atelier du passage

23 juin 2019

cent jours avec Virginia Day 91

 

 

Samedi 6 avril 1940 Samedi 6 avril 2019

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(c) catevrard

 

Nous sommes en écho de samedi et de 6 avril. Je peux même ajouter de lumière : « infiniment colorée, froide et tendre. »Je m’arrête là car je n’ai pas, comme vous, mangé un dur steak de cheval procuré avec des tickets de rationnement. « Ce devait être un malheureux cheval de fiacre de Bloomsbury ». J’ose espérer ne pas être au bord d’une guerre mais cela est difficile à savoir quand on a le nez plongé dans son époque. Dans mon insouciance, j’ai savouré poisson et petits pois frais. Vous vous réjouissez d’avoir bouclé deux manuscrits remis à Léonard, passé un jour en bibliothèque pour vérifier des citations, trouvé de la soie pour faire des chemises et tricoté des cravates. Je m’amuse à l’idée de vous surprendre tricotant des cravates et reste époustouflée par la multitude de choses que vous accomplissez en une journée. Je devrais essayer de manger du cheval. Après tout je ne déteste pas le rouge du Nord, saucisson avec une fine peau toute rouge. Je cacherais à mes amis écologistes mon secret vitaminé. Si c’est par mimétisme woolfien, ils pourraient absoudre mon carnivore péché. Si je fais le décompte de mon jour, je me traîne derrière vous : pas de réalisation de cravate, ni de manuscrit bouclé. Je peine à trouver un titre pour quelques lignes écrites, pas de tissu à confectionner quoique j’aurais pu en acheter ce matin lors d’un vide atelier d’artistes. Je me connais : j’aurais craqué sur quelques coupons et je serais restée face à eux comme une poule devant un couteau. Je suis moins habile de mes dix doigts que vous. J’ai préféré acheter deux toiles d’amies peintres : joie plus certaine. Me reste à les accrocher sans me donner un coup de marteau. J’ai quand même coupé des branches d’arbuste qui commençaient à dissimuler ma boîte aux lettres. Ce serait dommage car, tout comme vous, j’aime recevoir et écrire des lettres. Pour poursuivre la liste coté activités domestiques : j’ai passé la wassingue, mot flamand d’origine germanique qui vient de waschen, laver, et qui désigne la serpillière. Il fallait bien que je trouve une image incongrue à poser à côté de vos cravates en laine. Après tout, avec le temps vos cravates doivent s’effilocher comme les wassingues de Butor. «  Des haillons de ciel s’effilochaient comme de vieilles wassingues ». Celui-là ne doit pas souvent laver le sol pour laisser partir en lambeaux sa serpillière, ou trop souvent pour l’user ainsi. C’est toutefois insolite de comparer le ciel avec un tissu de sol. Cela ne vous aurait point déplu. J’aurais pu lire sous votre plume acide quelques déclinaisons sur le thème : elle filoche des phrases sur des sols wassingués. Quand vous décrivez votre rencontre du jour avec un enseignant Bonamy Dobrée, « tiré à quatre épingles, cheveux ras, gris, un arc-en-ciel de médailles sur la poitrine », c’est un peu comme si vous aviez lustré son portrait avec une toile à laver. Il faut dire que cet ancien militaire affirme sans vergogne son opinion sur la guerre. Il dit qu’elle ne durera pas, que tout restera calme hormis quelques attaques sporadiques. Il a, tout comme moi, le nez dans le seau du présent et ses affirmations sont plus que glissantes. Sous votre moquerie de ses médailles, je décèle votre clairvoyance. La lumière se fait moins tendre. Les haillons du ciel arrivent de l’ouest sans doute pour apporter quelques averses. Ce ne serait pas malvenu en ce printemps 2019 trop sec. Continuons d’avancer l’une et l’autre vers l’horizon des possibles. Il n’est que 16h00. J’ai encore espoir de compléter ma liste d’activités : lire Sur le Métier de Jean-Pascal Dubost, Maison natale de votre compatriote Henry James, tirer à la courte paille un titre idéal, aller à un dîner entre amis et apporter une crème plombière. En me forçant un peu, j’arriverais presque à avoir un emploi du temps woolfien, les aiguilles en moins. A moins que cette page, comme les 90 autres précédentes, ne soit ma façon de tricoter mon journal avec le vôtre. Je « ravaude », comme le dit Jean-Pascal Dubost, sur le métier, recycle votre mémoire dans la mienne. J’en espère un soupçon de compost contemporain. « Vous citer » me met en mouvement, fait venir, remuer, découdre mon intime avec vos mots. 

