atelier du passage

16 juin 2018

J'entends des Voix : entretien avec Françoise Ascal

J'entends des voix est une nouvelle rubrique de l'Atelier du Passage. Elle donne la parole aux écrivains, aux éditeurs, à ceux qui font le livre. Aujourd'hui, l'Atelier du Passage s'entretient avec Françoise Ascal à propos de la parution de son dernier livre, La Barque de l'aube. Camille Corot, aux éditions Arléa.

Après la publication de ses journaux et de plusieurs recueils de poésie, Françoise Ascal nous livre un récit, variations entremêlant la figure du peintre Camille Corot et celle d’un ancêtre portant le même prénom, tué à la guerre de 14-18.

 

L’Atelier du Passage : Rouge Rothko*était un recueil de textes poétiques issus d’œuvres picturales. Pourquoi ce désir ou cette nécessité de revenir à la peinture ?

Françoise Ascal : Je ne reviens pas vraiment à la peinture, car sous des formes différentes, elle est constamment présente dans ma vie et mes livres. Elle m’accompagne et me nourrit, que ce soit par la fréquentation d’œuvres anciennes ou par le dialogue avec mes amis peintres à travers la réalisation de livres d’artistes  (Yves Picquet, Gérard Titus-Carmel, Jacky Essirard, Jean-Pierre Thomas, entre autres). J’ai pratiqué  moi-même et suis sans doute un peintre refoulé !

Pourquoi le choix s’est-il porté sur Camille Corot ?

Curieusement, je pourrais dire que je n’ai pas choisi ! J’étais alors immergée dans un chantier d’écriture au sein duquel j’avais le sentiment de m’intoxiquer. Il me fallait faire une pause, revenir vers une possibilité de lumière et de sérénité. Corot, que j’affectionne depuis longtemps, m’a apporté ce dont j’avais besoin. J’ai feuilleté à nouveau les livres dont je disposais, j’en ai acheté d’autres, je me suis rendue au Musée de Reims pour voir au plus près ses toiles et, chemin faisant, le récit a fait irruption sans que je l’aie prémédité.

Le livre est tissé autour de deux Camille – le peintre et l’ancêtre (« mon Camille intime ») -, mais aussi d’un troisième protagoniste qui a son rôle tout aussi important : l’écrivaine et la femme que vous êtes. Comment s’est mise en place cette structure ternaire ?

Ce dispositif, lui non plus, n’a pas été pensé en amont. J’ai démarré ce texte exactement comme on écrit une lettre intime, en m’adressant à Corot, avec le tutoiement de la familiarité. Et c’est au moment de poser le premier « Camille »  que l’association avec le jeune soldat s’est faite. À ma grande surprise, cette vague silhouette du jeune frère de ma grand-mère, mort à la guerre, s’est glissée entre les lignes. Je l’ai accepté comme un cadeau de l’inconscient. Le ton était donné. J’ai décidé d’assumer ma subjectivité. Je n’avais plus qu’à tirer les trois fils.

Le lecteur perçoit une très grande proximité entre le peintre et l’écrivaine (la reprise obsédante de motifs communs, l’indifférence à la « modernité », la quête de « ce qui échappe toujours »…). Peinture, écriture, deux moyens pour atteindre à un même but ? La Barque de l’Aube ne serait-il pas votre autoportrait, en miroir du portrait de Corot ?

Bien entendu, écrire sur quelqu’un délivre toujours en creux une part de ce que l’on est soi-même.  Ici, j’ai pris le parti d’intervenir dans le récit et donc de me livrer. Je n’ai pas écrit un « essai » sur Corot, exigeant de la distance, même si mon travail est très documenté. J’ai souhaité au contraire sonder cette relation qui me liait au peintre. Et réfléchir en effet sur les différents outils d’expression. La quête de « ce qui échappe toujours »  n’est pas spécifique à Corot. Tous les artistes engagés « corps et âme » la connaissent. Je perçois les « affinités » que vous soulignez. L’amour du végétal, des eaux dormantes, des crépuscules, le travail de mémoire, mais à bien des égards Corot est loin de moi. On pourrait dresser la liste de tout ce qui m’en sépare : je suis une écrivaine constamment travaillée par le doute alors qu’à l’inverse, il est un artiste œuvrant dans la confiance, la tranquillité — à l’exception des tous derniers jours de sa vie où il a exprimé ses craintes de ne pas avoir su peindre le ciel. Il dit travailler « comme l’alouette chante » ; il est animé par une foi religieuse à laquelle je suis étrangère ; la dimension politique semble éloignée de ses préoccupations alors qu’elle sourd dans nombre de mes écrits. Corot traverse la vie, selon ses propres mots, le « cœur content ». Je ne pourrais en dire autant et le monde d’aujourd’hui auquel nous sommes confrontés, ne m’oriente pas de ce côté !

 

*Rouge Rothko, 2009, ed Apogée

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12 juin 2018

La barque de l'aube. Camille Corot Françoise Ascal

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Corot est homme de carnets. Ce n’est donc pas un hasard si Françoise Ascal a croisé ses peintures et a été particulièrement attentive à ses tableaux avec femmes qui lisent. Elle est femme des carnets en écriture comme il l’est en peinture. Je ne m’attendais pas à trouver une lecture exploratrice de l’écriture dans ce qui semble d’abord un récit mêlant Camille Corot et un Camille surgit du passé. La première mise en abime est celle d’un Camille, mort trop jeune à la guerre, ayant laissé peu de traces, juste une médaille dont Françoise Ascal, enfant, devient l’héritière. Ce petit cadeau provoque paradoxalement  des traces. L’écrivain ne peut laisser ce Camille dans l’ombre des frondaisons : elle doit lui faire une place dans un carnet et même le ressusciter dans les feuillages de Camille Corot.

