano Oriental et j’ai compris ! Je remontais soudain trois années de rêve autour d’un livre. Aucun lecteur ne soupçonnera le temps de l’amont de ce piano. J’avais eu la chance de le vivre avec Zeina Abirached. Je l’avais accompagnée pendant une résidence d’écriture et avais papoté avec elle lors de quelques marches pique-nique dans les bois de ce piano bilingue, qui pouvait tout à la fois jouer de la musique orientale ou occidentale.  Elle avait évoqué son propre bilinguisme, ce tricotage entre français et arabe, ses deux langues « maternelles », entre Liban et France. Il avait donc fallu presque trois années pour que ces planches en noir et blanc tissent une histoire entre cet Abdallah, inventeur de piano original, et la figure de Zeina, pour donner à voir comment les langues façonnent la culture de chacun. J’étais très émue au moment d’ouvrir ce roman graphique, au moment de reconnaître les boucles de cheveux abirachédiens, d’entrer dans ces doubles pages qui forment à elles seules une oeuvre et autant de respirations dans ce Beyrouth, si explosant de sons, de bruits, de références. J’étais émue et souriais des détails du quotidien saisis par le trait décalé et tendre de Zeina. Certaines expressions françaises, gestes, petites manies rattrapées dans le noir et blanc en un regard doux et plein de malices, surgissaient presque naturellement au fil des vignettes. Ce roman graphique est un nouvel épisode de la saga. Même si chaque tome peut se lire indépendamment, il y a une réelle jubilation à retrouver des personnages, des décors, des clins d’oeil d’un livre à l’autre, tant se mêlent habilement l’intimité de la vie de famille, l’univers de la rue et la grande histoire. Rien de brutal dans les évocations libanaises mais plutôt une élégance qui ne cherche pas la violence, la douleur de l’arrachement, ou du chemin pour renouer avec le passé, le récit abirachédien abandonne volontairement ces affres pour garder le bon ton, le bon tempo, celui de la réécriture et du recul. Suivre cette saga, c’est chaque fois relever les anecdotes qui constituent le véritable relief des vies. On en redécouvre ici une savoureuse collection : les « scrouitch »des bottines italiennes, les « cui cui » de l’oiseau Ludwig, les « poc » du tarbouche d’Abdallah, les séances chez le coiffeur, passage abirachédien obligé, les jeux entre les langues. J’étais finalement émue de recevoir ce livre au moment où l’Europe hésite à accueillir les migrants, ces gens entre deux langues, deux pays, deux cultures. Ce piano oriental pourrait être un hymne à l’accueil, à l’accord, une façon de mettre la pédale douce, de décaler d’un quart de ton les discours ambiants et de réentendre la richesse qu’il y a à ne pas couper une part de soi qui est aussi une part avec les autres, à faire le passage de l’orient à l’occident ou inversement. Je ne sais si une musique intérieure résonne encore dans le coeur des personnes qui ont tout quitté et vécu des voyages difficiles. Il nous faudra beaucoup de patience pour capter les notes qui échapperont tôt au tard de leur mémoire, ne pas forcer le rythme mais savoir qu’il est possible de passer d’une partition à l’autre, d’ouvrir la voie sans perdre la voix singulière qui vient de l’autre rive, du passé violent quitté. Avec sa façon bien à elle de traverser l’Histoire, sans appuyer sur le tragique mais en mettant en lumière comment les hommes s’inventent hommes, Zeina Abirached nous emmène plus loin qu’elle ne le croit.  Cela fait trois ans que nous n’avons pas pique niquer au fond des bois, j’avoue que je l’inviterai bien, histoire de savoir ce qu’elle concocte pour le prochain volume.

Marcelline Roux

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27 juillet 2016

Furet Clara Regy

Furet

Clara Regy

Editions Henry

 

 

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En cinquante poèmes, Clara Regy arpente le territoire d’une enfance passée à la campagne. Deux ou trois détails posent le décor et ses personnages : nattes, socquettes, sandales, sarrau, vipères, brouette. Mais l’histoire, loin du « qu’ils étaient doux les jours de mon enfance » de Nerval, n’est pas un idyllique album de souvenirs.