Marcelline Roux

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10 juin 2019

cent jours avec Virginia Day 90

 

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(c) catevrard

Dimanche 24 mars 1940 dimanche 24 mars 2019

 

Vous vous remettez difficilement de la grippe, des accès de fièvre continuent de vous accabler malgré une certaine tranquillité intérieure. Vous prenez un bain, contemplez les bouquets de votre maison et Léonard travaille au jardin en chemise bleue. Vous n’avez pas de livre sur le feu sauf le Roger Fry en corrections et des articles en vue pour Le Commun des lecteurs. Est-ce cela qui vous accorde ce répit ou l’arrivée du printemps et des oiseaux perchés sur les deux ormes que vous nommez Léonard et Virginia ? Je partage cette douceur du moment. Ici, le cerisier est en fleurs et tous les matins, un merle pousse un chant du réveil réjouissant. Vous entendez le rauque croassement de vos corneilles d’Asheham et cela vous agrée tout autant. Je suis rentrée d’une escapade angevine avec un nouveau livre et il m’accorde aussi ce repos. Surtout qu’un peintre, Jacky Essirard, a posé mes lignes sur les branches d’un arbre, peut-être un orme, après tout. Cette suspension des mots dans l’air frais printanier me calme. Ce livre d’artiste, tiré en 10 exemplaires, ouvre une parenthèse, apaise les questionnements liés à un récit avec lequel je peine et qui existe donc par ce minuscule extrait comme un rêve de fils tendus. Retendre les fils est aussi une belle façon de refaire communion avec des amis. Au retour, la Loire a continué à maintenir mon impression de sérénité. Les brumes matinales jouaient à la dissimuler pour mieux la dévoiler sous le soleil. Il suffisait de stopper la voiture sur le bas-côté et se laisser encore porter, par le courant cette fois. Mes yeux s’arrêtaient sur les îlots, sur les ponts, ou couraient avec le flot mais la sauvagerie du fleuve avait disparue. Des bateaux de bois à fond plat, nommés toues, quittaient les berges sans perdre le fil de l’eau. J’ai imaginé monter à bord et dériver. J’ai ressenti, comme vous, la force nécessaire du retrait pour tenir le cap. Ne pas vouloir accélérer le rythme, laisser passer les pensées : que les trop lourdes coulent et que surnagent celles qui déplient nos voiles et mènent un peu plus loin. Nous ignorons tout de l’arrivée au port final. Notre joie tient dans l’instant qui nous prend tout entier. J’ai laissé Jacky et les amis dans la ville d’Angers poursuivre les rituelles lectures poétiques. J’ai perçu les liens tissés entre eux comme les fils tendus du petit livre. Cette sensation suffit. Regarder les autres se rassembler autour d’un texte lu dans un musée, concentrés face à une œuvre, réjouit pleinement. Chacun repart ensuite sur ses traces mais la rencontre silencieuse offre de s’en aller plus optimiste sur notre potentielle humanité. Visité Chenonceau, dont j’avais un très éloigné souvenir d’enfance. J’ai lu avec attention les cartels sur Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, Louise Dupin. J’essaie toujours d’emmagasiner des repères historiques moi qui flotte dans l’histoire de France plus difficilement que les embarcations sur la Loire. Il me faudrait une seconde vie pour combler ces trous noirs. A mon retour je vous disais que le cerisier était en fleurs et j’ajouterai que le jardin semble quitter l’hiver. Les crocus sont sortis, mais aussi les jacinthes, les jonquilles, les arbres sont en boutons, les pensées pointent toutes couleurs dehors et les hortensias leurs premières feuilles. Tous ces signes sont élans de vie. Je ne me résous pas à croire qu’au printemps prochain, vous quitterez volontairement cet assaut. Sans doute, qu’un autre auteur Julien Bosc, qui a lui aussi volontairement quitté cette vie, et que la bande angevine célébrait après mon départ, vous a mieux comprise que je ne le peux. Quand la vitesse de l’autoroute m’a rattrapée, j’ai éprouvé une grande fatigue. Peut-être que je m’épuise à tenter de comprendre les séparations. L’eau doit continuer de couler. Un matin, la brume se lèvera sur ces bouts d’histoire. Je serai déjà ailleurs. C’est mieux ainsi. Je vous porte dans ce jour 90, comme j’apporte un peu de Julien Bosc, d’Antoine Emaz, autre poète angevin disparu. Les communs lecteurs que nous avons réussi à former ces quelques jours aident à retendre nos vies vers l’espoir de jours à venir. A mon décompte, il en reste dix ! Mon journal découle si facilement du vôtre que je me demande comment il voguera sans vous. Sans doute vais-je devoir apprendre à lâcher vos amarres.

 

Marcelline Roux

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18 mai 2019

cent jours avec Virginia Day 89

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(c) catevrard

 

