atelier du passage

15 septembre 2019

cent jours avec Virginia Day 96

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 (c) catevrard

 

 

Dimanche 15 septembre 1940, dimanche 26 mai 2019

 

Les bombardements ne cessent pas sur Londres. La Hogarth Press est touchée comme la cour du British Museum, beaucoup de barges coulées, de pertes humaines. Le courrier arrive de plus en plus lentement, les trains sont irréguliers. Votre cuisinière s’en va et vous vous réjouissez. Vous avez toujours craint les présences domestiques. Vous instaurez quotidiennement « un acte de damnation d’Hitler ». Vous transportez du bois, manquez de café mais continuez, envers et contre tous, vos parties de boules. Vous vous rendez en bibliothèque pour préparer vos articles et discours et en profitez pour égratigner joyeusement les critiques littéraires. « Tous ces exercices de style tellement brillants et tellement dépourvus d’air et de chair ». Vous seriez étonnée de découvrir qu’aujourd’hui, les prescripteurs littéraires sont de moins en moins écoutés et que se développent des zones en marge, avec des booktubeurs, des blogueurs, le plus souvent des blogueuses, qui s’emparent des livres et en font la promotion, à leur façon, pour leurs pairs. Nous ne gagnons pas toujours en analyse stylistique mais en souffle nouveau et en chair. Comment vous seriez-vous emparée de ces moyens de communication ?Vous n’auriez pas boudé ces ouvertures et la présence des lectrices sur le net aurait piqué votre curiosité. Par contre, le contexte européen contemporain aurait ravivé votre répertoire d’actes de damnation. Je viens d’aller voter et attends, avec tristesse, les résultats. D’après les sondages, le taux d’abstention sera élevé et les partis nationalistes et extrémistes vont récolter de nouveaux députés. C’est effrayant. Les anglais votent alors qu’ils vont quitter l’Europe. Vous ne pourriez comprendre comment nous en sommes arrivés là, vous qui subissez les raids allemands, craignez l’invasion des troupes ennemies, croyez en la force de la France pour résister. Vous qui avez vu l’Europe exploser, ne pourriez accepter qu’elle disparaisse une nouvelle fois sous les votes. Il m’est étrange de lire votre journal en écho de mon présent. Nous ne savons ni tirer les leçons de l’histoire, ni progresser vers la paix durable. Un petit signe réjouissant : en faisant mes courses, on m’a offert une rose rouge. J’ai réalisé, trop tard, que c’était pour la fête des mères et que j’usurpais largement ce rôle pour une fleur. J’ai glissé la reine rouge dans mon panier, ni vu, ni connu. Je ne suis pas certaine que vous auriez fait de même. Vous auriez, par bravade, revendiqué être sans bambins accrochés à vos jupes et défendu le fait que les femmes puissent avoir une chambre à elle et moins de journées à jongler entre crèches, repas, boulot et mari. A moins que vous n’eussiez été blessée…. Comment osait-on remuer cette douleur de votre impossibilité d’avoir un enfant et vous obliger à feindre la maternité en dérobant une rose, rouge de surcroît ? Vous auriez argumenté sur l’origine pétainiste de la fête des mères et défendu le droit d’une fête pour le vote des femmes. Au moins, me suis-je servie de ce droit de vote que vous avez eu tant de peine à obtenir. Décidément, l’histoire vient secouer nos consciences avachies. La rose n’a perdu aucune de ses épines.

 

Chère Virginia, je reprends le fil de notre jour pour vous confirmer les résultats des élections européennes. Le parti frontiste et extrémiste arrive en tête en France, malgré une participation plus grande des votants. Étrange que puissent être réélus des condamnés ne siégeant pas au Parlement européen. Ailleurs, aussi, les europhobes ont gagné. Quelque chose explose, cela ne fait pas encore le bruit des bottes mais je ne suis guère rassurée. 

 

Marcelline Roux

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09 septembre 2019

Autobiographies de la faim Sylvie Durbec

 

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Autobiographies de la faim

Sylvie Durbec

Editions Rhubarbe

 

 

 

 

Autobiographies de la faim tire les fils de la faim et de la fin, les noue, les dénoue, les tisse avec les motifs du père, de la mère, des absents, de la mémoire et des narrations possibles.

« Toute histoire est celle d’une faim.

D’une fin aussi. »

Chambre 52 d’un hôpital, pendant que la mère s’en va vers le silence, l’extinction progressive de la faim et donc la fin, la fille divague. Elle divague dans le temps et la géographie, nous livre des bribes de souvenirs d’enfant et d’adulte et des réflexions désordonnées. Elle nous dispense quelques fins d’histoires : celle du chat rouge, du jeune homme en scooter, du père. Celle de vêtements déshabités – il est souvent question de vêtements dans ce texte, de robes d’enfants, de pantalon du père, de ces pelures qui revêtent nos corps affamés, rassasiés ou disparus.  

Le père fut un ogre dont les vêtements peinaient à contenir le corps.

La mère ne préparait que des « nourritures blanches ». Elle achève maintenant sa vie dans une « robe de la faim », rassasiée d’une cuillère de lait tiède.