Tout cela n’est pas anecdotique. Le jeune Camille inconnu s’incarne dans le quotidien de marches et de chemins toujours repris par Camille Corot. Leurs paysages se répondent. Ils ne savent rien l’un de l’autre mais l’auteur parvient à dévoiler la vie de l’un et de l’autre telle que sa mémoire les invente, pour paraphraser J.B Pontalis dans sa connaissance de l’inconscient. Le Camille anonyme revit dans l’évocation du Corot célèbre. Ni l’un, ni l’autre ne se font ombrage mais dialoguent au-delà du temps.  La simplicité d’un Corot, sa façon de toujours revenir sur les mêmes endroits, son absence de recherche d’effet sur la couleur, sa quête de l’universel du sous-bois et des arbres dans une modestie d’approche, n’est pas seulement une porte vers l’anonyme Camille mais une nouvelle mise en abime : celle de l’écriture telle que la creuse Françoise Ascal depuis toujours. Loin de la formule qui emporte ou qui claque, l’auteur a modestement, avec constance et ténacité, déblayé les sentiers embourbés, embarquant les lecteurs dans sa quête intime. Même si elle affirme que « l’écriture n’aura pas servi à y voir clair, à démêler le vrai du faux, à approcher une vérité irréfutable » et qu’elle mourra aussi nue qu’elle est née, ce constat, amer sous une autre plume, est ici essentiel. Elle livre sa pensée d’écrivain, l’air de rien, sans appuyer mais en toute confiance dans les pas d’un Corot.

 Ce récit réaffirme une foi en l’écriture quotidienne et  conduit vers l’Aube en redisant l’émerveillement intact  devant les pommiers en fleurs, leçon de vie forte et optimiste.  Si un Camille peut en abriter un autre, un auteur qui décrit la démarche d’un peintre aimé peut, sans en avoir pleinement conscience, expliciter ce qui le pousse à écrire dans des carnets.

Ce livre de chez Arléa est une barque qui permet d’accoster sur des prairies, sous les feuilles, de comprendre comment le quotidien nourrit une démarche artistique en peinture ou en écriture. Il flotte du côté du sensible, du toujours recommencé, dessinant des ronds dans l’eau qui approchent nos vies et fascinent nos regards. Il est rassurant de savoir que certains écrivains ne laissent pas les oubliés dans les oubliettes et que certains peintres ne se lassent jamais d’emporter un bout d’arbre et de lumière dans leur atelier. Nous sommes des gens de peu et, grâce à eux, cela n’est pas triste. Corot n’est pourtant pas le peintre des préoccupations sociales, il ne connait pas les engagements d’un Courbet ou d’un Millet. Dans ses paysages, il ne s’attarde pas sur la condition des paysans, même si comme l’écrit Françoise Ascal, « il y suggère la vie ». Cela repose toute la question de l’acte intime et quotidien qui réveille des élans d’humanité. Corot n’aurait pas peint le jeune Camille suant dans les champs, pourtant il donne à revisiter en secret les lieux qu’il a traversés et contemplés, une autre façon d’attraper « la vie dans sa fugacité, comme la fine pointe de l’être ».

 

Marcelline Roux

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06 juin 2018

cent jours avec Virginia Day 66

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(c)catevrard

 

