atelier du passage

11 février 2019

cent jours avec Virginia Day 82

 

Mercredi 3 Janvier 1940, mercredi 4 janvier 2019

Chaque année qui commence pose à sa façon la question du journal. Vais-je poursuivre une année de plus ? Vais-je m’acheter un bel agenda moleskine ? Changer de format pour voir ce que cela provoque ? Investir par l’écriture quotidienne et banale un cadeau reçu à Noël qui confronterait mes gribouillis aux propos décapants d’artistes ? Je traverse chaque fois ce moment délicat. J’ai refermé le carnet vert 2018 et commencé depuis hier à jeter timidement quelques phrases dans le cadeau de Noël qui bouscule toutes mes habitudes : les jours sont des colonnes étalées sur deux pages, je n’ai plus le blanc d’une page par journée et une reproduction de tableau ponctue la semaine. Je me risque à ce perturbant partage du temps. Il oblige à la brièveté ou à déborder de la place réservée. C’est peut-être stimulant de bousculer mes habitudes. J’ai envie de voir si cela va changer ma façon de rendre compte de mes heures. Comme moi, Virginia en ce 3 janvier, vous osez changer de format de journal. Vous êtes allée, malgré le froid glacial, à Lewes, la petite ville près de Rodmell, acheter des feuilles de grand format qui formeront votre cahier 24, de l’année 40. Je choisis de réduire l’espace quand vous l’agrandissez. Nous travaillons en miroir inversé. Vous décidez de choisir le moment du soir et non plus celui de la fin de matinée pour consigner votre vie. Vous espérez gagner en cohérence et en consistance. Je vais donc croire atteindre concision et efficacité. Je n’ai pas hélas de moment fixe pour remplir mes pages. Etant salariée, je ne dispose pas de mon organisation temporelle. Je jongle et grappille des instants. J’avoue avoir un faible, comme vous, pour la tombée du soir, ce moment où les choses s’apaisent, les actions ont eu lieu ou pas. Il est alors possible de lâcher la bride et de se déposer. Il me faut parfois faire un vrai effort de mémoire, les dates ayant filé plus vite que mes notations et j’ai oublié comment j’avais vécu. Cette perte me retourne la tête : comment peuvent disparaître si rapidement les instants vécus ? Il est bon d’oublier pour avancer mais quand même, c’est parfois du gâchis. Je me demande même si je ne tiens pas mon journal juste pour cette raison : ne pas gaspiller le temps passé. Le retrouver est impossible, Proust m’a prévenue, mais j’aime envoyer au temps écoulé un signe de reconnaissance. Juste écrire : tiens, j’y étais ! J’apprécie la petitesse de cette écriture « comptable » des heures. Pas d’effet, ni de grandes réflexions sur le présent, j’en serai incapable, juste les traces déposées d’un quotidien. Cela me rappelle l’agenda de mon oncle, j’y ai retrouvé les indications des conversations téléphoniques et visites qu’il avait eues et même la notation des moments de lavage d’oreilles. Cela m’a faite sourire. Je note pas quand je me lave les oreilles mais tout lecteur, autre que moi, s’ennuierait mortellement à lire mon journal. Nous sommes bien en inversion totale, ma chère Virginia, car je ne me lasse pas de votre pavé rose. Peu importent nos différences, si j’en crois le conseil que vous formulez : « il faut sans cesse travailler tous les styles : c’est le seul moyen de maintenir l’ébullition. Je veux dire que la seule façon de prévenir la formation de croûte est de mettre le feu à un fagot de mots. » En 2019, je prends donc la résolution, grâce à vous, de veiller à ne pas devenir un croûton et mettre en ébullition ma marmite de mots. Si je ne parviens pas à expérimenter des styles différents, j’essaie de mener des projets différents pour ne pas laisser étouffer le feu. Sur le grill, j’ai donc en ce début d’année, la récriture d’un récit qui parle de deux hommes. J’avais laissé ce texte s’encrouter et il va me falloir un bon  coup de fourchette pour en venir à bout. J’ai en bouclage un poème et mis en route une correspondance avec une écrivaine vivante. En plus de mes jours avec vous, c’est pas mal de pain sur la planche. J’espère que la mie n’en sera que plus tendre ! J’ose vous souhaiter une vive année car vous avez sur le feu votre biographie sur Roger Fry et vous aussi en bavez ! Voilà notre vrai point de partage !