À partir de cette double ascendance, la gloutonnerie du père, l’obsession de blancheur de la mère, le texte se ramifie en de multiples branches : les dégoûts de la fille, l’illusion du « nous », le chien, les fous, les petites robes vides, les jours sans pain, les jours sans parents. Puis, cette « mémoire qui pue », et semble réunir toutes les figures de la faim et de la fin, sans forme ni contenu précis, mais comme une sorte de sac immense qui les contiendrait tous. Tous ces fragments, ces images, sont une manière d’autobiographie non linéaire, sans désir –sans faim – de faire récit, sans fin non plus, puisque multiples sont les manques et les cases à remplir dans cette vie qui nous est livrée.

« Encore une fois l’odeur mélangée à la mémoire, comme un refus de la nourriture offerte ».

Sylvie Durbec nous offre un texte vif et singulier, qui ne se plie à aucun genre. Inventer, c’est se perdre. La composition et l’écriture y sont débridées, la frontière entre le normal et le bizarre souvent franchie, pour le plus grand plaisir du lecteur.  

 

Frédérique Germanaud

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01 septembre 2019

cent jours avec Virginia Day 95

 

 

Lundi 19 août 1940 lundi 13 mai 2019

 

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(c) catevrard

 

Hier dimanche, vous avez entendu un bruit énorme, juste au-dessus de vos têtes, quatre bombardiers, des requins rugissants. Pour la première fois, vous avez eu le sentiment de l’échapper belle. Du coup, vous vous sentez incapable de lire. La guerre vous prend, enserre votre esprit, vole au-dessus de vous. Votre Roger Fry se vend mal : depuis le raid londonien, les ventes sont descendues à 15 exemplaires par jour. Les écrivains comme les lecteurs sont atteints. Je n’ose vous dire qu’en temps de paix, j’aimerais vendre 15 exemplaires chaque jour mais ce serait me prendre pour Virginia. Honte à moi pour cette comparaison ! Côté guerre, je suis sans doute aussi petite joueuse mais j’ai ressenti ce que peut être un débordement de violence. A Lyon, j’ai vu des CRS charger à moins de trois mètres deux jeunes gens qui tentaient de fuir les bombes lacrymogènes d’une manifestation de gilets jaunes. Les agents pointaient leurs flash ball sur deux adolescents, leur hurlant de partir et de rejoindre la foule et les fumées. Nous étions à la fenêtre, nous dominions la situation, à l’abri, sans risque et pourtant, j’ai eu l’impression que nous franchissions un cap. Depuis des mois, je vois des images, des débordements, de la propagande d’Etat. Là, j’ai eu la scène sous les yeux, sans filtre. Je constatais que deux gars sans arme, qu’un couple effrayé tentaient d’entrer dans un salon de thé pour échapper à cette charge sans ménagement. Cette fois, heureusement, les choses se sont arrêtées là. Quelque chose a toutefois basculé. Les forces de l’ordre ont forcé, dépassé la limite : qui veut faire peur, à qui ? Qui a peur ? Quels ordres pour quel ordre ? Je ne vis pas comme vous en temps de guerre et pourtant, au-dessus de nos têtes, les hélicoptères militaires guidaient les gardes mobiles pour canaliser la foule, pour l’effrayer au besoin, pour tirer si nécessaire à bout portant des balles en plastique. Oui, ma guerre est en plastique. Elle arrache des yeux, des mains mais ne tue pas. C’est une guerre des pauvres, pour paraphraser Eric Vuillard. Dans le même temps, des puissants qui ont escroqué l’Etat, des industriels qui polluent sciemment, des décideurs qui ruinent les services publics et la santé sont protégés. Dans quelques jours, je voterai lors des élections européennes : je verrai les partis nationalistes gagner du terrain, et je me dirai une nouvelle fois avec honte que mon époque n’a pas su construire une Europe sociale, culturelle, respectueuse de l’homme et de la nature. Je me dirai que vous avez vécu la guerre et que nous n’avons pas su reconstruire malgré ce que nous avons su de votre époque. Vraiment pas de quoi être fière  ! Par quel bout retisser les choses pour éviter la catastrophe ? «L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller » disait votre contemporain James Joyce. Vous avez senti cela : vous vous êtes battue pour le droit de vote des femmes, Léonard a milité du côté des travaillistes. Vous n’avez pas baissé les bras malgré les requins rugissants. Je ne vais pas abandonner. Aveuglée par le présent, je continue à défendre des valeurs, à sentir que les jeunes générations sont porteuses d’élans nouveaux. J’espère encore que le chacun pour soi n’est pas le mot final, qu’une solidarité est possible et même incontournable. La journée a été lumineuse, cet éclat est à sauvegarder. Je repense à vos parties de boules et je me dis qu’il faut préserver cette part coûte que coûte, cette force du jeu, de la gratuité, de la légèreté, de l’humour. Le soir tombe près de la lampe de mon bureau. Une amie m’a dit qu’elle regardait la lune par le vélux de son appartement. Ce regard, fenêtre dans la nuit, est à sauver. Ne pas croire que nos partages, nos gestes d’humain ne servent à rien. Pour résoudre les grands problèmes, il faut les attaquer par un petit bout. On peut commencer du côté du local, du tout prêt de chez soi. Je jette un œil sur le cerisier quelques uns de ses fruits commencent à rougir. Je vous invite ma Virginia à partager la cueillette. On fera des pots de confiture, on papotera en dénoyautant les boules rouges. Ce sera mettre du sucre et de la douceur en conserve pour les rudes hivers. Je vous attends. Le chant des merles nous fera oublier les moteurs armés. Ce sera une recette de survie que l’écriture tissée entre nos journaux rend possible. Le rouge des fruits libérera nos mains. Le cerisier me dit de patienter, le mûrissement vient seulement de commencer. Aimer le monde est une affaire de patience poétique.