Jeudi 7 mars 2019 bis

Je vous écris de la Fondation Vuitton où je visite la collection de Samuel Courtauld. Je ne suis pas à l’aise avec l’idée de participer à la mise en valeur de ce lieu. Le groupe LVMH n’a pas besoin de publicité. Le comique est quand même qu’il se situe rue du Mahatma Gandhi. Heureusement que ce dernier n’est pas enterré car il se retournerait dans sa tombe. Je ne suis pas certaine que cela aide sa réincarnation. Disons que Gandhi n’est plus affecté par les incohérences humaines ! Autre surprise : je ne m’attendais pas à vous rencontrer, ma chère Virginia, au milieu des Cézanne, Seurat et Renoir du collectionneur britannique. C’était mal vous connaître. Evidemment, j’aurais dû faire le lien entre Roger Fry et Samuel Courtauld. Evidemment, ce grand industriel du textile, inventeur de la rayonne, avait pris conseil auprès du grand critique et passeur d’art qu’était votre ami Roger Fry. Evidemment, j’aurais dû savoir qu’ils avaient été tous deux précurseurs en faisant découvrir aux anglais les post impressionnistes et même fait scandale en organisant des expositions autour de Cézanne devant un public pas encore prêt. Au moment où vous bouclez votre Roger Fry, je vois cette collection. Je cherche dans ma bibliothèque votre livre, quête les mentions de la rencontre entre ces deux hommes mais ne trouve pas. Je lis en diagonale. Je prendrai plaisir à replonger plus tard et plus longuement dans cette biographie. A la fin de l’exposition, j’ai donc lu votre nom sur le cartel. Vous étiez venue chez Vuitton sans m’avertir. Aviez-vous aussi quelques scrupules à fréquenter l’endroit ? En tous les cas, vous étiez invitée chez les Courtauld et vous vous plaignez d’avoir des difficultés à rivaliser avec les Cézanne et autres chefs-d’œuvre qui ornaient les murs. Peut-être avez-vous eu la dent plus dure sur vos hôtes. Je ne suis pourtant tombée sur aucune phrase assassine dans votre journal. La luxueuse maison néoclassique a dû quand même aiguiser votre sens critique. J’imagine qu’ont roulé dans votre tête  des formules telles que : déposer l’avant-garde picturale dans un nid si kitch, c’est enfermer un animal sauvage dans un zoo…J’aurais bien repris à mon compte quelques unes de vos savoureuses piques pour contrer la bonne conscience des hommes riches de la rue Gandhi mais je n’ai rien dégoté. Dommage. Est-ce finalement que vous étiez troublée, comme moi, par la vision culturelle de ce Samuel Courtauld ? L’homme, bien qu’industriel, estime essentiel d’apporter la culture au monde, juge nécessaire l’enseignement des arts et fonde l’institut Courtauld pour former des professeurs à l’éducation artistique. Il fait don de ses tableaux à la National Gallery. Visionnaire, il défend la démocratisation culturelle. Est-ce que la fondation Louis Vuitton joue ce rôle aujourd’hui ? Je n’en suis pas certaine. Je pressens un enjeu de communication, même si le geste architectural est volontaire et les expositions intéressantes. Pas prise de risque, ni le souci de transmettre au plus grand nombre. Le libéralisme capitaliste contemporain est parfois plus féroce et sournois que le paternalisme d’un Courtauld. Bernard Arnault ne fait pas don de ses collections aux musées et un rapport de la Cour des comptes a dénoncé sa manière, peu philanthropique d’utiliser à bon compte la loi sur le mécénat, gonflant le coût de la construction à 790 millions, pour déduire 60% de ses impôts sur bénéfices. Beau coup de maître et sans pinceau ! Trouvez moi vite une formule, ma Virginia ! Vous auriez plus de raison de railler le ressucé d’un Beaubourg vuittonien hébergeant les impressionnistes, devenus pour les foules, si ce n’est conformistes, du moins classiques, que l’écrin sucre d’orge des Courtauld abritant un art pour le coup avant-gardiste au 19ème. Trempez votre plume dans un soupçon d’acidité et je repartirai plus légère de ce lieu ! Gandhi nous encouragera à afficher quelques paroles décapantes à méditer dans sa rue !

 

Marcelline Roux

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09 mai 2019

cent jours avec Virginia Day 88

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 (c) catevrard 

 