 

Chaque page saisit un bref moment de vie, qui semble figé sous le regard et mis à distance. Stupeur. Le temps n’y passe pas. Le lecteur a le sentiment de feuilleter d’anciennes photos, à la fois familières – chacun y retrouvera des éléments connus – et étrangères. Cette étrangeté surtout, est marquante. Les scènes présentées, dont certains éléments reviennent régulièrement, sont souvent cruelles. La mort est omniprésente dans ce recueil, celle des animaux qu’on retrouvera plus tard dans son assiette, celle des hommes aussi. Des frayeurs (le bruit des rats, une vache qui met bas, le sang), des zones d’ombre. Une vieille femme qui perd la tête. Et ces vingt hectares, qui sont l’espace de la fillette de huit ans. A son échelle, le domaine est immense et inquiétant : « vingt hectare de mort », « vingt hectares de douleurs », vingt hectares de cruauté ». Ils sont aussi et surtout  « notre distance », et il se lit ici non une surface de jeu et de liberté, mais une séparation, un lieu infranchissable.  Entre les lignes, la solitude : ni frères ni sœurs ni camarades dans ces pages, mais une mère absente.

 

C’est donc un texte douloureux que nous livre Clara Regy. L’enfant fait l’expérience de la cruauté, qui n’est pas un apprentissage mais une douleur qui marque.  On devine que l’adulte n’en a pas terminé avec ses blessures. Dans sa préface, Sylvestre Clancier rappelle qu’à la campagne, le furet servait à chasser les rongeurs. C’est aussi un outil de plomberie qui permet de traquer les bouchons obturant les canalisations. Les sanglots coincés dans la gorge.

 

L’écriture est brève, concise, tranchante. Effet accentué par la disposition des poèmes en colonnes étroites, parfois un seul mot sur la ligne, qui évoquent échelles, tours. Ou puits dans lesquels le lecteur descendrait avec l’écrivain.

 

le couteau aiguisé

luit étrangement

et creuse

un collier liquide

le cochon

coule

dans un seau

je pleure

 

Le recueil Furet a obtenu le prix des Trouvères 2015.

 

Frédérique Germanaud juillet 2016

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25 juin 2016

Marcelline Roux lit Jacky Essirard

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La Sollitude du Quetzal

Jacky Essirard

Editions Yovana

 

 

La solitude du voyageur

 

 

Je partais pour un week-end à Dunkerque : rien d’exotique en soit. J’avais toutefois dans mon bagage un livre de Jacky Essirard dont le titre évocateur La solitude du Quetzal promettait quelques envolées lointaines. J’avais aimé glisser ce petit livre, au fond vert, dans mon grand sac de la même couleur. Prendre le TGV nord et embarquer en lecture pour le Guatemala était une réjouissante gageure. Je me préparai à l’évasion, à la découverte, aux saveurs, aux couleurs. J’avais tous les clichés chamaniques et indiens en tête et le roulis du train aiderait au décollage loin du plat pays. Un doute m’a toutefois saisie dès les premières pages, quelque chose clochait et les carillons familiers m’alertaient. L’auteur ne négligeait pourtant aucune description pittoresque.  Il mettait même une certaine courtoisie à traverser les lieux attendus. En bon touriste moderne, il effectuait consciencieusement toutes les étapes. Il exerçait sa plume à rendre le plus objectivement possible les paysages. Généreux, il m’en mettait plein les yeux.  Je pouvais m’imaginer, à ses côtés, chez les mayas. Tout défilait, mais lui comme moi, restions des spectateurs coupés, privés.

Ce n’est qu’au bout de quelques pages que j’ai pris conscience que les beffrois du Nord n’ont pas toujours tort d’assourdir les visiteurs. La perte d’un amour provoque la fuite mais ne permet pas le voyage. Il faut s’extraire de la douleur et se mettre en route mais ce n’est pas pour autant que le mouvement active les sens. J’ai pensé au film d’Anne-Marie Miéville, Nous sommes tous encore ici, lorsque Jean-Luc Godard regarde par la fenêtre d’un hôtel et attend que son âme rejoigne son corps, qui a voyagé trop vite. Le narrateur de La solitude du Quetzal est dans un état similaire : il attend désespérément que la douleur de la séparation amoureuse rejoigne son corps débarqué au Guatemala. Il aura beau parcourir tous les espaces de ce pays légendaire, incruster toutes les images dans son carnet, l’osmose ne se produit pas, car l’aimée résiste et creuse une faille dans le paysage, lui dérobant son âme.