Marcelline Roux

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09 août 2019

chronique d'un échouage Nora Mitrani

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Chronique d’un échouage

Nora Mitrani

Ed l’œil ébloui

 

 

 

« En ce mois de septembre de très basses eaux, après le miracle des calanques de Cassis et de Marseille, après la tristesse de Port-Saint-Louis, nous voguions sur un fleuve tropical plein de bonté. »

Quatre amis remontent le Rhône en bateau. Ils s’échouent sur une épave, à deux kilomètres d’Arles. Pendant huit jours, ils attendront les secours, désœuvrés.

Nora Mitrani déroule avec humour ces jours où rien d’important n’arrive. L’échouage fluvial est un naufrage sans grandeur, à l’image de ses protagonistes dont les vies semblent, elles aussi, reposer immobiles sur un banc de sable, figures désenchantées et fatalistes. «  Notre aventure est dérisoire, fabriquée par un démon de dernière catégorie ». La mélancolie naît de l’attente, en même temps que « l’investigation de nos âmes, les souvenirs de l’Orénoque ».

Une péniche, appelée au secours et ne parvenant pas à désenclaver le navire, prendra les naufragés à son bord, avec leurs biens les plus précieux. « Jacques Winter sauve son masque sous-marin et ses palmes, Montal une longue racine d’olivier ». Le capitaine restera seul à bord, ravitaillé tous les deux jours en vin et saucisson d’Arles. Jusqu’à ce que la crue désensable son rafiot.

Nora Mitrani a l’art de croquer des vies en trois mots, en une écriture nerveuse et suggestive. Le livre a le charme de ces esquisses qu’on préfère parfois, pour leur sens de  l’ellipse et de l’essentiel, pour leur énergie aussi, aux œuvres picturales achevées, alourdies et trop parfaites.

Nora Mitrani, morte prématurément, a peu écrit. On le regrette tant ce texte délivre une musique singulière et captivante. Dans sa postface, intitulée nora mitrani ou la liberté d’être, Dominique Rabourdin nous apprend que la jeune femme fréquenta les surréalistes, fut la compagne de Hans Bellmer, puis de  Julien Gracq. À ces proximités on doit peut-être l’attention aux signes, le goût de la langue et aussi ce voile de mystère qui aiguise l’attention et ouvre l’imaginaire.

 « Peut-être tiendrai-je un jour la compatibilité des aubes où je ne dormais pas encore et de tous les instants perdus »

« une voix qui ignore le tiède », écrivait Julien Gracq.

 Frédérique Germanaud

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05 août 2019

cent jours avec Virginia Day 94

 

 

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mosaïques Pascale Pla

 

Samedi 20 juillet 1940 Samedi 5 mai 2019

 