 

Marcelline Roux

 

IMG_2652(

(c)catevrard

 

Posté par atelierdupassage à 09:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]


27 janvier 2019

cent jours avec Virginia Day 81

 

VW81

(c) catevrard

 

Jeudi 20 décembre 2018, dimanche 17 décembre 1939

Nous voilà à la veille de traverser les fameuses fêtes de fin d’année, moment très éprouvant pour beaucoup d’entre nous. Trop d’espoir et beaucoup de déceptions ? Peur de l’abandon ? Obligation sociale de faire la fête malgré les événements ou son humeur ? Culpabilité de laisser certains seuls ou malades ? Je ne sais ce qui se trame dans nos têtes, peut-être simplement la difficulté à tourner des pages et à en ouvrir de nouvelles ? A lire votre 17 décembre, vous ne semblez pas inquiète. Votre Noël 1939 se passera à Rodmell. Vous allez rejoindre, en bicyclette par un brouillard givrant, votre sœur à Chaleston. Le dernier jour de l’année, Léonard fera du patin à glace. J’espère que la neige et la glace ne seront pas au rendez-vous de mon Noël 2018. Comme vous, je rejoins ma sœur mais du côté du Nord. Nous projetons une escapade gantoise sans envie de faire des glissades sur les canaux. Nous avons décidé de bousculer les rituels. Ce décalage géographique va-t-il ajouter un soupçon de légèreté à cette période ? Je vous dirai. Vous évoquez par petites touches le climat de guerre avec le sabordage du Graf Spee à la sortie du Port de Montevideo. Ce fut une vraie défaite allemande et une victoire des croiseurs britanniques alliés au croiseur Dunkerque. Nous faisions donc déjà cause commune ma Virginia en 1939. En foulant la digue de Malo-les-bains dans quelques jours, je repenserai à cet épisode qui a dû apaiser pour quelques jours votre inquiétude de l’imminence du conflit. Je repense à ce que dit Milan Kundera dans Les Testaments trahis : face à l’Histoire,l’homme avance toujours comme entouré de brouillard, il voit à quelques mètres, peut prendre des décisions de proximité mais ne devine rien du paysage dans son entier. Il faut accepter avec humilité cette cécité face aux événements qui secouent le monde. Notre vision est de courte vue. Je souffle un peu sur ces buées et je boucle mon bagage. Je vous quitte pour une semaine entière. Je ne puis emporter votre gros pavé rose au milieu des paquets cadeaux. Les séparations ont du bon quand elles ouvrent sur de chaleureuses retrouvailles. Les nôtres le seront, je n’en doute pas. Je vais vers le vent frais du Nord, les écumes, les plages de sable fin, les dunes, la bière, les gaufres et les frites, les conversations au chaud des maisons de l’enfance, les lumières poignantes du soir…J’accomplirai quand même quelques rituels : « faire la digue » en clin d‘œil poétique à Ludovic Degroote, chercher des fleurs chez le maraîcher, déguster un cramique au sucre ou aux raisins, une galette des rois spéciale à la crème pâtissière avant l’heure des trois mages. Bref, je ne vais pas me laisser abattre par la nostalgie. Reprendre du poil de la bête en bord de mer est un défi gustatif plaisant. Je ponctuerai ces moments de débauches culinaires par de longues marches : il ne faudrait quand même pas revenir avec trop de kilos, de belles joues rouges suffiront. Quels cadeaux vais-je vous offrir? Avez-vous fait votre liste au Père Noël ? Sans doute, des livres ? Je vous propose de choisir dans ma sélection: L’histoire du loup de Michel Pastoureau, Journal pauvre de Frédérique Germanaud, les poésies de Marina Tsvetaeva, ou vous qui aimez les biographies, la dernière sortie de Robespierre par Marcel Gauchet, La barque de l’aube de Françoise Ascal, Eté 70 de Jacky Essirard, Tout cet hier à l’intérieur de moi d’Antoine Silber, le carnet de Venise de Jean-Gilles Badaire…Je vous laisse réfléchir. Mon libraire est homme efficace et prompt à répondre à vos vœux. Je vous présente les miens car il se peut que je ne vous retrouve qu’après le réveillon du 31. Sacrifions au moins à la parenthèse des confiseurs ! Cette fameuse trêve est toute française, née vers 1875, elle marquait l’arrêt des débats parlementaires entre Noël et jour de l’an, une façon de ne pas s’irriter par des propos trop vifs et de déguster bonbons et chocolats. J’aime croire qu’en cette fin d’année 39 vous avez connu une période de suspens. La mienne sera iodée.