L’écriture ne peut se déployer que dans une certaine froideur. Elle se fait constat mais ne vibre pas. Le voyage est impossible tout autant que le renoncement à partir. Il faut partir malgré tout, revenir malgré tout, être assigné à la place du spectateur impuissant. N’attendons toutefois aucune analyse psychologisante à deux sous  dans ce récit, placé dans l’abîme d’un Michaux. L’absente va grignoter le décor et gagner toute la place au fil des pages et la sobriété de la narration creuser un trou de plus en plus grand. Voyager est indispensable mais n’efface pas la nécessité du trajet en terre intérieure. Partir, revenir, offre de pouvoir, un jour, se tenir immobile en face d’elles, femme et douleur. Le jaguar qu’aime tant le narrateur est le super prédateur qui mord directement le crâne de sa proie et porte ainsi un coup fatal au cerveau. L’évocation de ce félin n’est pas le fruit du hasard. Pour survivre à une séparation amoureuse, il faut pouvoir s’arracher la tête, éviter la rumination des souvenirs. Ce félin est toutefois une espèce menacée et en voie d’extinction. Il y a donc peu de chance qu’il revienne prêter ses crocs aux abandonnés.

Ce livre est un petit tour de force et d’écrou :  il remplit son contrat de récit de voyage pour mieux nous faire comprendre que nous sommes tous encore ici, à traverser nos pertes. Le Quetzal, le plus bel oiseau du monde, symbole de la liberté, ne s’attrapera pas facilement. 

 

Marcelline Roux

 

 

 

 

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14 juin 2016

L’ordre du Jour Benoît Casas

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Découvrir un nouvel auteur est un acte lumineux même s’il n’est pas si aisé de faire une rencontre. Avec les livres, comme dans la vie, le premier contact peut angoisser et la première impression n’est pas toujours la bonne malgré ce qu’en disent les proverbes. Emprunté et maladroit face à un inconnu, on entre de même dans les pages d’un auteur pas encore lu. On n’ose pas s’installer confortablement. On doute, avance par curiosité plus que par conviction. Parfois même, les préjugés, la peur entravent notre réception des mots. Ainsi, ai-je commencé L’ordre du Jour de Benoît Casas, timidement, sur la pointe des pieds. Il était dit sur la quatrième de couverture que cet auteur avait tenu son journal une année durant, ce qui en soi, n’a rien d’exceptionnel, mais qu’il avait construit cette écriture personnelle à partir de phrases relevées dans un corpus portant la même date que le jour à écrire. Journaux, lettres, poèmes d’auteurs multiples de sa bibliothèque avaient servi de matière première en quelque sorte. Il n’en était pas à sa première expérimentation. Quatre volumes de poèmes étaient nés de cette contrainte. Pour Benoît Casas, les livres sont ses outils. Il prélève puis assemble une sorte de marqueterie. Il détache des éclats de langage pour recomposer à sa façon. C’est comme si les mots dispersés dans les livres de sa bibliothèque attendaient d’être attrapés et rechargés comme des piles, pour repartir vers des significations nouvelles. L’auteur dit aimer la rapidité, dire ce qu’il a à dire dans une sorte d’urgence, de vitesse, pour paradoxalement réussir à interrompre le flux. Il presse le temps en glanant dans les livres des autres ces phrases déjà faites. Serait-il comme le coucou qui dépose ses oeufs dans le nid des autres ? Il serait plutôt un coucou monté à l’envers, qui prend les oeufs des autres pour les mettre dans un nid confectionné par ses soins. A lire ce journal d’un genre nouveau, j’ai cru que la méthode allait m’éloigner de la substance de l’être, le systématisme me couper du sens. Je ne parvenais pas à installer une lecture méditative de ces jours inscrits. Avide de voir défiler les paroles, je me sentais prise dans une spirale : la vitesse souhaitée par l’auteur emportait ma lecture. Des courants profonds émergeaient régulièrement dans ce rythme soutenu : le désir, l’amour, la lecture, l’Italie, la nécessité du travail d’écriture, du savoir, des choses à voir, à connaître, une certaine éthique d’une vie avec et pour les livres, des éveils poétiques comme des élans philosophiques ou antiphilosophiques, des nuits sombres, des appels du vent, de la mémoire, du retrait, de la nécessaire solitude....La vie traverse ce journal malgré ou grâce à cette forme qui tend à rompre avec l’épanchement du moi. L’intime surgit autrement et plus sûrement par cette contrainte. C’est d’ailleurs, le goût de la traque qui a rendu ma lecture additive comme si je sentais à filer dans les pages de ce journal que les mots rechargés par l’auteur donnaient une intensité, une vibration à l’infime de son quotidien. J’ai traqué l’individu Casas comme j’ai été traquée par cet ordre donné au jour : ordre de trouver dans les jours écrits par d’autres, les mots de son jour à lui. Quelle merveilleuse invitation au partage ! Rien ne vaut cette formule pour dire que l’on n’écrit pas sans avoir lu mais plus encore que les mots lus peuvent un jour devenir nôtres, pas seulement mal fagotés dans des citations que l’on jette en guise de pardessus pour donner un peu d’allure à notre pensée mais pour devenir la langue de notre esprit. Benoît Casas est par excellence l’écrivain des bibliothèques. Son poème le dit et j’ose le citer comme un éclair à ma réflexion :