Votre jour est un jour à la Prévert. Vous notez une liste de noms, les uns à la suite des autres, vous avouez ne pas avoir le temps mais voudriez parler de chacun plus longuement. Vous notez sans développer, juste pour vous souvenir et y revenir plus tard. Je n’y crois pas. Ce que l’on n’écrit pas immédiatement dans un journal, restera à jamais lapidaire. Cela sert au mieux d’aide-mémoire pour le diariste. J’ai tendance, moi aussi, à marquer des noms, des lieux, sans donner de détails, juste pour le plaisir d’entretenir ma mémoire, quand il m’arrive d’ouvrir le carnet une année plus tard. Parfois, lors de cette relecture tout me revient, parfois pas. Les effets de l’oubli sont bons aussi. Vous apparaissez dans mon carnet sous la forme elliptique d’un VW suivi du nombre de nos jours. Je garde donc une trace. Question souvenir, je ne pourrai guère vous oublier, même après nos cent jours. Une amie m’a offert pour mon anniversaire votre portrait en mosaïque. Le projet est de vous coller au-dessus du banc de mon jardin. Nous pourrons donc allégrement poursuivre notre conversation et quand je ne serai pas là, elle a prévu une silhouette de Jacques Roubaud, les bras chargés de livres. Vous aurez des lectures à vous dire. J’espère même vous écouter bruisser en cachette. Qui sait si, grâce à ce subterfuge, je ne vais pas recueillir un livre qui s’écrira tout seul. J’ai également reçu en cadeau : Les fruits étranges et brillants de l’art, un recueild’essais écrits par des femmes et votre plume pamphlétaire y est en première place. Notre chemin ne s’arrêtera pas au centième de nos jours. Désormais vous faites partie de ma vie. Vous serez dans mon jardin comme une présence ondoyante et je partagerai avec vous la joie des plantations, des coupes et des arrosages. Mon petit jardin n’est pas aussi fleuri et grandiose que celui élaboré par Léonard à Rodmell mais je m’appliquerai à vous donner des sensations de couleurs et d’odeurs. Je soupçonne déjà votre plaisir à capter les discussions que j’aurais avec d’autres, sous votre nez, dans le halo de votre cigarette. Je m’attends à quelques coups de griffes de votre part. Votre pensée critique et moqueuse m’aidera à prendre du recul en fonction des situations. Je vous demande seulement de rester discrète. Nous ferons le point, en tête à tête, quand le banc sera redevenu vide. Je ne voudrais pas alimenter des susceptibilités. Certaines choses resteront entre nous, chère Virginia. Je prendrai en note vos mots et acides formules, l’occasion d’ouvrir un nouveau carnet. Je pourrai dans quelques temps envoyer ce nouveau collectage-répertoire aux éditions des femmes, cela complétera allégrement leurs fruits étranges et brillants. Je vous avoue, en toute humilité, que ces micros-fictions sont autant de façons de me rassurer pour passer le cap de l’absence de votre pavé rose. J’ai la sensation de labourer un terrain prochain. Le temps de nos pages sera blanc sans votre teinte. L’hypothèse de vous retrouver pour un papotage au jardin est plus que réconfortant. Je ne vous taquinerai pas mais échangerai en douceur sur les choses de la vie. Ensemble, nous pourrons entreprendre Jacques Roubaud pour lui extorquer les titres des livres qu’il garde serrés dans ses bras, sans doute quelques sonnets de troubadours. Nous pourrons lui soudoyer une lecture à voix haute : il est bon lecteur et orateur. Je termine plus sereinement ce 94 ème jour, connaissant désormais le lieu de nos futures retrouvailles. Une idée surgit pour finir en beauté notre parcours lecture et écriture : je pourrais créer un temps d’inauguration de votre mosaïque au jardin lors de notre centième jour, inviter des amis, mettre des bulles au frais, et demander à chacun de venir vous lire une phrase woolfienne aimée. Je suis certaine que Jacques Roubaud appréciera. Je trouverai d’ici-là un codage oulipien secret qu’il aura plaisir à déchiffrer et le tour sera joué. Affaire à suivre !

Marcelline Roux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2019

cent jours avec Virginia Day 93

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 (c) catevrard

 

 

Lundi 22 avril 2019, dimanche 9 Juin 1940

 

Le compte à rebours est lancé. J’ai pris conscience que je ne pouvais plus filer tranquillement les échos de nos dates si je voulais atteindre, au centième jour, le bout de votre pavé rose. J’ai donc divisé le reste de vos pages en huit parts égales et me voilà guidée jusque la fin. Je me suis souvenue que j’avais procédé de même au tout début, en divisant, en 100 étapes, l’ensemble de votre journal mais j’ai dévié, au fil du temps, pour provoquer des ressemblances calendaires. Il me faut redevenir plus sérieuse dans la dernière ligne droite. Votre 9 juin est d’ailleurs sérieux : la guerre est là. La Luftwaffe veut détruire la Royal Air Force et terroriser la population britannique pour pousser votre gouvernement à faire la paix avec l’Allemagne. Avec plusieurs de vos amis, vous envisagez le suicide. Vous êtes d’une grande clairvoyance : « la capitulation, cela signifie l’abandon de tous les juifs. Les camps de concentration. Donc à notre garage. » « Votre garage » est la solution, suicide par asphyxie, que vous imaginez pour vous et Léonard. Vous craignez que le gouvernement français quitte Paris, c’est même votre hantise. Pourtant, un instinct de vie demeure. Vous poursuivez vos corrections de Roger malgré « le grognement derrière le chant des coucous, le crépitement du four derrière le ciel. » Vous notez toutefois que depuis plusieurs jours, le « je » disparaît de votre écriture. Le conflit attaque votre plume, contamine votre journal. C’est donc plus grave que cela n’a jamais été. C’est aussi dans ces moments que je note l’importance de votre laboratoire-atelier des jours. Il résiste. Il offre un effet du réel : à la fois la gravité de la situation que vous percevez en toute lucidité et la vie avec l’écriture qui se fraie encore un chemin, même si votre « je » est amoché. C’est peut-être cet effet et tant d’autres éléments très quotidiens, comme cette partie de boules et votre mauvaise humeur d’avoir perdu, qui donne du poids au fait de jouer et d’écrire malgré la fin des temps. J’aurais aimé qu’Hitler apprenne que, dans la campagne anglaise, une auteure et sa sœur, disputaient une partie de pétanque tandis qu’il s’acharnait à effrayer le monde. Cela me réjouit d’y penser et peut-être encore plus que vous ayez pu glisser ce détail dans vos pages au milieu des raids aériens. Je pense qu’à cette date, c’était l’évacuation des troupes britanniques de Dunkerque. J’ai vu le film Dunkerque : les anglais ont d’abord rapatrié leur armée avant celle des alliés français. C’est presque de bonne guerre, sans vouloir faire un mauvais jeu de mots, surtout que de petits bateaux de plaisance anglais ont pris le risque de venir chercher des soldats, en traversant la manche, sous les feux des avions allemands. On n’imagine pas la violence et le courage que cela suppose. Votre partie de boules est très peu face à cela mais vous sauvegardez un soupçon de légèreté. Cela remet en vie de vous imaginer derrière vos fenêtres recouvertes de papier pour ne pas attirer les bombardements et de savoir que le jour, par une chaleur écrasante, détail météorologique, que vous n’abandonnez pas non plus, vous avez partagé avec Nessa un moment ludique. Vous avez même pensé prendre un cocktail avec Colefax. C’est en cela que votre journal est expérimental. Il ne se transforme pas, à ce moment du conflit, en journal de guerre, il reste pleinement votre, avec ses ajouts, ses agglomérats de notation d’écriture, de pensées, de présences d’amis, de famille, de détails anodins, des riens qui font la vie et dont vous avez le souci. Cela vous rend humaine, complexe, plus vraie. Je voulais juste, avant de clore ce jour, vous confier que je ne regretterai jamais d’avoir consacré, depuis le 1 janvier 2015, des heures à cette lecture-écriture en échos : mon intimité a gagné en intensité. Vous m’avez obligée à prendre le temps du retrait, à revenir sur vos années et à revoir autrement mon présent qui, à sa façon, gronde lui aussi. Je vais préparer un cocktail, celui que vous n’avez pas pu prendre avec Colefax. Je vous le dois.