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 18:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

12 janvier 2019

cent jours avec Virginia Day 80

VW80

(c) catevrard

 

Samedi 9 décembre 1939, dimanche 9 décembre 2018

Chère Virginia,

Nous franchissons le cap symbolique des 80 jours de vie en échos. Pour marquer cette étape, je décide de changer ma façon de m’arrêter dans votre journal. Lorsque je sens la fin d’un livre approcher, souvent je freine ma lecture. Je propose donc de ralentir mes sauts dans vos pages et de suivre pas à pas vos dernières années : 1939- 1941. En votre 9 décembre, vous évoquez un retour en voiture pendant le black-out. Je me demandais ce que signifie exactement ce terme. Les anglais l’utilisaient, en temps de guerre, pour dire la réduction de l’éclairage d’un lieu afin d’éviter une éventuelle attaque : voilà donc la preuve de la situation mondiale tendue. C’est un minuscule indice dans cette longue page où vous parlez de votre lecture de Freud que vous jugez « très déconcertant car il réduit l’individu à un tourbillon » et que « si tout n’est qu’instinct, procède de l’inconscient, qu’en est-il du reste, de la civilisation, de l’homme dans son ensemble, de la liberté ? ». Vous dites avoir accompagné Louie pour un arrachage de dents et que Léonard est fou furieux car votre chien Percy a déterré tous les oignons plantés dans le jardin. Cette suite de faits quotidiens semble d’une incroyable banalité par rapport à cette indication du black-out qui induit nécessairement l’événement le plus grave qui soit pour l’humain : la guerre. Comment expliquer votre manière de ne pas dire ? Voyez-vous si mal ? Ne distinguez-vous pas en décembre 39, le conflit qui gonfle et va bientôt éclater dans toute sa violence ? Ou est-ce le propre du journal ? Cette écriture a une étrange capacité à occulter certains aspects même fondamentaux : Freud se serait, de ce point de vue, régalé. Vous laissez échapper ce « black-out » et continuez d’écrire votre journée comme un jour ordinaire, comme si le nez dans le sombre du présent ne permettait pas d’y voir clair et d’analyser la situation politique, chose que vous faites pourtant avec Léonard. Le journal est du côté de l’intime, de la transcription de détails qui ponctuent l’existence. Il cache parfois des pans entiers de réalité. Je devrais pour ma part, vous dire que des gilets jaunes manifestent partout en France, revendiquant des aides pour ne pas sombrer dans la précarité. Je devrais vous parler de cette révolte qui gronde dans mon pays plutôt que du ciel tourmenté. Je devrais vous dire à quel point ces giboulées de mars qui font irruption en décembre sont inquiétantes car trahissent le changement climatique. Oui, je devrais partager avec vous l’actualité et l’état du monde. Pourtant et souvent, le journal intime ne consigne pas ces éléments. Certains le font. J’ai commencé le journal de Jules Roy, en vous faisant infidélité, et je vois que la vie politique entre dans ses pages mais elle y entre de façon anecdotique, par le petit bout de la lorgnette : une visite de Mitterrand dans le Morvan, son ennui pendant le repas avec des élus locaux, sa petite phrase en direction de l’écrivain. Rien de l’analyse clairvoyante du temps présent. Dans le journal intime, nous sommes comme vous sur la route de retour de Lewes, dans le black-out de la vision politique du moment, immergé dans le tourbillon de notre être, des petits événements de nos vies. C’est d’ailleurs peut-être paradoxalement ce qui fait que nous lisons les journaux des écrivains pour sentir comment ils se débrouillent avec les choses bassement matérielles. Les visions prophétiques sont rares même chez les plus brillants. L’intrusion de l’Histoire se fait plus naturellement dans l’écriture des Mémoires. L’écrivain reprend, après coup, le fil de l’Histoire grâce au petit recul temporel. On voit ainsi dans les Mémoires d’Outre Tombe, Chateaubriand anticiper des remarques sur la décadence de la cour du Roi, car il a traversé la Révolution. Votre black-out m’a portée jusqu’à René : ce qui reste caché fait donc de l’effet. Freud aurait approuvé !

