atelier du passage

28 juillet 2020

L'Obstination du perce-neige Françoise Ascal

l'obstination

 

Françoise Ascal appelle toujours son lecteur par des titres vivifiants et interrogeants tels des bribes de haïku : Le Bleu d’octobre, Rêve de verticalité, Table de veilleL’Obstination du perce-neige s’inscrit dans cette lignée, complétant la suite poétique. Ce carnet dévoile, par fragments, des années de vie et de réflexions de 2012 à 2017. Le lecteur est invité à entrer en intimité, pas de manière voyeuriste, plutôt pour partager, en humilité, les questions du quotidien. Comment se débrouiller pour se sentir en vie, pour louer ce qui nous est donné, malgré la maladie, malgré la violence du monde, comment cultiver l’obstination du perce-neige, « bulbe confié à la nuit » ? L’autrice ne donne aucune leçon, avoue ses doutes, ses manques, ses redites de livres en livres qui rythment sa quête. Elle décrit, comme nulle autre, ses instants d’abandon face à la praire de Melisey, moments brefs où elle sent qu’elle a « une place sans lutte, ni menace », que s’asseoir « à la petite table sous le sapin » suffit, « sans rien forcer. » L’expérience n’a rien de tiède ni de mou, malgré son apparence de « rêvasserie ». En contrepoint, il est des pages où la maladie dévore, réduit les possibles, réveille le spectre de la souffrance, son injustice, son incompréhension, même si l’empreinte de joie et de calme creuse de petites galeries souterraines. Quel courage d’avoir gardé le fil avec ses carnets malgré la méfiance grandissante vis à vis de l’écriture ! En ces traversées souffrantes du « journal du deuxième sous-sol », en ces temps de vieillissement, et même dans ces moments où seul le bonheur de vivre, d’être en adéquation avec les choses comble, continuer à écrire ne va pas de soi. Cette problématique n’est pas une mise en abyme formelle, ou une coquetterie d’auteur, non, elle est philosophique, métaphysique, taraude avec passion beaucoup de ceux qui déposent des bouts de vie dans des carnets : « cette conscience des mots qui trahissent l’amont des mots », « la difficulté d’atteindre l’observation sans lui donner forme par les mots. » Ce carnet pose la question essentielle de la vie avec ou sans l’écriture et en même temps, il est un hymne permanent et percutant à la musique, à la nature, aux livres des autres reçus comme autant de compagnons de route. A la fin de ma lecture, je me suis sentie apaisée : la quête que mène Françoise Ascal est celle que nous menons tous à notre façon, sauf qu’elle nous fait le don de ses paroles, approche pour nous la lampe du lieu vers lequel on court souvent en aveugle. La réponse à la justification de l’écriture ne peut émerger timidement qu’après coup : le carnet posé sur la table permet la vie sous les sapins et ces pages seront des cairns sur le chemin d’un lecteur, pages qu’il n’aura de cesse de glisser dans ses poches comme les cailloux du Petit Poucet mais peut-être cette fois pour mieux se perdre en forêt et s’oublier, ou sur la piste d’une pierre turquoise étrangement disparue. 

Françoise Ascal parvient, dans ce journal où la maladie est omniprésente, à proposer un livre d’une grande force, de cette force qui déborde de soi pour aller rayonner chez le lecteur. Même aux jours de désespoir, les pages dégagent quelque chose de solaire, qu’on peine à quitter, vers lequel on voudrait revenir à peine le livre quitté. Une phrase, à l’entrée du 15 novembre 2016, pourrait résumer ce volume – comme, rétrospectivement, ceux qui lui sont antérieurs : « Je suis en vie ».

Les encres de Jerôme Vinçon accompagnent chaque transition d’une année à l’autre, de leur noir profond et lumineux, comme une pause accordée, une autre forme possible de méditation.

 

« Pour mes dernières années, je choisis la gratitude et la lumière ».