Marcelline Roux

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09 juillet 2019

cent jours avec Virginia Day 92

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 (c)catevrard

 

Dimanche 14 avril

J’aurais pu tricher. Garder cette chronique pour la fin. J’aurais pu faire un joli pied de nez à cette fin. Construire une subtile mise en abîme et faire que les cent jours ne finissent pas. J’aurais pu et la tentation fut forte. J’aurais pu mais j’aurais eu la sensation de rompre un pacte que j’avais avec vous depuis 91 jours : celui d’écrire une page dans la foulée de la lecture de votre journal, au fil du temps, sans chercher de construction en amont, si ce n’est celle de me soumettre à la continuité des jours et d’atteindre ainsi le centième. Quand j’ai ouvert ma boîte à lettres qui devient de plus en plus, pour mon plus grand plaisir, une boîte à livres, j’ai découvert hier une enveloppe à bulles qui contenait un petit livre bleu. Je suis certaine que son expéditeur savait le piège qu’il me tendait. Allais-je mettre au chaud cette porte de sortie ? J’ai passé tout mon dimanche avec le livre bleu. Je lisais et ne parvenais pas à me décider à écrire cette chronique. Je voyais déjà les liens et sauts à inventer en toute fin de parcours et comment rester avec vous avec quelques carnets de plus, en sortant de mon chapeau ce si beau joker. En effet, un généreux éditeur, avait expédié, spécialement pour Marcelline Roux, un de vos carnets inédits, pour nourrir mon obsession woolfienne. Vous imaginez, ma Chère, l’effet produit au last Day, en annonçant qu’à la fin de votre pavé rose, j’avais trouvé, comme par miracle, un rectangle bleu inédit. Cela aurait eu beaucoup d’allure de poursuivre le voyage, surtout qu’Ulysse est de la partie dans votre cahier bleu, jamais édité et gardé au secret dans une bibliothèque universitaire du Sussex. J’ai même découvert que 67 autres, du même acabit, y sont encore ! L’envoyé est un carnet écrit de 1907 à 1909 qui tient le compte de vos lectures des Anciens grecs et latins, Homère, Virgile, Platon, Sophocle, Eschyle...J’ai lu la très intéressante introduction faite par Mireille Duchêne. Elle explique que ce carnet est votre façon de vous approprier les classiques, vous qui avez été privée du droit de faire des études, parce que femme. Il montre votre manière d’égaler les garçons en plongeant en solo dans l’apprentissage des langues anciennes. Vous étudiez avec la singularité qui sera toujours la vôtre  et tenez votre carnet de lectrice à la manière d’un Socrate qui réagirait en se posant des questions pour construire sa pensée. Ce carnet prouve que vous vous appropriez la culture classique réservée aux hommes de votre temps. Vous immerger dans l’étude vous permet aussi de dépasser le chagrin terrible de la mort de Thoby, votre jeune frère,  en Grèce, justement. Vous préparez, sans aucun doute, votre entrée en écriture. Un universitaire suggère que l’on devrait même réétudier l’ensemble de votre prose en lien avec cet héritage grec ancien. Vous avez révolutionné les codes littéraires, pétrie de culture classique. Ces petits carnets ou mémento, sont autant de méthodes intimes pour acquérir une culture littéraire et construire un dialogue et débat personnel avec le texte, pour l’absorber et le réfuter. Je prends conscience que j’ai utilisé votre méthode avec votre journal, sans en avoir connaissance avant ce jour. Votre carnet bleu, pour moi, garde la trace matérielle de l’activité de votre esprit tandis que vous lisez les anciens comme mes Cent jours sont celles de mon dialogue entre votre présent et le mien. Comme vous le faites avec L’Odyssée d’Homère, vous vous affranchissez du jugement des autorités pour échafauder une réflexion, j’interroge vos lignes sans compulser l’appareil critique, juste pour mettre en résonance nos parcours. Vous notez des échantillons de textes, vous revenez sans arrêt, vous creusez, méditez les pages lues, comme j’ose le faire avec vous. Vous posez des questions à vos interlocuteurs de papier, osez des réponses, exactement comme je me le permets. C’est incroyable : vous aviez donc autorisé, par anticipation, ma démarche. Décidément, ma Chère Virginia, vous ne cesserez jamais de me surprendre. Je continue toutefois de jouer le jeu du temps qui coule jusqu’au bout car le retour à Ithaque ne peut s’anticiper. Il viendra en son temps, dans l’harmonie ou la discordance. Ulysse a sans doute craint de ne pas être reconnu. Il me faut craindre de ne pas savoir terminer par une ouverture sur d’autres carnets inédits et de rentrer, sans vous, vers mon port d’attache.