8 mai 2018

 Quand j’ai commencé à lire Ces hommes qui m’expliquent la vie, j’aurais pu me douter que vous ne seriez pas loin ma Virginia. En effet, Rebecca Solnit vous convoque à la page 89 et ne vous lâche plus pendant 10 pages. Avec ce titre, j’aurais pu imaginer qu’elle aborde de front comment Léonard, à sa façon, vous a expliqué la vie, en prenant, « pour votre bien », des mesures d’hygiène de vie.  Elle aurait pu parler de votre demi-frère qui tout en vous expliquant les joies de la belle société, vous faisait « goûter » aux contreparties incestueuses. Rebecca Solnit a choisi d’évoquer tout ce qui a construit votre liberté, en tant que femme et écrivain : votre façon de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans vous acharner à chercher le fait et la raison. « Une part du génie de Woolf tient à cette capacité négative, à ne pas avoir la moindre idée. » Saisir ce qui surgit, comme  « l’envol des bulles de savon quand on souffle dans un chalumeau évoque la foule des idées et de scènes » qui se précipitent hors de votre esprit et forment vos mots. Qu’est-ce qui souffle les bulles ? Pourquoi à ce moment-là ? Vous ne savez pas. Rebecca note que vous réclamez des circonstances qui ne forcent pas l’unité de l’identité, qui est une limitation, voire un refoulement. Dépasser les limites, ne pas circonscrire comme dans  Orlando, où vous jouez avec le passage des siècles et de l’homme à la femme. Vous célébrez une libération qui n’est ni officielle ni rationnelle, qui dépasse ce qui est familier, rassurant, connu pour explorer un monde plus vaste. « L’œuvre de Woolf constitue une sorte de métamorphose ovidienne où la liberté que l’on recherche est celle qui s’autorise à être en devenir, explorer, musarder, franchir les limites. Une championne de l’esquive. » « Les longues phrases de Woolf sont écrites de sorte à couler comme de l’eau, à devenir une force élémentaire qui nous porte et nous emporte. » « Woolf nous a offert l’illimité, un insaisissable qu’il est pourtant urgent  d’embrasser, liquide comme de l’eau, infini comme le désir, une boussole pour mieux se perdre. » J’ai eu envie de recopier tout cela tant je ressens à vous lire cette capacité à repousser le convenu, l’attendu et cela dans les moindres détails du quotidien. Ainsi, une traversée de Londres à la recherche d’un crayon devient une quête imaginaire. Rebecca Solnit le pointe avec justesse : la tyrannie contemporaine du  quantifiable, des tableaux de bords, de l’évaluation chiffrée, des comptages de dette, est causée par la faillite de penser des phénomènes plus complexes, subtils et fluides car « les systèmes comptables sont incapables de compter ce qui est important ». Comment comptabiliser le plaisir ou la joie de vivre ? On prône la rapidité plutôt que la qualité, l’utilitaire plutôt que le mystère, le profit plutôt que le bien public. Peut-être devrions-nous donner à lire dans les hautes sphères du pouvoir vos textes, Virginia, ou ceux de Proust et Joyce, dont les phrases repoussent de la même façon l’enfermement et ouvrent vers l’incertitude créatrice, plutôt qu’un Paul Ricoeur mal digéré…En tous cas, je sais pourquoi je converse avec vous depuis 65 jours, pourquoi je voyage dans vos pages et tente par cette vie à vos côtés de garder vos livres vivants. J’aime plus que tout cet échange ouvert qui crée aussi des connexions avec d’autres livres. Cette féministe américaine R. Solonit, ma contemporaine, comme sa traductrice Céline Leroy, ne se sont pas trompées. Votre féminisme n’ouvre pas sur de nouvelles étiquettes, il pousse les murs. Il nous aide encore aujourd’hui à ne pas baisser la garde et faire en sorte que les femmes puissent investir l’espace public sans danger. Et si on utilisait enfin le quantifiable des statistiques pour secouer les esprits : aux Etats-Unis, on signale un viol toutes les 6,2 minutes. Pourquoi tous nos experts en économie s’acharnent sur le PIB ?  S’ils déplaçaient leur viseur et osaient choisir ce qui importe de mettre à la Une des journaux, on se mettrait à repenser l’éducation et la culture. Allez, une dernière citation de Rebecca Solnit pour se mettre en route : « Le désespoir est une forme de certitude, la certitude que l’avenir ressemblera beaucoup au présent(…). Avoir confiance en l’avenir, c’est rester en capacité de le créer sans certitude. Savoir que la réalité ne correspond pas forcément à nos projets mais faire confiance malgré tout en l’avenir. »

 

Marcelline Roux

 

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31 mai 2018

entretien avec Jacky Essirard

 

L’atelier du Passage ouvre une nouvelle rubrique : J’entends des voix, qui donne la parole aux écrivains.

Aujourd’hui, Jacky Essirard nous parle d’ Eté 70 qui vient de paraître aux éditions Yovana.

 

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Eté 70 s'ouvre sur une période de convalescence après une opération bégnine. Le narrateur profite de ce temps de repos forcé pour remonter dans le passé, rejoindre les années 70,  un ancien amour, et s’interroger sur l’homme qu’il est devenu.

 

 

Quel a été le point de départ, l’élément déclencheur de ce roman ?

On m’a opéré d’une hernie inguinale. Une association inconsciente  s’est produite à ce moment-là entre la cicatrice d’aujourd’hui et celle invisible qui s’est installée après l’été 1970. Nos souvenirs sont peut-être régis par ce système de conditionnement : un évènement, un souvenir, une cicatrisation plus ou moins réussie.  Je voulais réanimer cette histoire pour en comprendre le mécanisme. La partie fiction s’est introduite ensuite, comme si cette plaie devait engendrer davantage que du souvenir. 

 

Une scène du livre évoque le spectacle Hair, symbolisant ces années de liberté, et on peut lire cette phrase : « le monde était provisoirement habitable ». Y a –t-il une  nostalgie de cette époque ? Est-ce une manière, par contraste, de porter un regard sur notre monde contemporain ?

J’ai vécu ma jeunesse à une époque plutôt joyeuse. La société d’alors ne nous convenait pas. Famille, travail et service militaire offraient un chemin tout tracé. Mais marcher dans les pas de nos prédécesseurs nous semblait impossible. Il y avait l’opposition Est/Ouest et la Chine, la colonisation et la guerre du Vietnam, la censure.  La situation économique était favorable, nous ne manquions de rien sauf de liberté. 1968 a été un accélérateur, la société traditionnelle a basculé dans la modernité.  Les mœurs ont évolué, les consciences se sont élargies. Liberté, créativité, fraternité, nous étions dans une bulle d’optimisme. On sait que les bulles finissent par exploser. Pas de nostalgie, mais nous avons basculé dans une société qui tend à devenir artificielle, virtuelle et privée de sens. Notre société est réactionnaire par rapport à cette période en ce qui concerne notamment les mœurs, les acquis sociaux.

 

Le narrateur ne semble pas être à la « recherche du temps perdu », mais plutôt engager une réflexion sur la question du choix et ce qu’il est devenu.  Est-ce la raison des allers-retours entre passé et présent qui donnent une structure double au texte ? La raison, également, de l’utilisation du présent, dans les deux temporalités du roman, comme si elles coexistaient ?