 

Marcelline Roux et Frédérique Germanaud

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20 juillet 2020

Carnetophiles

Depuis longtemps, j’écris dans des carnets ou des agendas. J’en ouvre, j’en jette, j’en rachète, j’en garde. M’est venue l’idée d’en savoir plus sur ce petit objet fonctionnel et transportable : son rôle dans l’écriture, sa place dans les poches. Ce qui me plaît, c’est qu’il se fout des classes sociales, des métiers, se glisse partout : dans le tablier du jardinier, la chemise du peintre, le sac d’une bricoleuse. Bernard Bretonnière, grand concepteur de listes, a partagé avec moi sa liste des écrivains à carnets. Dans la suite des noms, j’ai pioché François de Cornière. J’ai ouvert son « En principe », édité à l’Echoppe, qui commence par le souvenir d’un carnet, celui de son grand-père. Plus précisément, son premier coup de foudre est pour le « clac » de l’élastique de ce carnet, ce clac qui dit les pages bien « à l’abri, au secret, bien à plat ». Il ajoute qu’il aime les carnets pour en changer. « Repartir à zéro. Et sentir dans sa poche cette présence de papier. » Avec ce « En principe », le carnet accueille, comme il se doit, brisant les hiérarchies, la cuisine, la pêche, le « bel été », les bruits, l’amitié, l’amour, le bonheur. « C’est sans doute le principe le plus dur à écrire, le principe du bonheur. Pourtant, certains jours, on s’en croirait capable. Capable de tout dire, de tout écrire, de tout faire partager. » Les instants de vie sont attrapés par le filet à papillons des mots, conservés, partagés avec le lecteur, comme lors d’une conservation tranquille. Effet de ralenti pour saisir le ténu, le fragile. Et juste pour dévoiler des lectures potentielles avec la liste des carnetophiles de Bernard Bretonnière : Guillaume Apollinaire, Christian Astolfi, Jules Barbey d’Aurevilly, Peter Carey, Christophe Carpentier, Justin Cartwright, Louis-Ferdinand Céline, Bruce Chatwin, Jean-Marie Chevrier, Jean Contrucci, Michel Déon, Virginie Despentes, Missy H Dunaway, Hélène Frédérick, Neil Gaiman, Yves Gerbal, Sophie G. Lucas, Julien Green….je m’arrête à ce moment de l’alphabet, ajoutant Françoise Ascal, Christian Doumet et Antoine Emaz...Le programme des vacances est établi ! Reste à m’acheter un nouveau carnet avec ou sans élastique, juste pour le principe du bonheur.

M.R.

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11 juillet 2020

Sophie ou la vie élastique Ariane Dreyfus

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Ariane Dreyfus aime les compagnonnages. La danse, le cinéma, la peinture. On l’a lu dans de précédents recueils. Elle écrit ici dans la lumière des Malheurs de Sophie. Compagnonnage, on devrait plutôt dire : élan, rampe de lancement, tant ces quelques épisodes du livre de la comtesse de Ségur revisités donnent vitalité et force aux poèmes. Qu’on connaisse ou pas, qu’on ait souvenir ou pas de cette lecture, là n’est pas l’important. C’est toute l’enfance qu’on retrouve dans cette « vie élastique » : sa crudité, sa cruauté, sa spontanéité.

Sans pieds et sans cheveux

« Elle est morte la poupée »

Sophie la soulève et sourit la première,

Oui, morte !

 

La mort de la poupée préfigure celle de la mère, lors d’un naufrage et,

 

Maintenant elle est obligée

De dire Maman à Madame Fichini.

 

Le recueil saisit au vif, tranche net. C’est l’été, le temps des contrastes, des excès, de la sensualité.

Puis, après la mort de Madame de Réan, le départ du cousin Paul, c’est l’hiver.

 

Le plancher craque, il faut empêcher

Le cœur de se fendre, de noircir

Le dos à la cheminée

Attendre

 

Avant que ne revienne la saison des cerises.

Elle est élastique, cette vie de petite fille : elle est un jeu, une joie, avant de craquer et de blesser. La mort est très présente dans ces pages, celle de la poupée, des animaux, de la mère, de l’été. Mais, Sophie, toujours, rebondit.