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 10:35 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , ,

29 décembre 2018

cent jours avec Virginia Day 79

VW79

(c) catevrard

 

 

Vendredi 25 novembre 1938 dimanche 25 novembre 2018

Vous voilà soucieuse chère Virginia ! Vous avez le sentiment d’être devenue un outsider car les jeunes critiques boudent votre œuvre. Vous citez des auteurs dont le nom ne me dit rien et semblez croire qu’ils éclipsent votre travail. Décidément, nous sommes aveugles sur notre temps présent. Vos livres ont cheminé jusqu’à mes contemporains et vous faites l’objet de deux tomes dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Cyril Connolly qui vous accuse dans son panorama de la littérature de pratiquer le style mandarin et d’user du jargon, n’a sans doute pas été clairvoyant mais vous a miné le moral et ralenti votre entrain à écrire. Bizarrement, c’est le besoin d’argent qui vous pousse à reprendre le chemin de la table et à envoyer de-ci de-là des articles. Le moteur qui pousse à la table est parfois très concret. Peu importe le motif, seule la production compte et de ce point de vue, vos lignes traversent le temps. Je me réjouis que vous vous soyez trompée en la matière. D’ailleurs en votre 25 novembre, vous semblez avoir dissipé votre aigreur et vous vous réjouissez de fêter l’anniversaire de Léonard qui a alors 58 ans. Vous ne dites rien des cadeaux, du déroulé de cette fête mais vous terminez votre page par un « Belle journée ! ». Je vous imagine lui offrir un pull chaud, quelques livres et des outils de jardinage. C’est pure invention de ma part mais cela m’amuse de vous voir arriver les bras chargés dans le salon où Léonard a dû déposer un disque aimé. Vous avez dû ouvrir une bouteille de bon vin français et deviser sur les dernières ventes de la Hogarth Press. Cette douceur quotidienne entre vous, j’espère que vous l’avez éprouvée. Je n’ai pas d’anniversaire à célébrer en ce 25 novembre, mais une Catherine à fêter. Demain, toutefois,  je me rendrai en catimini pour celui d’une amie. Nos résonances fonctionneront avec un jour de retard. La pluie, en attendant, nous sert de lien : il pleut sur Rodmell comme il pleut ici. C’est la météo idéale pour se tourner vers la bibliothèque, sortir quelques ouvrages, allumer la lampe, se glisser sous la couverture et tourner des pages. Grâce au marché du matin, j’ai de quoi fabriquer une soupe et garder la porte fermée jusqu’à la nuit tombée. Je ne déteste nullement ces moments imposés par l’hiver. Ils sont un nécessaire arrêt d’agitation. Sommes-nous toujours obligés de nous mettre en route ? Ne devons-nous pas savoir demeurer et décanter les impressions nombreuses de nos vies ? J’ai relu les pages de Colette dans L’Etoile Vesper et Le Fanal bleu. Invalide, elle est bloquée dans son appartement du Palais Royal. Les saisons lui sont apportées par les fruits et légumes, comme le vent et l’air que ses visiteurs attachent à leurs vêtements quand ils pénètrent dans sa pièce. Elle parcourt en esprit les lieux qu’elle aime : les vrilles de la vigne, les vendanges dans le bordelais, l’escapade genevoise. Elle trahit évidemment une certaine nostalgie de son autonomie perdue et pourtant, elle esquisse un contrepoint heureux de son statut d’observatrice affûtée qui déjoue les manies et les inconséquences futiles des valides. Votre soit- disant position d’outsider dans la critique de votre temps vous octroie la même liberté : celle de noter simplement les gens et de former librement une phrase, vous laisser aller au fil du courant de l’écriture créative. On ne sait jamais ce que les épreuves ouvrent en nous quand elles ferment des possibles. Il faut oser mettre en déroute le pessimisme immédiat et laisser venir ce vent frais porté par la pluie. Je m’installe en ce dimanche dans le creux de mon fauteuil jaune, j’aurai presque eu envie d’allumer le feu de la cheminée mais le ramoneur n’est pas encore passé. Je ne bougerai donc pas et laisserai venir.

 Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 10:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

23 décembre 2018

cent jours avec Virginia Day 78

VW78

(c) catevrard

 

 

15 novembre 1938 15 novembre 2018

Ces 80 années qui nous séparent sonnent comme un secret anniversaire entre nous. Je suis heureuse d’avoir aujourd’hui préparé le jardin pour l’hiver et accueilli ses dernières couleurs : des roses blanches au parfum discret de Shalimar, des feuilles rouges d’érable et des pointes fleuries violines de sauge. J’ai rempli cinq grands sacs de feuilles et autres plantes fanées. Le jardin s’est réordonné : les pensées et les cyclamens deviennent les vedettes du moment et la terre brune reprend ses droits. Ce soir, j’allumerai quelques bougies extérieures en l’honneur de notre secrète fête. Mes voisins ne pourront deviner que je célèbre mes 80 ans de distance woolfienne mais je sais que le rouge-gorge et le troglodyte seront de la partie pour nous souhaiter quelques belles journées à venir. Il nous reste 22 jours avant d’atteindre notre fameux centième jour. Je ne sais quand il adviendra, il faudra que l’on pense l’une et l’autre à marquer symboliquement cette ultime étape qui annoncera hélas aussi notre séparation. On a encore du temps et l’automne ne fait que commencer. J’aime ces premiers froids et le repli stratégique de l’hiver. Se mettre à l’abri, fermer ses volets, rejoindre le fauteuil et lire sous la lampe. Il faut savoir hiberner chacun à sa façon pour reprendre des forces. Il y a 80 ans, vous avez marché dans un parc et vous savouriez votre unique soirée tranquille de la semaine. Je sens que vous installiez par anticipation notre soir commun, m’invitant à vous imiter. Vous avez préparé vos lectures : Chaucer, Lytton Strachey et Madame de Sévigné. Vous êtes décidément une gourmande de pages. Je ne saurais être à la hauteur de votre boulimie. J’ai toutefois à côté de mon lit Le Vent de boulet de Sylvie Dubin, Robert Walser et le dernier numéro de la Hulotte, que je découvre toujours avec une joie enfantine dans ma boîte à lettres. Cette fois, c’est le lierre qui est objet d’étude. Cet envahisseur que l’on arrache avec frénésie offre pourtant des baies et des fleurs à un moment crucial de l’année et permet à une abeille sauvage de faire son miel. Je sens que vous aimeriez partager avec moi ces quelques petites pages qui aiguiseraient encore votre regard sur votre campagne de Rodmell. En ce 15 novembre 1938, vous prenez une grande résolution : «jouir des choses en tant que fins ». « Faire les choses que je considère comme mes propres fins », «et non comme un passage vers ceci ou cela ». Je ne sais si la lecture du lierre irait en ce sens, mais pourquoi pas. Ce rampant peut attendre parfois dix ans avant de pouvoir grimper dans un arbre, atteindre la lumière, faire des fleurs et des fruits. Il faut donc que ramper dans l’ombre soit une fin en soi, sans attendre l’ascension finale. Parfois, il atteindra des sommets mais souvent pas. Je sens que votre soirée a la simplicité de cette fin en soi : lire, avoir quitté Léonard pour simplement traverser un parc en solitude. Nous pourrions faire cause commune avec le lierre : ramper secrètement sous les branchages, avancer à l’abri et qui sait, un jour, grimper sur un tronc et voir de plus haut ce que nous avions observé de si près. « Bien peu de moments sont pareils aux cimes des montagnes. Je veux dire qui permettent de contempler de haut la paix. » Continuons de croire que nous glisser, crapahuter dans les herbes basses, aide à passer incognito et attendre de meilleurs cieux pour pousser nos têtes. Rejoignez-moi sous la lampe, je vais nous préparer un bouillon de légumes et nous honorerons en catimini notre anniversaire. Ce sera une fin en soi ! Nous n’aurons besoin d’aucune justification, juste le fait d’avoir créé un rituel entre nous. Votre soirée est libre comme la mienne : partageons-la au-delà de tout ce qui nous sépare. Je vais allumer les bougies du jardin et mettre la casserole sur le feu. Ce temps dans la cuisine nous fera le plus grand bien dans son innocente simplicité.

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 09:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


15 décembre 2018

cent jours avec Virginia Day 77

VW77

(c) catevrard

 