Je voulais jouer sur les deux périodes à la fois. Rendre présents les souvenirs comme si , ayant ré-ouvert la cicatrice, le narrateur retrouvait les événements. Le narrateur est toujours le jeune homme qu’il a été, il s’est seulement rempli d’une quarantaine d’années. Le temps s’est coagulé et forme un espace unique. En filigrane, ce texte  parle de la relativité et d’intrication.     

 

Vincent a renoncé à son amour de jeunesse, la jeune femme pour laquelle il a pris la route. Il renoncé ensuite à une carrière de dessinateur et de peintre. Est-ce de la résignation ? Pourquoi ce choix d’un homme en retrait des événements ?

Parce-que les vainqueurs ne m’intéressent guère. Il y a davantage à apprendre dans l’échec que dans la réussite. D’ailleurs Vincent n’est pas un perdant véritable, il relativise le succès. On peut penser que cet amour contrarié l’a empêché de s’attacher à d’autres femmes mais finalement le hasard le met en présence de Margot et il se bat pour ne pas la perdre.  

 

Comme dans La Solitude du Quetzal*, les femmes d’Eté 70 semblent prendre leur destin en main et faire les choix que ne font pas les hommes. Est-ce quelque chose de conscient dans le processus d'écriture ? Les personnages ont-ils besoin de rencontres féminines pour progresser dans leurs propres cheminements ?

Dans le cadre d’un roman je pense que l’ambiguïté des sentiments suffit pour définir l’état d’esprit des personnages et leurs relations.  C’est par souci d’avoir des caractères bien définis que j’ai attribué aux personnages masculins des deux récits un manque évident de prise de décision. Ils ont eu tous les deux des déceptions et ça laisse des traces. C’est le noyau dur de leur personnalité. Mais  globalement et en dehors de ces deux livres, je crois que les hommes ont besoin de certaines  femmes pour avancer.

 

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*Jacky Essirard, La Solitude du Quetzal, ed. Yovana 2016

 

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Jacky Essirard est écrivain et plasticien. Il anime une maison d’édition associative, l’Atelier de Villemorge, qui publie des livres d’artiste. 

http://atelierdevillemorge.over-blog.com/2015/02/accueil.html

 

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29 mai 2018

Dans nos Langues Dominique Sigaud

Dans nos langues

Dominique Sigaud

Editions verdier

 

dans nos langues

On peut choisir de se raconter à travers son corps (Journal d’un corps, Daniel Pennac), à travers le collectif (les Années, Annie Ernaux). Dominique Sigaud tire le fil de la langue – du langage- pour dérouler son autobiographie.

Le livre s’ouvre sur cette révélation : A trois ans, l’enfant, accompagnant sa mère chez une femme de la haute bourgeoisie, constate le déplacement du langage, du maternel vers le social : la voix, attitude, contenu se modifient pour s’adapter à l’interlocutrice. C’est aussi l’instant où la mère lâche la main de sa fille.

A partir de là, l’auteure creuse. Elle va déterrer ce que la langue a fait d’elle, ce qu’elle en a fait, ce qui s’est peu à peu mis en place : sa langue. (« il n’existe de langue que singulière (…)). Enfance, études, liens familiaux, voyages, journalisme, lecture, écriture, maladie, le récit se met en place sous ce prisme unique. 

L’être est tout autant constitué de chair que de mots, de ce qui est dit, de la bouche qui le dit, de ce qui est tu (ces « implicites » destructeurs). Mais aussi de ce que dit l’autre, qui s’adresse à soi, impose, soumet, s’accorde, rejette, assujetti. De la langue de la littérature – admirables pages sur Marguerite Duras – à celle de l’enseignement, des médias, du travail, de la psychanalyse, l’existence est construite par le langage. L’écriture, bien-sûr, tient une place importante dans ce livre, y compris dans ses empêchements. Le récit se clôt sur les doutes d’une écriture encore possible, dans la maison de Julien Gracq, face à la Loire, où Dominique Sigaud se trouve en résidence.

Dominique Sigaud ne prend pas le parti du collectif ou de l’essai. Elle ne généralise pas, ne théorise pas. Elle reste collée avec acuité au plus près de la vie. De la sienne, mais aussi de ce que nous pouvons aisément faire nôtre,  partageant, éclairant des expériences communes. La langue n’est pas une abstraction. Elle est un élément concret, agissant, façonnant, libérant.  

« Le Réel donc. La langue va s’y nouer. S’y noue d’emblée. La façon dont la langue va s’y nouer est essentielle » écrit Dominique Sigaud à propos du cancer. Ces mots pourraient s’appliquer à chaque page, à chaque instant de nos vies.

Dominique Sigaud nous livre un admirable texte introspectif, d’une grande beauté et d’une remarquable intelligence.  