Quelques citations, isolées ou intégrées dans le texte -Guillevic, Sandro Penna, Colette...- viennent comme souffler à l'oreille du lecteur un écho ou un contrepoint à la mélodie principale (ainsi, à la presque toute fin de l'ouvrage :  "Me comprenez-vous bien ? C'est de vivre que je parle" - Denise Levertov)

Langue limpide, tout innervée de l’énergie de la petite fille, Sophie est un vrai bonheur de lecture, un livre-poème à mettre en toutes les mains.

 

Frédérique Germanaud

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03 juillet 2020

Vinciane Despret et Baptiste Morizot

 

Ces deux-là ont en commun d’être philosophes, curieux, inventifs et, ce qui ne gâte rien, d’être des penseurs  lisibles par le commun des lecteurs, les non spécialistes des constructions philosophiques et des comportements animaux. L’un et l’autre ne théorisent pas hors sol : leur réflexion trouve sa source dans de longues observations in situ, l’une des oiseaux, l’autre des loups.  Leurs livres laissent la part belle aux descriptions animalières, à partir desquelles ils élaborent des systèmes de fonctionnement du sauvage, des interdépendances entre les différentes espèces du vivant humain et non humain dénués d’a priori. De fil en aiguille, ils nous conduisent à questionner notre rapport à l’autre, à notre rôle dans le monde, la place que nous y tenons et à comment nous devons nous ajuster sans cesse au monde qui nous entoure.  

Il faut lire la Piste animale, Habiter en oiseau, Manières d’être vivants comme des vagabondages intelligents, stimulants  et optimistes. On en apprendra sans doute autant sur les meutes de loup et les chants des passereaux que sur nous, nos comportements, nos territoires.

« il s’agit de multiplier les mondes, pas de les réduire au nôtre » (VD)

A ranger dans sa bibliothèque aux côtés de Jean-Christophe Bailly, Marielle Macé, ou Cynthia Fleury.

Les livres de Baptiste Morizot et Vinciane Despret sont publiés chez Acte Sud.

FG

 

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14 juin 2020

Le Discours, l'Amateur de billes et Ainsi sont-ils

Quand lire c’est rire...

 

Qui a dit que les auteurs d’aujourd’hui ne nous faisaient plus rire ?

Personne et c’est tant mieux !

 

Le hasard vient de glisser sous mes yeux trois livres qui ont dégourdi mes zygomatiques. Un livre de poche, Le discours de Fabcaro, a même provoqué quelques francs fous rires sous la couette car cet Adrien, la quarantaine déprimée, imaginant des discours pour le mariage de sa sœur, plus absurdes les uns que les autres mais tous trahissant un parcours de vie, m’a émue aux larmes.

 

Puis vint L’amateur de billes de Bernard Ascal aux éditions Rhubarbe. J’avais déjà beaucoup apprécié le ton décapant du même auteur chez le même éditeur dans Un cul-de-sac dans le ciel. J’ai retrouvé son œil perçant les travers de la société dans les récits de L’amateur de billes. Les situations ont beau être loufoques, l’imaginaire débridé, les détails cocasses, l’art de nous transporter en quelques pages dans la peau d’un autre, pas toujours comme il faut, est d’une jubilation qui happe et décale notre regard au présent, sur le sens de nos petites manies et de nos petites vies. Comme dit le préfacier Claude-Louis Combet, l’hilarité est grinçante mais l’art du conteur jamais défaillant : « le temps a beau être sombre, le plaisir reste entier. » Et la cerise sur le gâteau est le travail de la langue, j’ai savouré nombre formules et raccourcis de pensée. Si philosopher peut se faire en collectionnant des billes, philosophons quitte à finir calot, tacot ou mieux bille de terre !

 

Enfin, n’allez pas croire qu’il n’y a que les hommes pour avoir la plume rieuse. Isabelle Flaten avec Ainsi sont-ils aux éditions du Réalgar est ma troisième cartouche. Pour ceux que la lecture de fragments effraie, ils n’y penseront déjà plus au bout de la deuxième page. Ils seront même ravis d’aviser des textes de longueur inégale et se laisser prendre à l’art de la chute. Dans ce livre, on ne sait jamais qui on rencontre au prochain tournant. Isabelle Flaten croque tous azimut un homme en prison, une mère en maison de retraite, une ado en colo, un couple qui se délite, autant de bouts d’histoires qui pourraient être des bouts de nous qui sommes comme eux. Car l’autrice fait semblant de nous louer pour mieux nous peindre à rebrousse poil.