« Une orgie

de lecture

il faut avoir tout lu

et puis

de tous ces mots

écrire

 

un livre

qui n’existe pas. »

Chez lui, pas de culte de l’imagination, du personnage, du génie spontané, il oeuvre à partir de phrases choisies et assume cette posture de la seconde main. Je comprends qu’il ait nommé sa maison d’édition Nous. Il a dissout le « je » dans le nous et atteint sans doute une humilité efficiente, percutante. D’ailleurs, à jeter un rapide (comme il aime) coup d’oeil sur les 100 titres de son catalogue, je peux juger sur pièces. Ce catalogue forme à lui tout seul une exigeante bibliothèque : Jacques Roubaud, Alain Badiou, Jacques Jouet, Gertrude Stein...Excusez du peu ! J’invite chacun à piller des mots et des phrases dans ces livres-là, et les batteries seront rechargées à n’en point douter.

 

Marcelline Roux

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31 mai 2016

La Solitude du Quetzal Jacky Essirard

La solitude du Quetzal

Jacky Essirard

Editions Yovana

 

 

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A la suite d’une rupture amoureuse, le narrateur quitte la France pour le Guatemala, un ailleurs assez lointain pour lui permettre d’oublier. Tel est le point de départ de ce livre qui se situe à la croisée du récit de voyage et du roman.

 

A la littérature nomade, la Solitude du Quetzal emprunte une topographie précise, un itinéraire, l’évocation d’une population et de paysages. Le livre comporte une carte mentionnant les étapes et chaque chapitre s’ouvre sur une indication géographique. C’est l’une des caractéristiques de ce genre littéraire que de s’attacher plus au lieu qu’au temps. Là s’arrête la filiation : si celui qui souhaite visiter le Guatemala y trouve des renseignements précieux sur le pays, en revanche la figure du voyageur est largement écornée : nul émerveillement, peu de découvertes, et le constat qu’aucune compréhension du pays ou de soi ne surviendra au terme de ce déplacement.  En quête d’étonnement et de dépaysement, le narrateur ne trouvera que lui-même et sa solitude sera accentuée par le côtoiement d’une civilisation qui lui demeurera tout à fait étrangère. Outre qu’il est pris dans des souvenirs et un chagrin qui inhibent toute attention, la barrière de la langue et la différence des cultures empêchent toute compréhension. Irrémédiable altérité.  

 

Des fragments mêlent réflexions et saisie de détails, un vêtement, une attitude, une particularité architecturale, climatique ou politique. Quelques rencontres fugaces, laissant toujours insatisfait.  Il est vrai qu’on ne se quitte jamais et que le voyage, semble dire l’auteur de la Solitude du Quetzal, est toujours un échec. En cela, Jacky Essirard se situe loin des Bouvier, Chatwin ou autre London, que les ailleurs font (ou défont). Le narrateur serait plutôt frère d’Henri Michaux. Il a d’ailleurs emporté dans ses bagages Ecuador, récit d’un périple de jeunesse entrepris par Michaux en Equateur. C’était encore une époque – le début du XXe siècle - où les lointains s’atteignaient difficilement et constituaient une véritable aventure. Pourtant Michaux écrit : « et ce voyage, mais où est-il se voyage ». Jacky Essirard se place dans la lignée des voyageurs désenchantés. « Qu’est-ce que je fais ici ? » écrivait Rimbaud d’Ethiopie. Le narrateur pourrait poser la même question. Finalement, seul le départ importe. Quitter. Nulle renaissance au retour, le voyageur ne revient pas transformé. Ni guéri de son chagrin d’amour.