 

Frédérique Germanaud

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16 mai 2018

Cent jours avec Virginia day 65

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(c)catevrard

 

 

Chère Virginia, vous n’échapperez pas à ma carte postale d’Irlande. Je double mon rituel de la carte envoyée à Jacques Roubaud dès que je quitte la France avec cette carte pour vous. J’aurais pu la déposer dans la boîte verte en face de la maison de James Joyce, histoire de créer du symbolique, mais je n’étais pas certaine que ce moyen fût le bon.  Il fallait bien que j’ose vous dire comment j’avais ressenti ce pays que vous avez drôlement malmené. Vous aviez attisé les difficultés pourtant déjà lourdes entre anglais et irlandais. Je relis pour mémoire vos propos : « Grande solitude, pauvreté ; et mornes villages comme autant de carrés découpés(…). Impression d’un pays qui se meurt. Une terre plate, arrosée d’embruns et de pluie ; une poignée de hideuses villas du bord de mer, genre 1850. Partout une impression que tout est inférieur, couve et grimace, vous nargue ou vous assaille. Aucun luxe, pas de création, pas d’émulation ; rien que des raclures de Londres, plutôt détrempées et fadasses. Non cela ne me plairait pas de vivre en Irlande, malgré ses rochers et ses baies solitaires. Cela ralentirait mes battements de cœur, et tout mon esprit se déverserait en paroles. » Soit, vous donnez raison à tous les écrivains qui ont quitté ce pays : Joyce, Beckett, Wilde, Nuala O Faolain etc…sans nommer les peintres. L’Irlande est le pays de l’émigration : la rigueur catholique et la pauvreté, sans compter la famine, ont dicté cette prise de distance. J’admets aussi que l’on ne tombe pas sous le charme de l’architecture des maisons. Les plus anciennes aux toits de chaume ont pour la plupart disparu, sous le coup de la pauvreté, et les demeures récentes ressemblent à des rectangles fonctionnels posés sur des pelouses sans fleurs ni couronnes. Mais rien n’est inférieur comme vous le sous-entendez. Les baies, les landes de pierres du Connemara, les lacs, les rochers, la lumière ne couvent pas mais fouettent le regard et l’esprit : un grand bol d’air frais rince les images toutes faites. Les falaises d’Etretat y gagnent en intensité et le causse Méjean envahit l’espace. On ne peut parler « d’une vulgaire terre plate arrosée d’embruns » mais d’un paysage qui renoue avec les temps premiers. Dublin n’est pas un Londres affadi. C’est une ville plus humble, qui porte les stigmates des guerres intestines pour l’indépendance,  mais les gens y semblent étonnamment joyeux. Sans doute ont-ils chevillé au corps la conscience de ce qu’ils ont traversé et la république acquise à la force des combats. L’ouverture européenne offre un souffle inespéré que les irlandais ne veulent à aucun point manquer. Dublin n’est-elle pas devenu la ville où les écrivains sont exemptés d’impôt pour pouvoir créer avec plus de sérénité ? La génération d’aujourd’hui savoure cette avancée en contemplant la mer et ces ciels changeants. Dans les pubs, chaque chanteur paraît avoir digéré toute la pop anglaise et la mélancolie irlandaise. Avec une maigre guitare, il dépose dans l’oreille l’intensité d’un concert. N’avez-vous pas apprécié la gentillesse irlandaise ? Cette façon débonnaire de venir en aide aux voyageurs perdus comme s’il allait de soi de consacrer son temps à résoudre le problème d’un autre ? Admettons que tout cela vous ait échappé. Comment avez-vous pu toutefois être insensible à la taquinerie irlandaise, véritable art de vivre ? Un gardien de musée raconte l’œil pétillant que Beckett assis à la terrasse d’une brasserie parisienne voit un homme s’approcher de lui, s’assoir, lui annoncer qu’il vient de Dublin et qu’il est trop heureux de rencontrer cet irlandais qui n’est pas revenu dans son pays depuis 20 ans pour lui donner des nouvelles fraîches. Beckett répond alors tranquillement, sans presque lever les yeux de son livre : j’imagine qu’il continue de pleuvoir sur Dublin comme avant. Virginia, vous qui avez la plume trempée, vous avez dû relever cet esprit moqueur irlandais. Enterrez donc la hache de guerre ! Reconnaissez que les anglais ont une dette vis-à vis des irlandais et reprenez le chemin vers les Buren ! Les irlandaises ont besoin de vous. Dans quelques jours, le vote pour ou contre l’avortement est en jeu. Une conférence de votre part, avec le style qui est le vôtre, serait du meilleur impact. Le premier ministre irlandais a commencé une ouverture en ce sens. Me permettez-vous de lui envoyer vos arguments pour que le « Yes » l’emporte enfin ?

 

Marcelline Roux

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05 mai 2018

Cent jours avec Virginia day 64

 