« Peut-on vivre sans l’autre ? »

« Peut-on vivre avec l’autre ? »

Isabelle Flaten ne répond pas mais traverse elle aussi à grandes enjambées stimulantes les coulisses de la comédie humaine. Là encore, on philosophe sans en avoir l’air, avec tendresse et justesse.

 

Ces trois livres démontrent que le rire rend intelligent et Bedos n’aurait pas dit le contraire.

Alors, si vous croyez encore en parcourant les librairies et les bibliothèques, que toutes les nouveautés sont déprimantes, vous avez déjà trois références à dégainer !

 

MR

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28 novembre 2019

cent jours avec Virginia Day 100

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Vendredi 28 mars 1941, Mercredi 23 octobre 2019

Sur la colline, Maison Jules Roy

 

Le journal est clos. Virginia n’est plus.

 

A qui écrire mon centième jour ?

Aux pensées que Virginia a eues en marchant vers l’eau ?

A Léonard lisant sa dernière lettre ? Aux rhododendrons qu’il taillait ?

A la rivière Ouse ?

A la maison de Rodmell ? A l’orme qui abrite ses cendres ?

Aux sentiers des collines d’Asheham ?

Aux robes qu’elle n’achètera plus ?

Aux livres qu’elle n’aura pas lus, pas écrits, pas édités ?

Aux éditions Stock qui rééditent le journal ?

A sa sœur Nessa ou l’amie Vita ?

Aux pierres de ses poches ?

A la canne échouée sur la berge ?

Au banc de Russell Square ?

Au verre de lait ? Aux parties de boules ?

A Jules Roy qui n’a pas d’exemplaires de Virginia dans sa bibliothèque ?

Aux fidèles des Cent jours sur le net ?

Aux prochains lecteurs de Virginia qui auront envie d’ajouter des jours aux miens ?

A mes deux woolfiennes, celle qui met en ligne, celle qui dessine ?

 

Ce matin, je marche sur le bord de La Cure, ce n’est pas l’Ouse, mais presque : Ouse, était autrefois nommée Ure, à une consonne prêt, j’y suis. Le nom de Cure, au pied de la lettre, évoque des vertus curatives mais Virginia n’aurait pas aimé cette mièvrerie. Elle préférerait les champignons vénéneux trouvés en chemin qui ajouteraient du piment à la sauce de l’au revoir. L’hommage à son venin serait plus juste mais, lâchement, je renonce au poison.

  Virginia est partie au printemps, je la quitte à l’automne. Ce moment où la nature dévoile les lueurs des choses mourantes. Ainsi, Virginia continue de vibrer. Elle qui a fait feu de tout bois pour écrire continue d’infuser et pas comme une tiède tisane !

  « Quand je périrai, ce sera avec tous mes pavillons déployés » a-t-elle écrit sur l’avant dernière page de son journal. Je le lis comme l’ultime coup de pied aux fesses qu’elle me donne : ne perds aucune goutte de vie ! Virginia est un alcool fort ! Au printemps prochain, l’humus des Cent jours aura infusé, je guetterai les pousses nouvelles.

Marcelline Roux

 

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06 novembre 2019

cent jours avec Virginia Day 99

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 (c) catevrard

 

 

mercredi 15 janvier 1941 dimanche 21 Juillet 2019

 