3 novembre 1937 4 Novembre 2018

Chère Virginia, j’aurais dû vous envoyer une carte postale de Bourgogne ou de Marseille et je n’en ai rien fait. Il est parfois nécessaire de couper les ponts pour mieux se retrouver. Ma semaine de vacances d’automne fut pleine. J’étais en partie avec ma sœur, ma Nessa à moi, si l’on considère la force des liens. Je n’ai pas envoyé de carte, je ne vais donc pas désormais vous raconter mes vacances. Je m’amuserais plutôt avec vos pages du 1 et 3 novembre. Vous avez fait faux bon à un rendez-vous officiel, appelé députation, qui consiste à présenter une pétition au premier ministre. Cette députation réclamait une enquête internationale sur les causes fondamentales de la rivalité entre les nations. Quand on sait quel conflit mondial couve en 1937, je comprends votre engagement. Vous avez signé mais vous n’allez pas chez le ministre même si cette expérience vous aurait régalée. Vous êtes restée faire une relecture de votre texte en cours : Les Trois guinées. Votre vie d’écrivaine se mesure à la manière dont vous refusez une invitation pour rester au coin du feu avec un livre, à faire votre révision de manuscrit. « Les écrivains sont les seuls casaniers socialement acceptables » écrit Mona Chollet dans Chez soi. Qui oserait refuser une invitation en expliquant qu’il est mieux chez lui et encore plus une députation ? Une fois encore, chère Virginia, vous vous êtes singularisée, vous avez fait défection, vous vous êtes affranchie de l’attente sociale. Bizarrement, la note en bas de page, de l’édition de votre journal, indique que le Times du 2 novembre mentionne votre présence près du ministre. Les journalistes ne peuvent supposer que vous manquiez une représentation officielle. Ils n’ont pas intégré votre salutaire besoin de réclusion. Vous êtes toutefois flattée que le New Writing vous commande une nouvelle dont le titre serait Portrait d’un jeune homme. Je ne sais ce qui ce cache derrière ce titre, peut-être l’homme que vous avez vu « couché dans l’herbe à Hyde Park, des journaux disposés autour de lui pour le protéger de l’humidité, une serviette de carton bouilli, la moitié d’un petit pain », dormant, résigné. Quand je pense portrait, me revient l’exposition vue hier au Musée Maillol. Je ne sais comment vous composerez ce portrait de jeune homme mais j’ai entendu Giacometti longuement commenter ce qu’était « faire un portrait ». Il l’approche sous forme de séries à partir de modèles récurrents : son frère Diego, sa compagne Annette, et quelques autres comme cet américain James Lord, qui a posé longuement pour Alberto, et tenu note de ses moments de pose. Giacometti ne parvenait pas à se détacher des bustes à sculpter, obsédé d’atteindre le regard, persuadé que tout part du regard : saisir les yeux de quelqu’un, ce serait faire son portrait véritable. Il s’attachait donc aux yeux, à l’orbite, à creuser à cet endroit. Seulement alors, sans effort, comme une évidence même, il trouverait la place des joues, du nez, de la bouche. Il pestait de ne pouvoir faire comme « il voit ». Vous-même, Virginia, dans ces pages, vous dites que ce samedi, vous avez « vu » cet homme couché et que vous devriez toujours écrire quand vous voyez de cette manière. Toutefois, votre jeune homme dort, il ne vous sera pas aisé de capter le fameux regard scruté par Alberto. Vous vous en sortirez, je n’en doute pas. A me poser à côté des Annette, femmes debout, j’ai rêvé un moment qu’Alberto avait creusé votre visage et votre silhouette dans sa terre, qu’il avait su faire émerger votre regard à la fois perçant et en retrait, rendre votre silhouette en marche, vous qui avez si souvent traversé la campagne à grandes enjambées. J’ai imaginé vous croiser sur ces socles continuant d’avancer coûte que coûte. Vous auriez sûrement profité de l’occasion pour me glisser à l’oreille quelques propos sarcastiques : « une seule oeuvre de femme exposée, celle de Germaine Richier, contemporaine d’Alberto quand on ne parle que de Maillol, Rodin, Giacometti, Bourdelle …l’histoire de l’art s’écrit donc toujours à partir des hommes, même à votre époque ? ». Vous auriez eu raison. Marchons ensemble d’un bon pas dans le sens d’une réécriture de l’histoire des arts à défaut de celle de l’histoire et votre jeune homme ouvrira les yeux sur une nouvelle vision du monde.