 

La finalité du voyage ne serait-elle pas l’écriture ? Pour celui qui fait l’expérience du vide – et ce séjour au Guatemala, malgré les impressions et sensations multiples, en est une -  l’écriture est une voie de salut. (« Écrire, écrire, garder la vie dans les mots »). Le récit se déroule au présent, il n’est pas un compte-rendu composé après coup, mais écriture au jour le jour, travail en train de se réaliser sous les yeux du lecteur, avec ses ressassements, ses doutes, ses questionnements. Ses éclaircies aussi et ses moments d’humour. L’épilogue se déroule à la bibliothèque, où le narrateur effectue des recherches sur la mystérieuse amoureuse de Michaux, By. Retour aux livres et à la littérature, donc, le seul voyage qui ne déçoit jamais.  « Ecrire est un voyage, un voyage dans le voyage. Mais d’autres avant moi l’ont dit ».

 

Saluons le choix de ce jeune éditeur prometteur, Yovana , qui publie un premier roman atypique, soigneusement présenté, qui  se compose comme un carnet de notes, en a aussi l’aspect, dans son format presque carré et sa couverture souple. Un récit intimiste, porté par une écriture sensible qui sait laisser place à la fragilité de l’être.

 

Frédérique Germanaud

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14 avril 2016

Vent de boulet Sylvie Dubin

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Vent de boulet

Sylvie Dubin

 

Editions Paul et Mike

 

Sylvie Dubin nous propose, dans son troisième livre, un éclairage original sur la première guerre mondiale. Aux grandes batailles, aux hautes considérations sur la guerre et les hommes, l’auteure préfère l’individu et les faits. Elle met en scène des êtres sans particularité, sans courage ni lâcheté remarquables. Souvent de condition modeste, ils sont plus ou moins proches du conflit, permissionnaire, infirmière, tirailleur sénégalais, aérostier, médecin, journaliste, artiste peintre, couturière, mourant sans gloire ou survivant au désastre. Leurs destins sans relief se mêlent aux grandes catastrophes : déception d’une marraine de guerre à la réception de la photographie de son filleul ; peintre raté qui profite d’un accident ferroviaire pour voler les œuvres d’un artiste. Ce ne sont pas des héros, les portraits sont parcellaires et, en cela, nous nous approchons de ces hommes et femmes des temps de guerre.  Leur humanité est la nôtre. C’est ainsi que le livre trouve sa vérité, plus que sur le terrain historique – irréprochable néanmoins.   

Les personnages se croisent, les histoires entremêlées s’éclairent l’une l’autre, dans une construction habile qui finit par former une modeste épopée, dont le point central serait géographique : la ville de Merlet-Font, en Normandie, dont l’un des protagonistes, Paulin, partira pour le front et qui, à la fin du livre, sera le cadre d’une rocambolesque histoire de monument aux morts.

Malgré son thème, il ne s’agit pas d’un livre sombre. On y trouve nombre d’anecdotes et épisodes cocasses, de dérisoires préoccupations : « il quitte le doux salon maternel, se sauve dans l’escalier : “ prends ton parapluie mon chéri ”, lui crie-t-on alors. Et lui qui supporte depuis des mois des pluies d’obus, de boue et d’infortunes, il saisit son parapluie au pommeau de corne et se prépare à affronter Paris. Avec, au cœur, une injuste prévention ». L’humour naît souvent du décalage entre le grave et le futile. Il peut être aussi très noir : « ce qu’ils veulent, c’est sourire quand même, avec ou sans bouche pour retenir la salive », dit Elise Simon, assistante au Studio for Portait Masks qui confectionne des masques pour ceux dont les visages ont été détruits. La détresse se cache sous les fanfaronnades, la gouaille ou l’autodérision. La même Elise résume le propos de ce livre : « Ecrivez une histoire sur nos sans visages, inventez, brodez, grimez ! Vous pourrez obtenir ce que nous obtenons avec nos masques : donner à voir ce qui n’est pas regardable ».