J-1 ! La fin approche et tout me rappelle à vous. Vita et Virginia sort en salles et une série d’émissions vous sont consacrées sur France culture. Le film n’est pas un chef d’œuvre, plutôt une bizarrerie composite mais cette tentative de renouveler le biopic donne à entendre votre correspondance avec Vita Sackville, votre volonté de mettre la femme au cœur de sa liberté. Je passe sur les scènes d’hallucinations produites avec des effets spéciaux qui laissent de marbre, la partition musicale qui, voulant déconstruire la référence, casse l’atmosphère. Je garde l’idée d’une énergie vibrante, décapante, amoureuse et l’ouverture sur l’écriture d’Orlando. Côté radio, j’attends plus. J’espère que les clichés sur votre folie et votre froideur seront décapés et que votre révolutionnaire force de pensée emportera la mise. Je n’ai pas posé de congés pour écouter en direct. Cela m’aurait protégée de la canicule. Le 15 janvier 41, vous apprenez la mort de Joyce. Vous avouez votre première incompréhension du texte puis votre relecture, voyant l’admiration de Katherine Mansfield. J’aime vos emportements littéraires autorisés très tôt par votre père : ne jamais aimer un livre parce que les autres l’aiment, oser son propre jugement. Vous avez été capable de dire d’Ulysse : pages indécentes, vulgaires, incongrues, aux «  allures de vieille fille, le col boutonné jusqu’en haut », ou d’« étudiant qui gratterait ses boutons », tous les défauts de l’autodidacte. Vos tournures sarcastiques vont me manquer mais vous n’avez jamais apprécié vos admirateurs, plutôt respecté vos détracteurs. Je range donc mes louanges. J’écouterai dans ma chambre à moi, la nuit tombée, espérant un soupçon de fraîcheur captée, tout ce que l’on dira de vous. Vos tournures vipérines réveilleront peut-être mon esprit ramolli par la chaleur. Après avoir écouté l’ensemble des traversées réalisées par Simonetta Greggio, je vous retrouve telle que je vous ai lue dans votre journal : essentielle au sein de l’incroyable et créatif groupe de Bloomsbury, liée merveilleusement à votre sœur Vanessa, batailleuse pour le vote des femmes, active, marcheuse, engagée politiquement même sans don de politicienne, joueuse dans votre façon de vous habiller, comme dans vos relations avec les enfants, épouse en complicité tendre et intellectuelle avec Léonard, snob à vos heures, tout en aimant la vie rustique et solitaire à la campagne...Bref, ces émissions sont une merveilleuse retraversée des trois années avec vous. J’ai réalisé n’avoir pas lu La Traversée des apparences : mon ticket woolfien reste valide pour cet aller. Si c’est par hasard que je vous ai découverte et lancé ce défi des Cent jours, je sais désormais à quel point ce que vous avez été, fait, écrit, traverse ma vie. J’aimerais adopter le rythme de vos journées entre écriture, marche, repas avec Léonard, cigare, courrier et lecture mais il me faut gagner quelques guinées avant de tendre tout à fait vers cette simplicité. J’en reviens à votre page du jour : sous la neige, en visite éclair à Londres, vous découvrez vos squares de briques rouges devenus blancs sous la poussière des bombes et vous vous rendez à la bibliothèque pour faire un stock de littérature anglaise. Je n’arrive pas à croire que le compte à rebours est définitivement activé pour vous, comme pour nous. Dans vos dernières pages, vous écrivez : « à mon âge, la vie tout entière paraît si belle », vous posez votre regard sur la colline d’Asheham et sa couleur sous la neige vous touche. L’espace et le silence de Rodmell vous procurent de prodigieuses heures de lecture. Rien n’annonce les pierres dans vos poches et la rivière Ouse. Votre suicide n’est pas l’unique conséquence de tourments personnels mais puise dans le désarroi provoqué par un monde en guerre pour lequel vous ne voyez pas d’issue : plus de paix, plus de lecteurs, plus de vie qui vaille la peine. Votre suicide est politique au même titre que celui de Stefan Zweig, Geneviève Brisac a raison de le réaffirmer sur France Culture. Toutefois, vous vous êtes trompée comme pour Joyce : nos pays ont retrouvé la paix et la lecture. Les femmes votent aujourd’hui, même si elles n’ont pas toute la liberté pour laquelle vous avez œuvré. Les livres écris depuis n’ont hélas pas rendu le monde plus respectueux de la nature que vous aimez tant. Je pourrais, comme vous, sachant que disparaissent les forêts de l’Alaska, d’Amazonie et les glaciers polaires, me dire qu’il n’y a plus d’issue, que l’expression « mourir à petit feu » prend tout son sens avec le réchauffement climatique et qu’aucun gouvernant ne sent le feu qui pourtant lui brûle les fesses. Je pourrais, comme vous, plonger dans le fleuve au bout de ma rue mais je tiens car je sais que vous vous êtes trompée. Vos erreurs créent mon humanité et vos écrits l’audace de suivre mon chemin.