Jeudi 7 mars 1940 Dimanche 3 mars 2019

« Mrs Woolf est morte prématurément mais elle eut la satisfaction d’accepter son congé avec grande humilité ». «  Mrs Woolf nous a quittés, trop tôt c’est vrai, à l’âge où Orlando était à son zénith, mais de la vie, elle sut diablement profiter ». Pourtant, vous n’êtes pas morte, je lis votre 7 mars pour me rassurer. Vous avez succombé à une grippe carabinée qui vous a clouée au lit pendant deux semaines et qui ne lâche pas sa prise. Quel choc de lire de votre épitaphe dans le New Statesman and Nation, daté du 2 mars 1940 ! Sous votre couette, cela vous convainc de vivre et de faire un pied nez à ces oiseaux de mauvaise augure. Je suis admirative de votre façon de dépasser avec humour ce coup porté. La grippe aura été votre alliée en vous extrayant de la place publique. Hier, comme aujourd’hui, les fakes news sont monnaie courante et les virus aussi. Tandis que le virus grippal vous laisse sur le flanc, un piratage neutralise mon ordinateur. Un ami l’a réinitialisé et lui a fait subir un traitement de choc, aussi virulent sans doute que celui que vous administre votre docteur. Nous avons été l’une et l’autre privée d’écriture pendant ces jours derniers. Il faut se relever des tracas et voir le bon côté des choses. Vous vous réjouissez que le printemps soit arrivé, avec crocus et perce-neige, pendant votre réclusion et moi je retrouve un texte perdu en sauvegardant mes dossiers. A le relire, il tiendra peut-être la route. Il aura fallu ce grand chamboulement pour remettre les yeux sur ces pages d’il y a plus de trois ans. C’est l’opportunité du moment. On vous a fait mourir avant l’heure et vous ressuscitez, on a tenté de désagréger mes documents et voilà que réapparaissent des feuillets oubliés. Si nos têtes ont été, à cause de ces agressions, « des vapeurs blanches et nos jambes des bougies ramollies », nous avons traversé l’adversité pour revenir à nos cahiers. Mettant de côté le stress et l’abattement que ces virus provoquent à nos corps réels et virtuels, on peut se dire que la sortie de ces épisodes provoque un sursaut vital. Pour vous, les dernières corrections sur Roger Fry et pour moi celles d’un carnet que je pourrai appeler : L’été dans une boîte à lettres. Qui sait si je ne vais pas réussir à y glisser votre nom pour sceller notre pérennité retrouvée ? Vous dites qu’une admiratrice vous envoie un bouquet de violettes, et bien sachez que j’ai dans ma cuisine des bouquets de jonquilles ramassées en forêt. Nous continuons notre vie en miroir pour quelques jours encore. Ne laissons pas entamer ce temps par des faiseurs de troubles qui testent notre résistance nerveuse ! Prenez des vitamines ma chère Virginia, nous devons encore tenir quelques pages ensemble ! Nous pourrions fomenter une vengeance. Je ferais paraître dans le New Statesman and Nation que « le 3 mars 2019 Mrs Woolf est prématurément ressuscitée mais a eu la satisfaction de prendre son congé des cieux avec grande humilité et qu’elle a diablement su profiter du Paradis, qu’elle revient toutefois parmi nous vérifier que ce nous avons fait d’Orlando ». Après recherches, je m’aperçois que ce journal, de gauche, londonien n’a pas survécu aux années 70. Apparemment, il avait été surnommé « le tournis » en raisons des crises de sa distribution, son financement et de la valse de ses directeurs. Je ne peux donc même pas orienter mes pirates vers leur site, ce serait tirer sur une ambulance. Je préfère dénoncer mes hackers en signalant leurs malversations sur le site du gouvernement et maintenant il est sage que nous calmions le tournis. J’ai allumé une bougie dans le salon, sorti les livres et je vais me glisser dans le fauteuil pour déguster quelques livres d’occasion trouvés hier au Parc Brassens : un pléiade de Mallarmé, un Pierre Sansot qui va me guider vers le bon usage de la lenteur et quelques siècles de Lagarde et Michard. J’ai trouvé cette astucieuse manière de renouer avec l’histoire littéraire en relisant les introductions. Quand je faisais mes études, il était bon ton de se moquer de ces volumes, trop classiques et ringards. J’avoue à y replonger qu’ils contiennent une mine d’informations. Après tout, face aux attaques, il est bon de retrouver des valeurs sûres et dans les livres, aucun virus informatique ou grippal n’a encore réussi à se loger. Dernière information avant de vous quitter, j’apprends la mort du poète Antoine Emaz. Le 3 mars 2019 va devoir finalement tristement accueillir une épitaphe, avec les mots d’Antoine Emaz : « un livre, c’est de l’inachevé fermé », comme la mort assurément ou la vie, je ne sais plus.

 Marcelline Roux

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23 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 87

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(c) catevrard

 

23 Février 1940 samedi 23 février 2019

Chère Virginia,

Vous me jouez une farce en ce 23 février. Je suis là, prête, j’ouvre votre journal, je lis : envoi du manuscrit sur Roger Fry à Margaret Fry puis rien. Vous êtes alitée. Pas de pages. Vous devez être bien souffrante pour ne pas réussir à tenir votre journal, à moins que ce soit ces fameuses prescriptions médicales étranges et respectées à la lettre par Léonard, vous interdisant l’écriture. Je serai sans nouvelles de vous : jour blanc à inventer. Je vous imagine dans votre chambre londonienne, dans la pénombre, rideaux tirés, les yeux tournés vers une lampe de chevet éteinte. Je ne connais rien de cette chambre, c’est Rodmell que j’ai visité. Vous entendez sans doute les bruits de la rue, le monde qui s’agite sans vous. Léonard doit vous obliger à prendre un verre de lait, longtemps perçu comme un remède. Aujourd’hui, vous y échapperiez : le lait est jugé toxique pour les adultes. Ma pauvre Virginia, punie au lit, avec un poison en médicament. Je suis de tout cœur avec vous et j’improvise donc ma page sans votre soutien. Pas d’alitement de mon côté mais plutôt un fourmillement d’activités : des petits travaux dans la cuisine, des coups de peinture et de nettoyage, une balade en vélo en bord de Seine. A l’inverse de vous qui êtes sous la neige, ici, c’est printemps précoce. Cette douceur me fait tourbillonner. Je devrais pourtant ralentir le rythme si je ne veux pas me retrouver consignée dans la chambre et il est vrai que la table en pâtit. Je le vois, je le sens. Je grappille de minuscules instants. Je laisse l’écran ouvert pour m’assoir, ne serait-ce que trente minutes, face à lui, et croire que je parviens à former des phrases et des idées. Je rédige quelques lettres aux amis. Je fais semblant. Je tourne autour. Je papillonne mais rien de très sérieux. Heureusement votre pavé ne quitte pas ma table et me lance des appels. Dois-je accepter ce lâcher-texte ? J’aimerais reprendre un récit sur deux hommes, Alberto et Simon, mais ils me résistent ou peut-être est-ce moi qui les fuis. Je renâcle devant la fiction avec la sensation bizarre de trahir. Et s’il m’était impossible de franchir ce cap ? Si je devais m’en tenir à cette écriture qui tourne autour de ma vie comme certains voyagent autour de leur chambre ? Si mon champ d’exploration était moins ample, à la mesure de mes voyages, jamais hors d’Europe et toujours en train ? J’ai peut-être le pas court en aventure comme en écriture. Pourquoi quitter mon sillon ? Je sais que vous passez d’un genre à l’autre : de la biographie, à l’essai, au journal, au roman et que chaque fois, vous êtes comme un poisson dans l’eau. Pas de trahison pour vous, mais le sentiment que telle forme vous repose de telle autre. Vous vous amusez de ces travaux différents, gardant votre style. Il me faudrait être plus téméraire et oser un pas de côté. La période n’est pas propice. Me faudrait-il un temps d’immersion ? Partir avec mes deux lascars de personnage, m’enfermer avec eux, nous apprivoiser, nous disputer, nous intimider, nous détester ? Les lignes bougeraient-elles ? J’ai plutôt la sensation de les tenir sous cloche. Ils respirent difficilement et pourraient même, si je n’y prenais garde, se dessécher complètement. Heureusement, aujourd’hui, j’ai ouvert grand les fenêtres de la maison. Ils ont dû sentir un souffle les réveiller. Je continue d’y croire. Votre alitement est un rappel à l’ordre : s’allonger et attendre. Le carnet semble impossible à atteindre et les mots coincés dans la gorge. Acceptons ce retrait momentané des pages et voyons l’appel d’air que cela provoque !