Lundi 9 avril  2018 Mardi 9 avril 1935

Ce 9 avril, vous vous rendez à la bibliothèque de Londres et rencontrez un certain Morgan qui fait partie du comité de la bibliothèque. Je ne sais ce que représente précisément ce comité mais il permet que les livres réservés soient envoyés à leurs membres. Beau privilège ! Votre Morgan vous fait monter la colère quand il explique que ce comité est réservé aux hommes et que seule une femme y a été admise et ce fut la catastrophe. « Les dames sont parfaitement impossibles » vous dit malicieusement ce Morgan citant Leslie Stephen, votre père. Vous rentrez prendre un bain comme s’il fallait vous laver de cette méprisante remarque. « Ces brusques colères sont excellentes pour mon livre ; car elles bouillonnent et deviennent transparentes ; alors je vois vraiment comment les convertir en belle prose, claire ironique, sensée. Au diable ce Morgan qui a pu croire que j’allais accepter… » d’entrer dans son comité. Vous avez vraiment de quoi sortir de vos gonds et heureusement que l’écriture a pu faire fructifier ce mépris insensé. Quel beau pied de nez ! La femme écrivain et reconnue refuse l’invitation d’un machiste. Que les clubs des hommes restent fermés sur eux-mêmes, que leur bêtise cause leur ignorance et leur perte ! C’est étonnant qu’en 1935, on en soit là. J’aurais dû me souvenir que vous étiez interdite d’étude et qu’avec Vanessa vous récupériez les cours de vos frères pour vous instruire. Nous ne sommes pas si loin de la ségrégation  des noirs n’ayant pas le droit de prendre le bus. J’oublie que les droits sont fragiles. Ne vois-je pas aujourd’hui dans les collèges les garçons prendre la parole et les filles rester en retrait ? N’entends-je pas que le droit à l’avortement pourrait être remis en cause ? Ne vois-je pas sur les feuilles d’impôts le nom de l’homme prévaloir sur celui de la femme ? Ne baissons pas la garde ! Votre saine colère ne doit pas se diluer avec l’eau du bain. J’aimerais voir les jeunes générations envahir les bibliothèques pour reconquérir les livres, les filles comme les garçons se retrouver dans ces lieux et créer des comités mixtes pour défendre le service public, ce bien commun que l’on oublie parfois de fréquenter et de faire vivre comme s’il allait de soi que nous allions toujours avoir accès à la culture. Il suffit de peu pour que les lois du marché, les rigueurs budgétaires nous privent de cette gratuité-là. J’envie votre façon de transformer la colère en prose romanesque. Il eût été jubilatoire de lire sous votre plume ce que vous auriez fait avec un comité de femmes dans la bibliothèque de Londres : autant de mégères qui seraient venues déranger le calme des fauteuils clubs des messieurs. J’imagine les lectures qu’elles auraient déclamées à voix haute, textes choisis qui auraient fait mouche. Elles auraient pu pousser le vice à lire dans leur bain, lavant leurs corps de tous les interdits. Qu’est-ce qui fait qu’un jour une femme noire entre dans un bus et s’assoit au milieu des blancs ? Qu’est-ce qui fait qu’un jour des comités interdits à ces insupportables femmes soient ridicules ? Cela fait cent ans que vous avez vécu cette insulte ! C’est loin et c’est presque hier. Je ne sais ce qu’en penseraient les jeunes filles d’aujourd’hui ? Elles comprendraient mieux que moi, elles qui sont soumises à la loi des regards masculins, à la loi des frères, des pères, des oncles dès qu’elles quittent l’enfance. Elles ont peut-être intégré mieux que moi cette barrière muette qui les retranche d’une part de la vie. Je ne pensais pas aborder à nouveau la question des droits des femmes avec vous mais votre 9 avril m’y replonge. Ce fil parcourt votre œuvre et il n’est pas inutile de le laisser poindre régulièrement. Qu’est-ce que quelques années de droits face à des siècles de non-droit ? Les acquis ne sont pas gravés dans le marbre. Il est urgent de continuer à ouvrir les bibliothèques aux deux sexes, aux sans papiers, aux migrants, à tous ceux que l’on voudrait trop vite exclure de nos petits comités, au risque de devenir nous aussi bien vite obsolètes et ringards. Bon, si j’allais prendre un bain pour laver cette colère montante.

 

Marcelline Roux

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21 avril 2018

trois chats deux écrivains Claude Pujade-Renaud Daniel Zimmermann

Claude Pujade-Renaud - Daniel Zimmermann

3 chats, deux écrivains, journal

Editions Rhubarbe

 

 