Outre le talent d’avoir su établir une complicité entre le lecteur et les protagonistes de ces histoires, la langue est généreuse et savoureuse, une grande force de vie s’en dégage. Les dialogues sont écrits avec gourmandise et rarement on trouve une telle palette de vocabulaire dans un même livre. Argot, langue populaire, termes administratifs (les « faciaux » pour désigner les gueules cassées), techniques ont une belle place dans ce Vent de boulet et contribuent largement à notre plaisir de lecture.

Frédérique Germanaud

Avril 2016

 

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09 mars 2016

Vers la mer Jacques-François Piquet

 

Vers la mer

Chant d’amour et d’adieu

Jacques-François Piquet

 

Ed.Rhubarbe

 

 

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Une femme malade, en fin de vie, à bout de course. En compagnie de son époux, elle accomplit un dernier voyage en bateau, sur un fleuve, qui la mènera à la mer, l’ultime étape. Le sous-titre du livre, Chant d’amour et d’adieu, place le lecteur au cœur du propos : il ne s’agit pas d’une élégie ou d’une somme de regrets, mais d’une célébration de la vie, d’un hymne à l’amour.  

 

Ils ont laissé derrière eux leurs filles et amis. Ce qui leur reste à vivre doit être accompli dans la solitude du couple.  Ils ont choisi de se rendre dignement, en fêtant les beautés qui s’offrent à eux au long des paysages lentement traversés. Le corps, même amenuisé, reste très présent, caressé, réchauffé, embrassé, baigné. Chaque geste de l’époux, chaque parole sont empreints d’une infinie délicatesse. L’épouse est installée dans une petite véranda à l’avant du navire, cocon lumineux et protecteur abritant la mue dernière.  

 

Ils sont partis avec une caisse de livres, des recommandations pour leurs filles (prendre soin des plantes, construire une maison sur la terre qu’ils leur ont laissée), et deux carnets, un noir à usage de journal de bord, un bleu pour les réflexions et citations. Procédé qui permet au lecteur de partager le quotidien de cette aventure, appareillages, notes météorologiques, paysages, souvenirs. Les citations de poètes disent ce qui ne peut l’être par l’un ou l’autre des époux. Ainsi celle de Lydia Flem, qui prend une résonnance particulière dans ce voyage : Ne pas être pressée d’arriver quelque part, être là où l’on est, rien chercher d’autre.

 

« Nous vivons sans heure, me dis-je, mais vivons-nous encore ? ».  Bien-sûr, ces deux-là vivent, s’aiment. En onze étapes –et, dans sa remarquable préface, Marcelline Roux, pointe ce chiffre comme étant le 1+1 du couple, « deux face d’une même énergie » - ils nous emportent et nous marquent durablement. Que ce bateau soit réel ou métaphorique, il mène à ce lieu qui n’en est pas vraiment un, l’océan, informe, infini. L’époux qui n’avait pas cédé à la désuète tradition de faire passer dans ses bras le seuil de sa maison à l’aimée la portera, au terme du voyage, dans sa dernière demeure. « Rester sujet jusqu’au bout », selon les mots de Françoise Ascal, c’est ainsi que s’achèvera l’histoire de l’épouse, de l’aimée, qui lâchera la main qui la tient hors d’eau pour s’en aller à jamais.

 

Il faudra alors entreprendre le chemin du retour, seul et sans se retourner, Orphée ayant à jamais perdu son Eurydice. « Quand le silence est revenu dans ma tête, j’ai ramené le bateau vers la côte, le jour se levait le port baignait dans une clarté rouge quelque peu artificielle qui ne m’aidait pas à reprendre pied avec le monde des vivants. »

 

F.Germanaud

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02 janvier 2016

Quelques Roses sauvages Alexandre Bergamini

Quelques roses sauvages

Alexandre Bergamini

Edition Arléa

 

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Au point de départ du livre, il y a les figures de A.B, ancien déporté dans un camp de concentration lors de la seconde guerre mondiale, et de son ami ou compagnon – on ne saura pas – T.Mast, tous deux apparus sur une photographie en noir et blanc prise dans une rue de Berlin au cours de l’été 45.  Le narrateur de Quelques roses sauvages part sur les traces de ces deux survivants. 