Marcelline Roux

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23 juin 2019

cent jours avec Virginia Day 91

 

 

Samedi 6 avril 1940 Samedi 6 avril 2019

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(c) catevrard

 

Nous sommes en écho de samedi et de 6 avril. Je peux même ajouter de lumière : « infiniment colorée, froide et tendre. »Je m’arrête là car je n’ai pas, comme vous, mangé un dur steak de cheval procuré avec des tickets de rationnement. « Ce devait être un malheureux cheval de fiacre de Bloomsbury ». J’ose espérer ne pas être au bord d’une guerre mais cela est difficile à savoir quand on a le nez plongé dans son époque. Dans mon insouciance, j’ai savouré poisson et petits pois frais. Vous vous réjouissez d’avoir bouclé deux manuscrits remis à Léonard, passé un jour en bibliothèque pour vérifier des citations, trouvé de la soie pour faire des chemises et tricoté des cravates. Je m’amuse à l’idée de vous surprendre tricotant des cravates et reste époustouflée par la multitude de choses que vous accomplissez en une journée. Je devrais essayer de manger du cheval. Après tout je ne déteste pas le rouge du Nord, saucisson avec une fine peau toute rouge. Je cacherais à mes amis écologistes mon secret vitaminé. Si c’est par mimétisme woolfien, ils pourraient absoudre mon carnivore péché. Si je fais le décompte de mon jour, je me traîne derrière vous : pas de réalisation de cravate, ni de manuscrit bouclé. Je peine à trouver un titre pour quelques lignes écrites, pas de tissu à confectionner quoique j’aurais pu en acheter ce matin lors d’un vide atelier d’artistes. Je me connais : j’aurais craqué sur quelques coupons et je serais restée face à eux comme une poule devant un couteau. Je suis moins habile de mes dix doigts que vous. J’ai préféré acheter deux toiles d’amies peintres : joie plus certaine. Me reste à les accrocher sans me donner un coup de marteau. J’ai quand même coupé des branches d’arbuste qui commençaient à dissimuler ma boîte aux lettres. Ce serait dommage car, tout comme vous, j’aime recevoir et écrire des lettres. Pour poursuivre la liste coté activités domestiques : j’ai passé la wassingue, mot flamand d’origine germanique qui vient de waschen, laver, et qui désigne la serpillière. Il fallait bien que je trouve une image incongrue à poser à côté de vos cravates en laine. Après tout, avec le temps vos cravates doivent s’effilocher comme les wassingues de Butor. «  Des haillons de ciel s’effilochaient comme de vieilles wassingues ». Celui-là ne doit pas souvent laver le sol pour laisser partir en lambeaux sa serpillière, ou trop souvent pour l’user ainsi. C’est toutefois insolite de comparer le ciel avec un tissu de sol. Cela ne vous aurait point déplu. J’aurais pu lire sous votre plume acide quelques déclinaisons sur le thème : elle filoche des phrases sur des sols wassingués. Quand vous décrivez votre rencontre du jour avec un enseignant Bonamy Dobrée, « tiré à quatre épingles, cheveux ras, gris, un arc-en-ciel de médailles sur la poitrine », c’est un peu comme si vous aviez lustré son portrait avec une toile à laver. Il faut dire que cet ancien militaire affirme sans vergogne son opinion sur la guerre. Il dit qu’elle ne durera pas, que tout restera calme hormis quelques attaques sporadiques. Il a, tout comme moi, le nez dans le seau du présent et ses affirmations sont plus que glissantes. Sous votre moquerie de ses médailles, je décèle votre clairvoyance. La lumière se fait moins tendre. Les haillons du ciel arrivent de l’ouest sans doute pour apporter quelques averses. Ce ne serait pas malvenu en ce printemps 2019 trop sec. Continuons d’avancer l’une et l’autre vers l’horizon des possibles. Il n’est que 16h00. J’ai encore espoir de compléter ma liste d’activités : lire Sur le Métier de Jean-Pascal Dubost, Maison natale de votre compatriote Henry James, tirer à la courte paille un titre idéal, aller à un dîner entre amis et apporter une crème plombière. En me forçant un peu, j’arriverais presque à avoir un emploi du temps woolfien, les aiguilles en moins. A moins que cette page, comme les 90 autres précédentes, ne soit ma façon de tricoter mon journal avec le vôtre. Je « ravaude », comme le dit Jean-Pascal Dubost, sur le métier, recycle votre mémoire dans la mienne. J’en espère un soupçon de compost contemporain. « Vous citer » me met en mouvement, fait venir, remuer, découdre mon intime avec vos mots. 