3chats

J’aime lire les journaux d’écrivain : pas seulement celui de Virginia Woolf mais aussi celui de Charles Juliet, de Françoise Ascal, de Pierre Bergougnioux, d’Hervé Guibert et j’en passe. Je ne comprends pas que cela ne soit pas un genre prisé des lecteurs. Quoi de plus stimulant que de partager un coin de quotidien d’un auteur que l’on aime ? Notre vie semble alors mise en écho. Il y a nécessairement des vibrations entre le parcours des êtres et la vie bouscule souvent la vision de l’œuvre. Evidemment, je ne suis pas dupe : je est un autre même au cœur du journal dit intime. Quelles traces y sont laissées ? Quelles notations éditées, lesquelles supprimées ou même jamais écrites dans le cahier ? Il est impossible de livrer sa vie : parfois un événement important n’est pas consigné, parfois un détail occupe une page entière. Le journal, genre paradoxal, tient de l’aide-mémoire, du déversoir, à la mise en garde, au galop d’essai, inclassable et aussi divers qu’il existe d’auteurs. Que dire alors de celui que je viens d’ouvrir ? Un journal écrit à quatre mains par Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmerman. Ce couple franchit une limite ou transgresse joyeusement les non-règles de l’art. Tout d’abord, la notion d’intime est dynamitée : l’un lisant ce que l’autre écrit et inversement. Ils poussent le vice jusqu’à parler d’eux à la troisième personne. Le « je » si cher au journal devient Claude ou Daniel. Ce pas de côté m’a, au début, agacée : le pacte de lecture semblait rompu. Ils me laissaient dehors. Je regardais deux personnages s’agiter à devenir universitaires, écrivains, amants et propriétaires de chats. La cadence et le dispositif d’énonciation rendaient a priori la complicité impossible. Le couple était refermé dans sa coquille, se mettant en scène mais ne laissant rien à l’a peu près, au  flottant, le propre de l’écriture du diariste. Je ne suis pourtant pas descendue du train de leur vie. J’ai tourné les pages et succombé à la litanie des Claude et des Daniel. Cette fausse objectivité qui dit la nature des repas, le nombre d’allers retours à Cavalaire, puis à Dieppe, les amis reçus, les heures d’écriture, de corrections d’épreuves, les rencontres avec les journalistes, les éditeurs, ne forme que la part émergée de leur vie. Au bout d’une cinquantaine de pages, je fus happée par la prose qui déroule des faits de vie comme un rouleau compresseur avançant coûte que coûte pour tenir, traverser les maladies, les coups de fatigue, les moments de découragement, les refus d’éditeurs, garder le cap de l’envie d’écrire encore et s’y remettre malgré tout comme la mort douloureuse d’un chat fera qu’un jour un autre chat viendra. Tout semble déposé à une certaine distance, peu de réflexion mais quantité de petits événements : restaurant, lieux, cours à la fac, opérations, noms de la famille et des amis mais rien sur leurs caractères, défauts, comportements, juste leur implication ou pas dans une revue littéraire. Peu de chose sur la composition et les enjeux des livres, seulement leurs titres et le nombre d’heures consacrées à leur écriture, les doutes, les renoncements et les nouveaux départs. Même l’amour du couple apparaît en filigrane et souvent en rudesse : temps de « baise », répétition des 20 roses pour l’anniversaire de Claude, achat répétitif d’une robe à l’occasion d’un livre accepté par un éditeur, huîtres et champagne offerts pour l’occasion. Il y aurait de quoi se sentir frustré. Pourtant, je n’ai pu lâcher ce défilement de vie, sans doute car quelque chose déborde la mise à distance : une tendresse mêlée d’exigence et d’incompréhension. Daniel n’hésite pas à pousser Claude sur le devant de la scène tout en critiquant et jalousant son succès. Il reste excessif en tout et Claude ne gomme rien de cette monstruosité. Le sulfureux ne les lâche pas non plus, comme paradoxalement l’extrême routine : les  camps de base que forment leurs lieux de vacances, toujours les mêmes comme des rituels indispensables à la vie avec et pour l’écriture. Le cadre est sans arrêt redonné. Il ne faudrait pas que la passion amoureuse ébranle la construction littéraire : les habitudes protègent. La manière d’écrire, déroutante au début, marque cette nécessité d’objectiver ce qui sinon ne pourrait s’écrire. J’ai la sensation au fil du temps que c’est Claude qui prend de plus en plus la plume. Daniel dicte sans doute les règles du jeu mais Claude tient le stylo, comme elle tient la maison, repasse, cuisine. La femme qui écrit reste malgré tout celle qui assure l’intendance. Dans ce couple qui fait de la transgression un art de vivre, le bousculement des valeurs s’arrête là. Il est touchant qu’ils décident de ne pas effacer les manquements. Ils auraient pu enjoliver la mise en scène or ils mettent à nu les coulisses non glorieuses de la vie à deux. Les faits ont sans doute la peau dure mais le sang afflue sous cette épiderme et le lecteur est chamboulé d’avoir parcouru toutes ces années. La mort de Daniel, résumée en une phrase, en retrait du texte ajoute à ce parti pris de journal « objectif », une conclusion brutale mais décisive. Le quatre mains s’arrête et le livre se referme pour eux comme pour nous.

 

Marcelline Roux

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18 avril 2018

Ce Vide lui blesse la vue Denis Montebello

 

Ce vide lui blesse la vue

Denis Montebello

Editions la Mèche lente

 

 

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Le point de départ de cette réjouissante balade littéraire : un tesson cassé d’argile cuite portant une inscription et dessin pornographiques, daté du 2e siècle de notre ère et trouvé lors de pérégrinations virtuelles, dans les réserves du musée Ste Croix de Poitiers.

 

Ateuritus, auteur du « Salut ça pour elle, dans le con », a un nom unique, celtique et romanisé, quand à cette époque la bonne société en porte trois, adoptant la mode de l’occupant romain (… « à Poitiers comme ailleurs, on avait oublié les oripeaux de l’indépendance pour faire allégeance aux nouveaux maîtres »….).  Homme de condition modeste, donc, esclave ou ouvrier, Ateuritus dédie à Eutycha cette noble pensée et le graffiti explicite qui l’accompagne. Qui était-elle ? Une prostituée ? Eutycha est un nom d’esclave, nous apprend Denis Montebello. Et d’établir à partir de ces deux noms, de leur origine et étymologie, du support de l’inscription et du lieu où elle fut trouvée, diverses suppositions, diverses histoires, passant d’une époque à l’autre, du géographique à l’historique.  « Car il est bien à plaindre, ce Gaulois venu retrouver à Poitiers sa belle Orientale ». Avec humour et intelligence, Denis Montebello rapproche la brique antique, la « brique lubrique », de nos obscénités contemporaines, des graffitis de pissotière aux débauches exposées sur la toile virtuelle et entraîne le lecteur dans ses recherches et divagations érudites.

 

 

« Ce sont des épopées minuscules, comme les vies qui s’écrivent là, à la pointe, dans l’argile en train de durcir ». Denis Montebello s’intéresse aux petites choses. Elles ne sont pas sans intérêt, bien au contraire. Elles portent leur valeur et leur témoignage en ce qu’elles sont passées au travers des mailles du filet des « grandes » choses, art, culture, histoire. Elles disent – et encore aujourd’hui – ce que sont les hommes aussi bien et peut-être mieux que les œuvres de haute valeur qui ont trouvé place dans les musées d’art et les livres d’histoire.   