Trois parties structurent la narration : les séjours à Berlin en 2011 et 2012, puis quelques jours  à Amsterdam. Consultation des archives, interrogations de descendants des protagonistes, visite des camps de concentration, à la recherche des personnages de la photographie. Sachsenhausen, à trente kilomètres de Berlin, et Westenbork, dans le nord des Pays-Bas sont l’un et l’autre sont des « camps modèles », le premier destiné à la détention d’opposants politiques, intellectuels, homosexuels, juifs, le second, lieu de transit des prisonniers à destination de Auschwitz, qui vit passer notamment Anne Franck et Etty Hillesum. Chaque chapitre est une étape, l’occasion de collecter des indices et des preuves, mais aussi de s’interroger et de revenir à soi.

Ce récit discontinu, fragmentaire est une réflexion sur l’histoire des camps, mise en lien avec notre société contemporaine et ses fonctionnements. Alexandre Bergamini s’interroge ainsi sur ces lieux de mort reconstruits, devenus pédagogiques, fictifs, sur la traduction des témoignages en langue allemande (parce que payée par les impôts allemands, lui dit-on…) sans qu’il ne soit plus possible d’accéder au témoignage source, questionnements qui rappellent ceux de Georges Didi-Huberman sur l’image et l’archive, sur la mémoire, notamment lors de sa visite à Birkenau (Ecorce). L’auteur piste les restes du système nazi dans nos démocraties : destruction de documents, falsifications d’archives, volonté de faire table rase du passé, de ne penser qu’à l’avenir, de dénigrer la culture, de détruire la langue, mise à l’écart de certaines minorités, internement des indésirables. Le tout justifié par des nécessités administratives, matérielles, ou de sécurité. « C’est avec son matricule de déporté que l’on retrouve le témoignage de A.B., pas avec son nom. Effrayante continuité de l’administration ». Mots qui résonnent particulièrement dans l’actualité de nos pays occidentaux. 

Parallèlement à cette matière politique, Alexandre Bergamini explore quelques-unes de ses obsessions : Désir de vérité, nécessaire vigilance et esprit critique, mort, traumatismes familiaux. Il y un désir d’éclaircissement de soi, une volonté de mise au jour. Une recherche au plus profond. Alexandre Bergamini fait de constants va-et-vient entre l’individuel et le collectif. Il confronte l’intime à l’histoire, partage avec le lecteur ses questionnements, ouvrant la voie à de multiples réflexions.  

« Quoi que je fasse, ne voulant trahir aucune réalité, je les trahis toutes. Lorsque je tente d’introduire des éléments de fiction, la réalité me rattrape, nette, implacable et m’oblige à revenir au réel, à ce qui manque, à l’indicible, ce pourquoi j’écris ». Débarrassé des artifices de la fiction, le livre d’Alexandre Bergamini est bien un travail littéraire, porté par un récit, une langue dépouillée et précise. Un livre sensible et intelligent.  

Frédérique Germanaud

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20 octobre 2015

Lettres à Chen Fou Lambert Schlechter

Lettres à Chen Fou

Lambert Schlechter

L’escampette éditions

 

lettres à chen fou

Chen fou, le destinataire des lettres de Lambert Schlechter, est né à la fin du 18e siècle, en Chine. Il a laissé un manuscrit autobiographique traduit sous le titre Récits de la vie fugitive. Les quatre cahiers qui nous sont parvenus racontent, en une succession d’épisodes réunis par thèmes, l’existence d’un homme qui a aimé, voyagé, connu des joies et des peines, dû surmonter des difficultés matérielles. Une vie d’homme ordinaire. Dans ses 103 lettres, Lambert Schlechter donne de ses nouvelles à Chen Fou, sous cette même forme fragmentaire et dispersée, alliant observations, pensées et faits.

Que peut-on dire à un chinois du 18e siècle ? Commencée à l’automne, dans le froid qui vient, le poêle qu’il faut allumer et la promesse des mauvais jours à venir, et terminée dans l’été italien, la correspondance relate les menus évènements d’un quotidien quasi intemporel : rendre visite à une mère malade, fleurir une tombe, écouter de la musique la nuit, rêver, rentrer les plantes fragiles avant l’arrivée de l’hiver, voir fleurir une orchidée. Chen Fou aurait pu vivre de tels moments. Pas plus dans ces lettres que dans le récit chinois on ne trouvera de grandes théories et  de pensées définitives. « Je suis d’avis depuis un certain temps qu’il ne faut pas amonceler les pensées. Une par jour suffit ». Phrase de Schlechter, qu’on aurait pu trouver dans les Récits de la vie fugitive tant la proximité de vue, la complicité des hommes est grande. Inversement, Chen Fou écrit « il n’y eut pas une nuit sans vin, et pas de vin sans jeux de circonstances », qu’on n’aurait pas été étonné de lire chez notre contemporain.