Marcelline Roux

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10 juin 2019

cent jours avec Virginia Day 90

 

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(c) catevrard

Dimanche 24 mars 1940 dimanche 24 mars 2019

 

Vous vous remettez difficilement de la grippe, des accès de fièvre continuent de vous accabler malgré une certaine tranquillité intérieure. Vous prenez un bain, contemplez les bouquets de votre maison et Léonard travaille au jardin en chemise bleue. Vous n’avez pas de livre sur le feu sauf le Roger Fry en corrections et des articles en vue pour Le Commun des lecteurs. Est-ce cela qui vous accorde ce répit ou l’arrivée du printemps et des oiseaux perchés sur les deux ormes que vous nommez Léonard et Virginia ? Je partage cette douceur du moment. Ici, le cerisier est en fleurs et tous les matins, un merle pousse un chant du réveil réjouissant. Vous entendez le rauque croassement de vos corneilles d’Asheham et cela vous agrée tout autant. Je suis rentrée d’une escapade angevine avec un nouveau livre et il m’accorde aussi ce repos. Surtout qu’un peintre, Jacky Essirard, a posé mes lignes sur les branches d’un arbre, peut-être un orme, après tout. Cette suspension des mots dans l’air frais printanier me calme. Ce livre d’artiste, tiré en 10 exemplaires, ouvre une parenthèse, apaise les questionnements liés à un récit avec lequel je peine et qui existe donc par ce minuscule extrait comme un rêve de fils tendus. Retendre les fils est aussi une belle façon de refaire communion avec des amis. Au retour, la Loire a continué à maintenir mon impression de sérénité. Les brumes matinales jouaient à la dissimuler pour mieux la dévoiler sous le soleil. Il suffisait de stopper la voiture sur le bas-côté et se laisser encore porter, par le courant cette fois. Mes yeux s’arrêtaient sur les îlots, sur les ponts, ou couraient avec le flot mais la sauvagerie du fleuve avait disparue. Des bateaux de bois à fond plat, nommés toues, quittaient les berges sans perdre le fil de l’eau. J’ai imaginé monter à bord et dériver. J’ai ressenti, comme vous, la force nécessaire du retrait pour tenir le cap. Ne pas vouloir accélérer le rythme, laisser passer les pensées : que les trop lourdes coulent et que surnagent celles qui déplient nos voiles et mènent un peu plus loin. Nous ignorons tout de l’arrivée au port final. Notre joie tient dans l’instant qui nous prend tout entier. J’ai laissé Jacky et les amis dans la ville d’Angers poursuivre les rituelles lectures poétiques. J’ai perçu les liens tissés entre eux comme les fils tendus du petit livre. Cette sensation suffit. Regarder les autres se rassembler autour d’un texte lu dans un musée, concentrés face à une œuvre, réjouit pleinement. Chacun repart ensuite sur ses traces mais la rencontre silencieuse offre de s’en aller plus optimiste sur notre potentielle humanité. Visité Chenonceau, dont j’avais un très éloigné souvenir d’enfance. J’ai lu avec attention les cartels sur Diane de Poitiers, Catherine de Médicis, Louise Dupin. J’essaie toujours d’emmagasiner des repères historiques moi qui flotte dans l’histoire de France plus difficilement que les embarcations sur la Loire. Il me faudrait une seconde vie pour combler ces trous noirs. A mon retour je vous disais que le cerisier était en fleurs et j’ajouterai que le jardin semble quitter l’hiver. Les crocus sont sortis, mais aussi les jacinthes, les jonquilles, les arbres sont en boutons, les pensées pointent toutes couleurs dehors et les hortensias leurs premières feuilles. Tous ces signes sont élans de vie. Je ne me résous pas à croire qu’au printemps prochain, vous quitterez volontairement cet assaut. Sans doute, qu’un autre auteur Julien Bosc, qui a lui aussi volontairement quitté cette vie, et que la bande angevine célébrait après mon départ, vous a mieux comprise que je ne le peux. Quand la vitesse de l’autoroute m’a rattrapée, j’ai éprouvé une grande fatigue. Peut-être que je m’épuise à tenter de comprendre les séparations. L’eau doit continuer de couler. Un matin, la brume se lèvera sur ces bouts d’histoire. Je serai déjà ailleurs. C’est mieux ainsi. Je vous porte dans ce jour 90, comme j’apporte un peu de Julien Bosc, d’Antoine Emaz, autre poète angevin disparu. Les communs lecteurs que nous avons réussi à former ces quelques jours aident à retendre nos vies vers l’espoir de jours à venir. A mon décompte, il en reste dix ! Mon journal découle si facilement du vôtre que je me demande comment il voguera sans vous. Sans doute vais-je devoir apprendre à lâcher vos amarres.