Marcelline Roux

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18 avril 2019

l'évanouissement du témoin Christian Doumet

L’évanouissement du témoin

Christian Doumet

édition Arléa

 

 

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Qui était Yehiel Dinur ? Interné pendant deux ans à Auschwitz, l’homme a écrit plusieurs livres sous le pseudonyme de Ka-Tzetnik, en référence au surnom donné aux détenus des camps de concentration pendant la deuxième guerre mondiale, KZ (Konzentrationslager). Le 7 juin 1961, appelé à témoigner au procès Eichmann, Yehiel Dinur prononce quelques paroles, puis  s’évanouit alors qu’il est interrogé par le magistrat Landau. Il est la figure centrale de ce livre.

 

L’évanouissement du témoin s’ouvre sur cette image : celle des hommes trouvant refuge dans le corps des chevaux éventrés, lors de la retraite de Russie. Comment, à l’horreur de cette vision, l’écrivain alors petit garçon substitue celle d’une grotte chaude et accueillante. Comment, par la suite, nous nous bâtissons tous des refuges pour échapper à l’horreur.

 

Christian Doumet questionne cette absence momentanée au monde, qu’elle soit amnésie, métaphore littéraire, syncope ou évanouissement. Dans tous les cas, il s’agit d’une perte de connaissance salutaire, salvatrice. Elle pallie aux tentatives d’énonciation impossibles. « Ce qui de l’entreprise nous reste sous les yeux – un corps abandonné, un visage éteint, des lunettes en bataille – témoigne à la fois de l’ampleur de la tâche et de la faiblesse des moyens ».

 

L’évanouissement va là où la parole ne peut atteindre, lorsque la ligne de partage entre morts et vivants a disparu. « L’évanouissement est un appel du profond de l’être – mais inarticulé » . On pense ici aux figures de chute explorées par Pascal Quignard dans Les Désarçonnés, à ces états de stupeur ou de sidération momentanés. Des instants sans mots, mais d’une portée signifiante extrême. Parce qu’ils disent l’impossible narration de certaines expériences. Il faut alors perdre le contrôle, lâcher la bride pour exprimer l’indicible.

 

C’est un livre à la fois modeste dans ses moyens (pas de théorie, le livre procède plutôt par questionnements, doutes, tentatives d’approche et recoupements), d’une grande clarté d’écriture et d’une grande portée. Christian Doumet croise la figure du témoin évanoui avec celles d’autres défaillants, Kafka, Rousseau, Flaubert notamment. S’appuyant sur de célèbres figures de la littérature : Semprun, Primo Levi, Perec, Jankélévitch, il creuse aussi une réflexion sur le regard et son absence, sur le statut du témoin, celui de l’écrivain  et sur la vérité qu’on peut attendre de l’un et de l’autre. Finalement, c’est le pouvoir du langage, ce sont ses limites et ses défaillances que Christian Doumet nous donne à comprendre à travers la figure emblématique de Yehiel Dinur.