Marcelline Roux

 

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21 octobre 2019

cent jours avec Virginia Day 98

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 (c) catevrard

 

 

vendredi 15 novembre 1940 samedi 22 juin 2019

 

Chère Virginia,

Je nous ai installées à l’ombre des bouleaux. J’ai lu votre page de journal. Vous décrivez votre emploi du temps bousculé par la présence de Léonard, près du feu, dans votre pièce, empêchant votre passage à l’écriture, l’achat d’un pantalon en serge bleu, les inondations, les bombardements, vos doutes par rapport à l’écriture et puis soudain votre revigorant mise en ordre de votre fameuse chambre à vous. En écho, j’ai enfin trouvé une table de chevet et j’ai, aussi, rangé mes livres. Depuis, je tournicote des arbres au jardin en passant par la cuisine et ne parviens pas à écrire notre jour : la peur de la fin qui approche. Notre première journée ensemble date de 4 ans. Elle se terminait par les attentats parisiens. Que de bombes entre nous! Peut-être même, y en a-t-il une à retardement, celle que nos Cent jours a déposé dans ma vie. Je ne pouvais imaginer en commençant cette lecture-écriture à quel point vous vous immisceriez dans mon quotidien pour installer une familiarité joyeuse. J’ai accroché votre portrait face à mon bureau, au-dessus de mon banc et sur le bureau de mon ordinateur. J’essaie de marcher à grandes enjambées. Je n’ai plus aucun scrupule à porter de grands chapeaux, surtout l’été. J’ai encore quelques réticences pour l’adoption du manteau de fourrure et la canne mais suis assez tentée par le fume-cigarette et les jupes longues avec bottines. Ces mimétismes superficiels vous feraient sourire. Sachez que j’achète aussi les livres que des contemporains produisent sur vous : j’attends la sortie de votre biographie fictive par Emmanuelle Favier et un ami a déniché au Marché de la poésie un Ainsi parlait Virginia Woolf chez Arfuyen. Je ne suis pas devenue une spécialiste woolfienne mais vous êtes devenue une présence secrète. Et d’autres, à mon plus grand bonheur, ont partagé ma traversée et vous ont accueillie comme si vous faisiez partie de notre bande. J’aime avoir créé, sans toujours en prendre conscience, la vie qui va avec Virginia Woolf. Imaginez ma panique : comment va aller ma vie sans Virginia ? Certains diront qu’il vaut mieux arrêter avant le plongeon final. Soit ! Mais quand je fais mes longueurs de crawl, il n’est pas rare que vous brassiez à côté de moi. Vous étiez brillante nageuse et l’eau, présente dans vos textes comme dans votre vie, est un miroir, un double de votre force infinie et immuable comme de vos tempêtes épuisantes. J’aurai besoin d’eau fraîche pour supporter la canicule qui s’annonce. Je vous sais sous les inondations et Lewes semble devenu un port. Les bouleversements climatiques sont les autres bombes de l’ époque. Pas toujours facile de trouver l’abri. Quels conseils me donneriez-vous pour faire face à notre séparation ? Tourner la page et ouvrir d’autres carnets ? Voler de mes propres ailes ?. Je pourrais comme l’auteur Rick Bass, vous considérer comme mon mentor, et vous confectionner un dernier repas. Dans son livre Sur la route et en cuisine pour mes héros, il part de son Montana, glacières chargées de viande d’élan pour se mettre à table avec ses écrivains préférés. Ce sera moins facile pour moi de quitter mon nid pour atteindre vos hauteurs mais qui sait, si vous ne pourriez déguster quelques mets spirituels ou quelques spiritueux. Quel plat choisirais-je ? En dessert, un cake à ma façon avec épices, fruits et miel. Vous pourrez nous servir un thé à votre façon. En plat, je vous apporterai un de mes bocaux de potjevleesch, facile à transporter, plat du Nord, juste la rive en face de votre pays, à base de trois viandes cuites en gelée. La gelée cela vous connaît. Je dissimulerai la honte de mon accent anglais quand vous éprouverez des difficultés à prononcer le nom flamand. Cela mettra de la légèreté à ce repas d’adieu. Je ne sais anticiper les ruptures. Elles me tombent dessus, même quand je les provoque. D’un coup, les choses se détachent et ne reviennent plus. C’est la première fois, que je peux tenter d’y mettre les formes. Peut-être réparez-vous quelque chose...