 

Marcelline Roux

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18 mai 2019

cent jours avec Virginia Day 89

VW89

(c) catevrard

 

Jeudi 7 mars 2019 bis

Je vous écris de la Fondation Vuitton où je visite la collection de Samuel Courtauld. Je ne suis pas à l’aise avec l’idée de participer à la mise en valeur de ce lieu. Le groupe LVMH n’a pas besoin de publicité. Le comique est quand même qu’il se situe rue du Mahatma Gandhi. Heureusement que ce dernier n’est pas enterré car il se retournerait dans sa tombe. Je ne suis pas certaine que cela aide sa réincarnation. Disons que Gandhi n’est plus affecté par les incohérences humaines ! Autre surprise : je ne m’attendais pas à vous rencontrer, ma chère Virginia, au milieu des Cézanne, Seurat et Renoir du collectionneur britannique. C’était mal vous connaître. Evidemment, j’aurais dû faire le lien entre Roger Fry et Samuel Courtauld. Evidemment, ce grand industriel du textile, inventeur de la rayonne, avait pris conseil auprès du grand critique et passeur d’art qu’était votre ami Roger Fry. Evidemment, j’aurais dû savoir qu’ils avaient été tous deux précurseurs en faisant découvrir aux anglais les post impressionnistes et même fait scandale en organisant des expositions autour de Cézanne devant un public pas encore prêt. Au moment où vous bouclez votre Roger Fry, je vois cette collection. Je cherche dans ma bibliothèque votre livre, quête les mentions de la rencontre entre ces deux hommes mais ne trouve pas. Je lis en diagonale. Je prendrai plaisir à replonger plus tard et plus longuement dans cette biographie. A la fin de l’exposition, j’ai donc lu votre nom sur le cartel. Vous étiez venue chez Vuitton sans m’avertir. Aviez-vous aussi quelques scrupules à fréquenter l’endroit ? En tous les cas, vous étiez invitée chez les Courtauld et vous vous plaignez d’avoir des difficultés à rivaliser avec les Cézanne et autres chefs-d’œuvre qui ornaient les murs. Peut-être avez-vous eu la dent plus dure sur vos hôtes. Je ne suis pourtant tombée sur aucune phrase assassine dans votre journal. La luxueuse maison néoclassique a dû quand même aiguiser votre sens critique. J’imagine qu’ont roulé dans votre tête  des formules telles que : déposer l’avant-garde picturale dans un nid si kitch, c’est enfermer un animal sauvage dans un zoo…J’aurais bien repris à mon compte quelques unes de vos savoureuses piques pour contrer la bonne conscience des hommes riches de la rue Gandhi mais je n’ai rien dégoté. Dommage. Est-ce finalement que vous étiez troublée, comme moi, par la vision culturelle de ce Samuel Courtauld ? L’homme, bien qu’industriel, estime essentiel d’apporter la culture au monde, juge nécessaire l’enseignement des arts et fonde l’institut Courtauld pour former des professeurs à l’éducation artistique. Il fait don de ses tableaux à la National Gallery. Visionnaire, il défend la démocratisation culturelle. Est-ce que la fondation Louis Vuitton joue ce rôle aujourd’hui ? Je n’en suis pas certaine. Je pressens un enjeu de communication, même si le geste architectural est volontaire et les expositions intéressantes. Pas prise de risque, ni le souci de transmettre au plus grand nombre. Le libéralisme capitaliste contemporain est parfois plus féroce et sournois que le paternalisme d’un Courtauld. Bernard Arnault ne fait pas don de ses collections aux musées et un rapport de la Cour des comptes a dénoncé sa manière, peu philanthropique d’utiliser à bon compte la loi sur le mécénat, gonflant le coût de la construction à 790 millions, pour déduire 60% de ses impôts sur bénéfices. Beau coup de maître et sans pinceau ! Trouvez moi vite une formule, ma Virginia ! Vous auriez plus de raison de railler le ressucé d’un Beaubourg vuittonien hébergeant les impressionnistes, devenus pour les foules, si ce n’est conformistes, du moins classiques, que l’écrin sucre d’orge des Courtauld abritant un art pour le coup avant-gardiste au 19ème. Trempez votre plume dans un soupçon d’acidité et je repartirai plus légère de ce lieu ! Gandhi nous encouragera à afficher quelques paroles décapantes à méditer dans sa rue !

 

Marcelline Roux

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