Frédérique Germanaud

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09 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 86

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(c) catevrard

 

Dimanche 11 février 1940 Dimanche 10 février 2019

Vous êtes envahie par la joie profonde d’avoir terminé un livre, « le fruit d’un travail très consciencieux », « un livre serré ». Malgré les difficultés à régler certaines factures et de voir les cordons de votre bourse resserrés par la guerre, votre journée dominicale semble légère. Vous terminez votre page en dissertant sur ce que devrait être la poésie : « la fusion d’une foule d’idées disparates, qui fait que ce qu’elle exprime dépasse l’explication ». Vous rejoignez le propos de Jacques Roubaud, entendu hier lors d’une performance bavardage à Paris. Il est vain, selon lui, de chercher à dire ce que le poème veut dire car il dit ce qu’il dit. Vous prolongez en souhaitant l’éviction de la culture aristocratique et prônez l’importance des bibliothèques publiques et l’accessibilité aux livres pour tous. Ma chère Virginia, que diriez-vous aux anglais qui ferment aujourd’hui des lieux de lecture et aux français qui empruntent de moins en moins de livres? Je vous cache volontairement le nombre de lecteurs de poésie car je préfère préserver votre joie. De toute façon, ce ne sont pas les statistiques qui m’empêcheront de continuer la lutte mais je note quand même la différence de nos époques. Vous attendiez beaucoup de l’ouverture des bibliothèques et cela a produit beaucoup, vous aviez raison d’espérer. Peut-être qu’à mon époque, on oublie cette place conquise par la démocratisation culturelle. Dans les revendications des manifestations, je n’entends personne qui la défende encore. La baisse des taxes, des impôts est brandie comme l’arme ultime contre les plus riches mais l’impôt n’est-il pas justement ce qui permet de mettre en place des services publics, d’offrir un système de santé, d’aides sociales, d’éducation pour permettre un accès à tous et pas seulement à ceux qui peuvent se les offrir ? Evidemment, certains des plus riches de ce monde ont l’art et la manière de ne pas payer leur juste obole. Le principe de solidarité, fondement de ce qui fait société, se délite. Je ne vais pas assombrir notre dimanche avec ces considérations même si la pluie bat contre mes fenêtres et que la lumière se fait rare. Votre bonne humeur est contagieuse. Je ne vais rien en perdre et je m’arme des dessins de Tomi Ungerer, qui vient de mourir, pour garder le cap du rire armé ! Ses trois brigands ont encore du boulot auprès des enfants. Ne laissons pas tomber cette énergie décapante ! Ouvrons les pages de ces albums pour tenter de protéger les bambins du consumérisme ! Comme par hasard, le soleil revient. Il tape jusqu’à ma table pour me dire que c’est le moment d’oser sortir de mes gonds sans lâcher le fil des pages. Vendredi, l’auteur Mathieu Simonet a fait écrire plus de 100 lycéens en filière pro. A la fin de sa leçon de littérature, les jeunes l’attendaient juste pour avoir l’honneur de lui serrer la main. Rien n’est perdu. Il faudrait juste que la culture reprenne le devant de la scène, comme le droit à la santé, à l’éducation, à une nature sauvegardée. Nous avons besoin d’une société qui tisse des liens de valeurs plus que financiers. Pourquoi ne pas repartir sur les pas d’un Roubaud, qui en 1968, occupait avec son ami Pierre Lusson l’Hôtel Massa, haut lieu des gens de lettres. Ils s’inquiétaient que les auteurs ne soient pas de la partie et conscients « qu’occuper, ça occupe », ils ont tenu symboliquement cet endroit ! Réinvestissons les lieux culturels pour que les projecteurs médiatiques renvoient quelques questions essentielles pour aujourd’hui et surtout demain ! Je cesse mes divagations politiques, je chausse mes bottes, attrape mon parapluie et vais rejoindre une bande d’amis qui ont décidé de partager bières, gâteaux et idées pour refaire groupe dans un esprit ludique. C’est une première pour moi. Je vous raconterai comment je survis. L’individualisme a montré les limites de son pouvoir, je goûte au collectif. Mon nouveau slogan ! En plus des bottes, je vais bientôt fabriquer mes banderoles et enfiler un gilet orange !

Marcelline Roux

 

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02 avril 2019

cent jours avec Virginia Day 85

 