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 10:36 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

01 décembre 2018

cent jours avec Virginia Day 76

VW76

(c)catevrard

 

 

19 octobre 1937 19 octobre 2018

«Aujourd’hui, rêver parce que j’ai besoin de relâcher la tension de ma tête et de me remonter d’une façon ou d’une autre si je veux écrire, vivre et surtout franchir la prochaine étape avec entrain et non passive comme une algue ». Virginia, je fais mien votre programme ! Il faut en effet parfois simplement s’arrêter et rêver. Ma tête a aussi besoin de ce vide. J’ai mis à mijoter un pot au feu, j’ai étendu le linge dans le soleil d’automne, grignoté une assiette de légumes du marché et j’ai pris pomme et banane avec moi. Je me suis assise avec ma tasse de café. J’ai mis mon visage sous un rayon de lumière et j’ai laissé faire. Il n’y avait alors rien à dire, rien à écrire, juste attendre que les rêveries daignent accoster sur les rives de mon esprit. Je ne voulais pas me concentrer sur un sujet en particulier, ni même et surtout penser ou réfléchir, juste « délasser la cervelle ». Il m’a semblé que depuis la rentrée, j’avais mis ma réflexion à dure épreuve, cherchant des explications, des paroles sur une situation et tournant tous les faits dans tous les sens pour n’en débusquer aucun. Ce n’était plus nécessaire, il fallait juste s’asseoir et rêver quelques instants pour me sentir vivante au milieu des arbres. J’aime prolonger cet état quand il advient, ce basculement de l’humain vers ce qui le dépasse. Il suffit d’accepter sa condition, de l’oublier, d’être dans le souffle d’une feuille qui tombe. Vous dites que vous ressentez à fleur de peau le rayonnement d’une fiction que vous souhaitez écrire. Je ne sais ce qui se passe quand je m’éloigne trop de cette attraction de l’écriture mais sans doute qu’un bout de lumière me quitte, ou plutôt un morceau de silence intérieur cesse de résonner et alors, le fracas du monde grignote mes îlots de retranchement. Il n’est pas facile de rester dans cette lenteur, de ne pas tourbillonner dans l’attraction des sollicitations, de refermer le portail du jardin et de revenir sous les bouleaux pour regarder de ce côté-ci de la maison. Le temps ne suspend pas son vol facilement. Pourtant, je connais ma recette pour renouer avec les mots et le papier : mettre la maison en ordre, arroser les fleurs du jardin, ratisser, entendre les ailes des cygnes sauvages traverser le ciel pour rejoindre la Seine et laisser infuser. A me regarder, les voisins doivent penser que je ne fais rien assise sous le bouleau, que le gros livre pavé rose fermé à mes côtés ne sert que décor. Ils n’imaginent pas que j’obéis à un programme woolfien salutaire : rêver pour accueillir les lignes d’écriture qui peut-être surgiront de ce moment vide, relâché, déposé, offert. Souvent, je vous admire ma Virginia, tant vous jonglez entre rencontres, travail de la Hogarth Press, articles à produire, programmes d’écriture, de lectures. Je ne peux suivre votre rythme. Quand c’est vous qui intimez la possibilité de rêver, je ne peux donc que vous accompagner et me sentir au plus proche de vous en nos mois d’octobre. Remontée vers la table, je continue de regarder le soleil à travers le rideau blanc et les ombres que dessine le cerisier. Ordonner de rêver est une gageure, j’en suis aussi consciente que vous. Pourtant, le seul fait de le formuler provoque une ouverture. Je ne pourrai raconter cet après-midi. Il n’aura pas été rempli. Il aura été vidé, désencombré, comme une armoire trop pleine que l’on ferme de peur de voir tous les objets dégringoler des étagères, j’ai allégé le poids des rayons de ma cervelle. Je ne sais si cela permettra d’aborder la prochaine étape avec entrain comme vous le suggérez mais sans doute que le pot au feu qui mijote y aura gagné en saveurs. Demain soir quand tous les amis seront autour de ma table, ils ne sauront pas qu’un des ingrédients du plat aura été ces instants détachés. La cuisinière gardera au secret la petite touche woolfienne sinon ils craindraient trouver quelques pierres dans les poireaux et l’insouciance des retrouvailles serait ternie. Nous saurons vous et moi Virginia que votre désir de rêverie a épicé la joue de bœuf. Je vous dirai si cela l’a rendu plus tendre. Auquel cas, j’ajouterai à ma recette de pot au feu, passez une heure à rêvasser après avoir saisi la viande !