Tous deux partagent le manque d’argent qui ne permet pas de réparer la toiture ou de remplacer un vieux manteau, le chagrin pour l’épouse décédée prématurément, une certaine mélancolie et le goût des lieux refuges (« l’ombre sucrée d’un tilleul » pour Schlechter, la Résidence de Solitude et de Lumière pour Chen Fou), précaires abris que le premier vit récemment détruit dans un incendie et que le second dû quitter à de nombreuses reprises pour des emplois et des maîtres successifs. L’un et l’autre ont cette manière de cheminer et d’écrire qu’on dirait livrée au hasard des humeurs, au fil des souvenirs et des ruminations. Ils rehaussent, par la grâce du regard porté et de l’écriture, ces petits riens qui font l’épaisseur des jours.

Chen Fou et Lambert Schlechter appartiennent à cette communauté d’écrivains qui observent, notent avec simplicité des impressions fugaces, saisissent tout autant le temps qu’il fait et le temps qui passe, désabusés et fatalistes, mais non sans humour et autodérision.

"Je ne fais rien de mes dix doigts, presque rien. Il n'y a que ma main droite qui de temps à autre tient la plume, occupation qui ne figure en bonne place dans aucune rubrique. Mais je n'ai pas à me justifier. Nous vivons dans une zone tempérée et libérale, aucune sanction n'est prévue contre ma main droite".

F.Germanaud

 

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28 septembre 2015

Ma Femme de ta vie Carla Guelfenbein

boitealire

Ma Femme de ta vie

Carla Guelfenbein

Actes Sud (coll. BABEL)

 

Cette année, parmi les roses et les dahlias, on a vu fleurir les boîtes à livres dans les jardins publics. Elles ont forme de petite maison à toit pentu et façade vitrée. Chacun est libre d’y déposer ou d’y retirer les livres de son choix, d’user de ces lieux généreusement, sur un principe d’échange et de partage. Elles sont destinées aux flâneurs, marcheurs, lecteurs de plein air et curieux. Autant dire faites pour moi. A proximité de celle du jardin des plantes se trouve un micro potager où l’on peut cueillir herbes aromatiques et tomates cerises plantées par les enfants de l’école voisine.

Dans cette bulle préservée de l’esprit mercantile, j’ai trouvé et emporté, guidée par la quatrième de couverture et la confiance dans l’éditeur Actes Sud, ce roman intitulé Ma Femme de ta vie. L’auteure, Carla Guelfenbein, est chilienne. Exilée à Londres pendant onze ans, elle est ensuite retournée vivre dans son pays d’origine.

Le personnage principal du roman suit ce même parcours  d’exil et de retour. Carla Guelfenbein nous raconte l’histoire d’Antonio, chilien, dont la famille s’est installée en Angleterre pour des raisons politiques après l’arrivée au pouvoir de Pinochet. Le texte s’organise autour de deux moments clés : la période où, étudiant en Sciences Politiques à Essex, Antonio rêve de retourner dans son pays et de participer à sa libération. Il rencontre alors le narrateur, Théo, qui jouera un rôle crucial dans son destin, et une jeune femme, Clara, qui tiendra dans son journal la chronique de ces jours exaltés et de leur trio amoureux. Jusqu’à sa rupture. Encadrant ces jours qui se déroulent en 1986, nous suivons les retrouvailles de Théo, d’Antonio et de Clara au Chili, dans un chalet au bord d’un lac, quinze ans plus tard. C’est là que l’histoire se dénouera, tragiquement.

L’auteure explore avec talent les jeux de l’amitié et de l’amour, la frontière poreuse entre ces sentiments, la quête de chaque personnage inextricablement liée avec l’histoire politique, personnelle et familiale, et ce que le temps fait des idéaux. La question du choix y est également centrale. Nombreux sont les fils qui se nouent et dénouent dans cette narration au rythme soutenu.

Belle surprise donc que ce roman, paru en 2007. Je remercie celui ou celle qui, en ce mois de septembre 2015, déposa La Femme de ta vie dans la boîte à livres du jardin des plantes, et invite tous les flâneurs, les arpenteurs urbains et lecteurs curieux à faire vivre ces petites bibliothèques de plein air.

 

Frédérique Germanaud

 

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