Vendredi 2 Février 1940 dimanche 3 février 2019

Chère Virginia,

L’hiver et la guerre vous tétanisent : les prix augmentent, le black out rend sombres les rues de Londres, un bateau coulé provoque la mort de tous les hommes à son bord. Vous n’arrivez plus à imaginer un Londres en temps de paix. Et pourtant, on vous commande plusieurs articles de journaux qui vous rapportent quelques guinées. Même si « Londres se crispe et se tord », vous parvenez à faire surgir vos images de promenades et de Tamise. Vous continuez vos allers et retours à la campagne et vos marches dans le Sussex. Le conflit mondial ne gomme pas complètement votre quotidien d’écrivain, ce qui constitue une résistance secrète à la violence extérieure. Je me demande d’ailleurs ce qu’est un quotidien d’écrivain. Après toutes ces pages lues de votre journal, je devrais en avoir une idée plus claire : des marches, des lectures, des temps d’écriture, « de pensées perdues à jamais …laissées dans les collines d’Asheham ou sur la berge de la rivière », de l’isolement rompu par des visites et des conversations ? Mais qu’est-ce qui différencie les jours de celui qui écrit de celui qui n’écrit pas ? Spontanément, je dirai le temps passé à la table mais ce n’est pas certain. En écoutant une auteure parler de son parcours et de son début de projet de résidence, il apparait que ce qui fait le quotidien d’un écrivain c’est sa manière de zoomer sur les détails de la vie, de se laisser imprégner, d’ouvrir un carnet et d’y glisser les traces des détails anodins qui importent. Aimer l’art de l’infiniment petit, y déceler des signes, des résurgences, des appels. Se laisser traverser par les événements tout en étant certain qu’à la fin de la journée, on trouvera dans son tamis une ou deux pépites pour sa collection d’instantanés. De l’extérieur, la journée d’un écrivain ressemble à celle d’un autre mais à vous lire comme à écouter cette femme dire son installation dans son lieu d’écriture, je sais qu’il n’en est rien. Il y a du dépôt, des choses inaperçues, qui viennent se coaguler et cogner pour être rattrapées. Rien d’extraordinaire, rien de bien visible et pourtant, cet infime noté, vivifie, affûte la perception des lecteurs. Sans cette captation, ce zoom avant sur ces broutilles et vétilles, le quotidien ne serait que vanités des vanités, souffle perdu. L’écrivain ne voit pas mieux ou plus que les autres mais il transcrit, recueille, accueille. D’où son désarroi quand il ne peut avoir ce temps du retour à la page : la vacuité l’envahit et le non sens aussi. Non qu’il ait des tournures sublimes à consigner, mais juste ce sentiment des choses, concept esthétique, que les japonais nomment Mono no aware. Cela se pourrait se traduire par « l’empathie envers les choses, la sensibilité pour l’éphémère ». Mon amour des carnets, journaux, fragments vient de là : ils servent d’empreinte à l’empathie au réel. Sans ce griffonnage dans mon Tagesbuch, j’aurais l’impression d’avoir laissé filer alors que je me sens redevable de la vie. Ce ramassage de cailloux vient sans doute d’une réminiscence enfantine. Lors de la promenade, l’enfant élit telle ou telle pierre et la glisse au fond de sa poche comme un trésor. De retour à la chambre, ces talismans ne sont peut-être plus aussi précieux mais lui rappellent les pas vécus. Tout écrivain est un Petit Poucet qui s’ignore : il a besoin de connaitre et reconnaitre sans cesse le chemin pour ne pas se perdre. Sans doute, a-t-il peur d’être mangé tout cru par l’abrupte et dévorante réalité. Mes cent jours avec vous appartiennent pleinement à ce registre du Mono no aware. D’ailleurs, ce soir, il fait un froid bleu comme je les aime, j’ai allumé une bougie sur la petite table du salon, une tasse de café est restée. Elle garde la trace d’un après-midi à lire les cartes et à préparer une escapade. J’aime découvrir cette tasse usagée près de la bougie. Je ne vais pas la laver pour qu’elle reste mon talisman du jour.

Marcelline Roux

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14 mars 2019

cent jours avec Virginia Day 84

 

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Vendredi 26 Janvier 1940 Samedi 26 Janvier 2019

Chère Virginia, je vous souhaite, avec un jour de retard, un joyeux anniversaire. Fêter vos 137 ans peut supporter ce petit décalage, surtout que dans votre journal, aucune mention de l’année nouvelle. Vous passez du 20 au 26 janvier sans mentionner le 25. 58 ans, sera pourtant votre avant-dernier anniversaire. Vous n’en savez rien. C’est étrange d’en avoir conscience en parcourant votre pavé rose. Cela m’invite plus que jamais à goûter aux derniers moments avec vous : le nombre de pages devant moi diminuant dangereusement. En cette période, vous avez préparé des crumpets. Il faut que je cherche une recette car j’adore en manger au petit-déjeuner. Je vais m’en acheter pour demain, ce sera une savoureuse façon de prolonger nos échanges. J’ai mis au four un gâteau d’hiver aux épices et fruits secs. Comme vous, je jongle entre écriture et cuisine. Vous arrivez à la fin de l’écriture de votre biographie de Roger Fry et chose rare dans cette page du 26, vous en recopiez quelques lignes et dévoilez votre façon de corriger. C’est un extrait du dernier chapitre. Vous indiquez clairement que vous souhaitez réduire de vingt mille à dix mille mots. Ce n’est donc pas une mince affaire. Dans ce que vous supprimez, je sens la volonté de réduire les digressions, les nuances, d’aller droit au but. Je note aussi les changements de termes, cette quête du mot juste. C’est passionnant de voir ce texte bouger sous les ratures. Nous ne trouverons plus aujourd’hui de manuscrits biffés. L’écriture sur l’ordinateur signe la mort de la critique génétique. La fabrique du texte, chère à Francis Ponge, disparaît dans les mémoires virtuelles de nos machines. Peut-être demeure -t-il quelques auteurs soucieux de leur postérité qui gardent les différentes versions d’un même texte jusqu’à son ultime maturation mais j’en doute. Une part de l’approche critique se perd. Mais n’est-il pas tout aussi illusoire de croire saisir le génie créateur à partir de ses brouillons que les secrets de composition en visitant la maison d’un écrivain ? Quelque chose échappe de la cuisine interne et même à l’auteur et c’est sans doute mieux ainsi. C’est cette méconnaissance qui pousse à chercher encore. Côté météo, tout est par contre dévoilé et même en communion : « Que l’humeur lyrique de notre hiver, son intense exaltation n’est plus de mise ! Le dégel s’est installé, il pleut, il vente ». Jeudi, j’ai roulé entre des champs de neige, avec la sensation de visions anciennes de la campagne française, villages parsemés, bosquets d’arbres, plaines vallonnées à perte de vue, le tout nimbé de blanc comme pour unifier l’image et l’incruster plus facilement dans mon souvenir. Aujourd’hui, la pluie et les corbeaux semblent rappeler que l’hiver n’a pas toujours sa robe de fête. Heureusement, l’odeur du gâteau qui cuit réveille de chaleureuses sensations. Il ne faudrait pas que j’oublie de le surveiller tandis que je suis à l’étage à papoter avec vous. Je n’ai pas de dons culinaires développés mais j’aime, surtout l’hiver, que les fourneaux vivent. La maison est alors emplie d’une certaine énergie : la table d’écriture bouillonne et à l’étage du dessous, les casseroles frémissent. C’est une façon de supprimer la tension, cela rejoint votre remarque : « lâcher la bonde. Souvent un événement futile en donne l’occasion". Comme «  votre esprit qui s’élance à tire d’ailes sur les plateaux sauvages », le mien, affreusement casanier, se dompte par la préparation d’un mélange noix, pruneaux, gingembre, dattes et abricots. Ces détails devraient passionner la critique génétique. La cuisson de vos crumpets a sans aucun doute influé sur les corrections de Roger Fry. Je vois bien comment vous avez créé de petits trous partout dans votre chapitre comme ceux de ce faux muffin qui, tout chaud, accueille beurre et confiture dans ses cavités. Là, mon estomac crie. Entre les odeurs d’épices et l’évocation de la marmelade matinale, je n’y tiens plus. Je descends me tartiner un morceau de pain frais.