 

Marcelline Roux

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05 octobre 2019

cent jours avec Virginia Day 97

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 (c) catevrard

 

 

Dimanche 20 octobre 1940 dimanche 9 juin 2019

 

De retour à Londres, vous découvrez des files de personnes, avec valises et enfants, attendre devant les bouches de métro pour se mettre à l’abri au moment du raid nocturne. A Tavistock Square : amas de ruines, trois maisons rasées. L’endroit, où vous avez écrit nombre de vos livres, n’est que gravats. A votre autre adresse, Meck Square, les vitres ont été soufflées, vos bibliothèques effondrées. Vous vous mettez en quête des cahiers de votre journal. Je prends conscience que votre pavé rose, qui m’accompagne depuis tant de jours, aurait pu ne jamais exister. Disparaître comme tant d’autres de vos objets sous les bombardements allemands. Vous ressentez étrangement un soulagement d’avoir perdu vos biens. Il vous plairait de recommencer une vie nouvelle, dans un dénuement presque total, libre d’aller où bon vous semble. Est-ce le fait d’avoir retrouvé vos cahiers et beaucoup de vos livres ? Le fait de savoir qu’il faudra déménager ce qui reste à la campagne qui vous pèse déjà ? Est-ce la guerre qui affole et rend toute possession dérisoire ? Est-ce de constater que certains sont plus démunis encore ? J’ai eu cette envie chevillée au corps : partir avec le minimum, vivre dans un petit lieu, dans l’épure, délestée de toutes attaches matérielles. Pouvoir se dire que l’on refait un nid, le sien, avec trois fois rien. Les moments de crise provoquent ce sursaut de résistance minimal et vital. Me reviennent les images du film Madadayo de Kurusawa : le professeur de philosophie, après avoir, lui aussi, perdu sa maison, cette fois sous les bombardements américains, se retrouve avec sa femme dans une minuscule cabane en bois. Il y écrit au pinceau sous la pluie. Je n’ai pas expérimenté ce dénuement mais j’ai senti qu’une force paradoxale naissait de ce possible. J’espère que ce n’est pas qu’une vue de l’esprit et que l’humain parvient à surmonter certaines pertes et se relier à l’essentiel pour créer du nouveau. Pour vous hélas, l’Histoire aura le dernier mot mais il me plaît que vous ayez ressenti l’élan du recommencement. Il fait chaud chez vous, comme en plein mois d’août, et le soir, tandis que Léonard nettoie les parterres en tenue d’été, vous marchez sur les collines. Vous entendez des obus tirés de Douvres. Votre jour est plein de contrastes et de choses affolantes pourtant votre quotidien tient encore face aux images et sons angoissants. Pas de chaleur estivale de mon côté, ni d’images de désolation, j’ai la sensation d’avoir traversé en douceur ce dimanche de pentecôte. Dans la petite maison de Foujita, encore un lieu minuscule, des musiciens ont fait résonner des sons japonais avec violoncelle, flûte et koto. Dans ce jardin et cette maison à vivre avec atelier sous les toits, ce fut une façon originale, en cette pentecôte, de faire redescendre l’esprit du couple Foujita. Léonard Foujita a dû apprécier le symbolique hommage à sa juste valeur, lui qui s’est fait tardivement baptisé. Rien de grandiose dans cette demeure mais beaucoup de signes déposés, de pièces intimes, refaites entre tradition et modernité, fenêtres tournées vers le jardin. Foujita avait un certain humour et un don de l’épure, est-ce cela qui a préservé son énergie jusqu’à très tardivement ? A 80 ans, il se lance dans une fresque gigantesque pour une chapelle à Reims. Le génie et la foi ont fait le reste. Je ne peux vous souhaiter la foi ma chère Virginia, je connais votre athéisme mais que le génie et l’élan soient avec vous ! Cette lettre aura reçu, à son insu, quelques stigmates de la descente du Saint-Esprit! Après tout si c’est moins douloureux que les bombes...