 

A une époque où l’effacement des traces –volontaire ou inhérente à une virtualité toujours plus grande de nos modes de fonctionnement – est de mise, cette œuvre de sauvetage a quelque chose de revigorant, d’autant qu’elle est faite sans pédanterie, avec légèreté, on pourrait dire avec tendresse et bienveillance. 

 

C’est un texte d’une grande mobilité, agile et inventif que nous livre Denis Montebello, dans la lignée de ceux publiés, un texte écrit avec une gourmandise contagieuse. Le lecteur sort de ces pages avec l’envie de pelleter la terre pour y trouver d’autres menus trésors qu’il donnera en pâture à son imagination.

 

Saluons la naissance des éditions de la Mèche lente, créées par Vincent Dutois, à ce jour trois livres de belle fabrication.

 

Frédérique Germanaud

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15 avril 2018

Cent jours avec Virginia day 63

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(c) catevrard

 

Dimanche 25 mars 2018

Les tortues sont de retour. Elles semblent en mode ralenti et ne se jettent pas avec avidité sur la salade fraîche, rapportée spécialement pour elles du marché sur ma bicyclette. Je ne me vexe pas, trop heureuse de savoir qu’elles ont survécu à l’hiver et qu’elles gambadent à nouveau dans les herbes.  Un air de printemps se fait sentir en ce jour des rameaux, les branches frétillent, certains narcisses pointent leurs têtes, les feuilles des rosiers sont revenues, bref, tout invite à batifoler. Je suis le mouvement et vous fais faux bond ma chère Virginia. Je vous fausse compagnie pour m’en aller dans le jardin de votre amie de cœur Vita Sackville-West. J’ai déniché son Journal de jardin sur une table de librairie par hasard. Que j’aime pour cela les libraires ! J’ignorais que Vita avait écrit. Vous ne deviez pas l’encourager beaucoup. A lire la préface, je trouve quelques coups de griffe dont vous seule avez le talent, pour lui avouer qu’un esprit d’artiste scintille rarement dans ses pages et que le plus souvent, c’est plat à force d’être juste. Quelque chose de secret, d’assourdi, plombe sa prose, qui ne vibre pas. Vita a surmonté votre acide lecture et continué à noircir ses carnets. Elle savait inconsciemment que vous ne taquiniez que ce que vous aimiez ou qui vous rendait jalouse. Je ne crois pas que vous étiez jalouse de l’écriture de Vita mais de sa belle énergie, sans aucun doute, comme de sa façon de faire cuire des harengs sur un réchaud, de ne pas tenir en place et de voyager sur la terre entière et aussi d’avoir fait d’un jardin une orgie de couleurs. Vita semble femme pleine de contrastes : un visage qui respire l’intelligence et la beauté et un corps vigoureux comme un éléphant. Il y a une dizaine d’années, j’ai visité votre jardin au printemps : c’était mon cadeau d’anniversaire. J’étais très émue d’entrer chez vous en votre absence. Votre jardin ressemble à l’anglaise que vous êtes, tout en tons blancs : les fleurs dessinent dans leur profusion même un certain ordre. Je n’ai pas visité celui de Vita mais je pense que cette femme qui expérimentait, traitait les fleurs comme des choses et les choses comme des personnes, devait avoir un jardin à l’allure d’une auberge espagnole. Voir mourir une violette la rendait triste comme si elle perdait une amie, l’euphorbe croissait en vigueur sans être inquiétée et une kyrielle de roses devaient s’épanouir sans vergogne. Elle aimait leur appétit d’ogresse. Chez elle, les roses dévorent, deviennent jungle, s’hybrident, se déguisent, se maquillent. Son jardin devait à coup sûr, déborder comme une boîte de fard trop pleine qui tâche les doigts. Votre Vita qui sent le hareng, ne devait pas avoir les talents d’une architecte paysagiste mais l’ardeur d’une femme nourricière qui abrite les végétaux comme autant causes perdues et leur donne toutes les raisons d’exploser à la lumière. J’ai commencé la lecture de son journal et, je vous le concède, il ne transporte pas l’âme du lecteur dans un ailleurs. Il est, sans jeu de mots, terre à terre. Elle y parle comme une botaniste enjouée qui passe d’une famille à une autre, qui ose des mélanges, des tailles non conventionnelles et qui en même temps retient la leçon des maîtres. On lit ses pages comme un traité de jardinage incarné. On peut s’y ennuyer, on peut sauter, piocher ici ou là, se perdre, s’arrêter, ne plus savoir où l’on est. Le calendrier et le passage des saisons guident nos pas, aucune convention n’est abolie. Vita est une vraie jardinière : elle vit avec les éléments. Elle ne sera aucunement votre concurrente en écriture mais sa vitalité est contagieuse. Ce n’est pas un hasard que vous ayez succombé à son charme rude et vivifiant. Allez, je vous abandonne toutes les deux pour retourner dans mon jardin, qui puise aux deux vôtres : un petit fouillis à l’anglaise. Aujourd’hui, il est couleur œuf de pâques : les primevères sont à la fête et parsèment des dégradés de rose comme autant de rubans. J’ai mis ma première lessive à sécher dans l’air et je vais aider quelques folles herbes à se développer. Un jour, je ferai le portrait des jardins pour découvrir quel homme ou quelle femme se cache en eux.

Marcelline Roux

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