 

Marcelline Roux

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09 mars 2019

Du Travail Jean-Pascal Dubost

Du Travail

Jean-Pascal Dubost

Dessins Francis Limerat

Ed de l’Atelier Contemporain

 

du travail

« Du travail, où l’auteur développe dans un journal de réflexion illustré de poèmes son principe du travail  poétique et son opposition à la notion d’inspiration », écrit Jean-Pascal Dubost, alors qu’il cherche le titre du texte-journal en cours, ajoutant : « le lecteur approuvera, ce n’est pas convaincant ».  Or, depuis longtemps lecture n’aura autant convaincu, faisant la lumière et posant des mots là où s’aventurent souvent en toute inconscience écrivains et lecteurs. 

Jean-Pascal Dubost, invité en Ardèche, nous ouvre dans ce livre son atelier de création littéraire. L’objectif de ce temps de résidence est posé d’entrée de jeu : vingt « poèmes-blocs », qui seront autant de points d’ancrage, aboutissement, condensé de réflexions préalables,   que balises dans la narration, et donc dans la lecture. Ces poèmes ont pour titre : « de la ponctuation », « de l’énergie », « du rythme », etc. Ils sont soulignés et accompagnés par le beau et pertinent travail de Francis Limérat, qui, lui aussi,  chemine, rature, griffe la page.

En fil rouge , cette question : « d’où vous vient votre inspiration », que tout auteur s’est un jour entendu poser, que tout lecteur a un jour formulé, au moins silencieusement  Jean-Pascal Dubost y revient tout au long du livre, de manière intelligente, parfois drôle, toujours éclairante.

« J’exposerai ma lutte buttée contre la notion d’inspiration ; la question est moins de savoir d’où vient l’inspiration que d’exposer clairement les moyens de la trouvure (poésie/composition littéraire/trouvaille/action de). Le poète est un trouvier ».  Et l’auteur de dénouer, dérouler les processus de l’écriture poétique. « Ecrire, aller chercher sa propre présence ; ne pas attendre passivement ». Contrairement à une idée encore largement répandue, le poème n’est pas donné, il faut aller le chercher, la création va par tâtonnement, hasard, stimulation, impulsion, montage, et se trouve être le résultat d’un long et incessant travail préalable.  « Je suis noué pour la poésie », écrit avec humour Jean-Pascal Dubost, qui résume ainsi le long parcours avant d’être prêt, en état de. Le poème ne résulte pas d’un don (le poète « forge dans la recherche »), mais d’un amont de labeur, de lectures, de mise en condition qui créé l’élan et la confiance, tout autant que la rature et l’absence de confiance.  « Etre insatisfait du soi-écrivant donne du souffle. L’énergie du désespoir (de ne jamais atteindre la sérénité) ; qui s’amplifie ; qui s’auto-alimente ; qui se cultive ; et se fortifie ».

Nous allons donc avec l’auteur pendant ce temps de résidence, sur place d’avril à début juillet, puis de retour au lieu d’origine de juillet à janvier. Nous lisons ce qui peut être considéré comme le troisième état, celui qui fait suite au journal manuscrit, puis au blog (« journal raturé, retravaillé, nullement livré tel quel sur le blog aux yeux du cyberlecteur »), dont il est laissé trace ici et là dans le livre. Nous croisons de belles notes sur la rature (« la rature est la manifestation de la joie d’écrire »), sur les lectures nourricières (« la vraie vie est dans les livres »), ou sur la marche (« marcher pour solliciter les pensées »).   

DU Travail est l’une des lectures les plus stimulantes et réjouissantes de ces derniers mois, un livre qui prendra place aux côtés de Cuisine ou de Cambouis du très regretté Antoine Emaz.

 Frédérique Germanaud

 

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