 

Marcelline Roux

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15 septembre 2019

cent jours avec Virginia Day 96

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 (c) catevrard

 

 

Dimanche 15 septembre 1940, dimanche 26 mai 2019

 

Les bombardements ne cessent pas sur Londres. La Hogarth Press est touchée comme la cour du British Museum, beaucoup de barges coulées, de pertes humaines. Le courrier arrive de plus en plus lentement, les trains sont irréguliers. Votre cuisinière s’en va et vous vous réjouissez. Vous avez toujours craint les présences domestiques. Vous instaurez quotidiennement « un acte de damnation d’Hitler ». Vous transportez du bois, manquez de café mais continuez, envers et contre tous, vos parties de boules. Vous vous rendez en bibliothèque pour préparer vos articles et discours et en profitez pour égratigner joyeusement les critiques littéraires. « Tous ces exercices de style tellement brillants et tellement dépourvus d’air et de chair ». Vous seriez étonnée de découvrir qu’aujourd’hui, les prescripteurs littéraires sont de moins en moins écoutés et que se développent des zones en marge, avec des booktubeurs, des blogueurs, le plus souvent des blogueuses, qui s’emparent des livres et en font la promotion, à leur façon, pour leurs pairs. Nous ne gagnons pas toujours en analyse stylistique mais en souffle nouveau et en chair. Comment vous seriez-vous emparée de ces moyens de communication ?Vous n’auriez pas boudé ces ouvertures et la présence des lectrices sur le net aurait piqué votre curiosité. Par contre, le contexte européen contemporain aurait ravivé votre répertoire d’actes de damnation. Je viens d’aller voter et attends, avec tristesse, les résultats. D’après les sondages, le taux d’abstention sera élevé et les partis nationalistes et extrémistes vont récolter de nouveaux députés. C’est effrayant. Les anglais votent alors qu’ils vont quitter l’Europe. Vous ne pourriez comprendre comment nous en sommes arrivés là, vous qui subissez les raids allemands, craignez l’invasion des troupes ennemies, croyez en la force de la France pour résister. Vous qui avez vu l’Europe exploser, ne pourriez accepter qu’elle disparaisse une nouvelle fois sous les votes. Il m’est étrange de lire votre journal en écho de mon présent. Nous ne savons ni tirer les leçons de l’histoire, ni progresser vers la paix durable. Un petit signe réjouissant : en faisant mes courses, on m’a offert une rose rouge. J’ai réalisé, trop tard, que c’était pour la fête des mères et que j’usurpais largement ce rôle pour une fleur. J’ai glissé la reine rouge dans mon panier, ni vu, ni connu. Je ne suis pas certaine que vous auriez fait de même. Vous auriez, par bravade, revendiqué être sans bambins accrochés à vos jupes et défendu le fait que les femmes puissent avoir une chambre à elle et moins de journées à jongler entre crèches, repas, boulot et mari. A moins que vous n’eussiez été blessée…. Comment osait-on remuer cette douleur de votre impossibilité d’avoir un enfant et vous obliger à feindre la maternité en dérobant une rose, rouge de surcroît ? Vous auriez argumenté sur l’origine pétainiste de la fête des mères et défendu le droit d’une fête pour le vote des femmes. Au moins, me suis-je servie de ce droit de vote que vous avez eu tant de peine à obtenir. Décidément, l’histoire vient secouer nos consciences avachies. La rose n’a perdu aucune de ses épines.

 

Chère Virginia, je reprends le fil de notre jour pour vous confirmer les résultats des élections européennes. Le parti frontiste et extrémiste arrive en tête en France, malgré une participation plus grande des votants. Étrange que puissent être réélus des condamnés ne siégeant pas au Parlement européen. Ailleurs, aussi, les europhobes ont gagné. Quelque chose explose, cela ne fait pas encore le bruit des bottes mais je ne suis guère rassurée. 

 

Marcelline Roux

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