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 16:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 novembre 2018

cent jours avec Virginia day 75

 

VW75

(c) catevrard

 

 

Mercredi 13 octobre 1937 Samedi 13 octobre 2018

Julian Bell est mort sous une voiture atteint par un éclat d’obus. Vous êtes spectatrice de la douleur de votre soeur Vanessa. L’avenir sans Julian vous semble « tranché, tronqué, déformé ». Vous, la femme âgée, vous devez faire avec la mort d’un homme jeune et vous ne comprenez pas, ne pouvez même pas écrire sur cette souffrance, seulement rapporter les mots d’un médecin qui a tenté d’opérer, de sauver. Cette impuissance à écrire, je la ressens tant de fois. Trop de joie ou trop de douleur éloignent de la table. Le temps de l’action absorbe toute mon énergie vitale sans nuance. Les temps de retour arrivent parfois quand la tension lâche prise. Il me faut écouter et ouvrir la page de l’ordinateur. M’installer sur la table de la cuisine, l’air de rien pour ne pas donner trop d’importance à l’écriture ou plutôt la surprendre dans un geste que j’aimerais quotidien. Les fenêtres restent ouvertes car l’automne joue avec les apparences de l’été indien. Le café ne dissipe pas complètement ma fatigue des jours derniers à tenter d’y voir clair dans des sentiments contradictoires. On n’écrit pas sur le champ de bataille, on attend le repli pour oser mettre du noir sur du blanc. Vous consignez la mort de Julian Bell et vous dîtes si peu de votre désarroi. Vous relatez ce qu’en dit le médecin, les saignements de Vanessa. Vous qui débordez de mots, vous devenez économe, distante, vous qui développez en phrases fascinantes les moindres recoins de sentiments, vous n’écrivez presque rien de ce drame de la perte d’un neveu et d’un fils. La brutalité ne s’écrit donc pas. Elle se vit, consume. L’écriture ne vient que dans l’après-coup et sans doute pour autre chose, pour mettre du vivant sur les cendres, pour réveiller un souffle. Il est des moments de rupture que l’on ne peut dire ni écrire. Il est des moments de joie qui ne s’expriment pas. L’écriture surgira ou pas dans un temps détaché. Dans les moments cruciaux de ma vie, je ne peux en appeler immédiatement aux livres. Brandir l’indifférence de L’Etranger de Camus pour expliquer l’insensibilité, ou Proust pour justifier la jalousie, n’aident pas le moment présent. Les livres comme l’écriture ne surgissent que dans l’après, en seconde main, pour me récupérer, ne pas être trop seule face à la singulière étrangeté de mes sentiments. Réussir alors à m’isoler dans la cuisine, à plier le linge fraîchement lavé, à laisser retomber l’émoi pour que naissent quelques phrases, n’est pas une porte de sortie mais le retrait nécessaire pour me remettre en chemin. C’est le temps précieux et non programmable de la décantation. La douleur restera. Les livres s’ouvriront comme les pages à noircir mais ils ne feront écho que dans un lointain obscur. Parfois, une tournure s’approchera d’une sensation et je penserai tenir la solution, l’interprétation définitive. C’est peut-être cela qui me pousse à poursuivre. La vie se charge d’entamer nos constructions littéraires. Je ne porte aucun jugement. Je sais que Proust avait le sentiment de vivre plus intensément par le livre que dans la vie. Je ne peux le suivre même si je reviens toujours aux mots après la déflagration vitale. Je n’attends ni consolation, ni explications mais une place à l’ombre, au silence. Les paroles cessent de s’agiter, les jugements de pleuvoir, les règlements de compte de s’affoler, les bilans de compter. Ce n’est pas mieux ou moins bien que la vie, c’est à côté, sur un coin de la table. Vanessa le saura quand elle reprendra le chemin de son atelier et de ses pinceaux : elle n’effacera jamais la mort de son fils, mort à 29 ans, ambulancier en guerre de Chine. Elle creusera juste un semblant d’espace où survivre malgré tout. Dans ma cuisine, le soleil joue avec des chardons bleus. Il ne fait pas disparaître leurs piquants mais adoucit leurs tiges. Je reste à l’abri pour entendre les feuilles mortes craquer sur la terrasse. Le vent fait bouger et emporte. Un instant, je deviens feuille pour ne plus rien décider.

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 09:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

11 novembre 2018

Eté 70 Jacky Essirard

« Le passé est une bibliothèque commune ou s’entassent les événements. Une immense construction, des milliards d’étagères. Il y a des références incontournables qui sortent souvent des rayons. D’autres plus personnelles qu’on extrait pour se rappeler qu’on a existé. »

 

34017483_419731558500307_906418728600600576_n

Eté 70, un titre, des photos et indices sur une couverture façon collage, tout indique d’emblée que dans ce second roman publié aux éditions Yvonna, l’auteur Angevin Jacky Essirard nous invite à un voyage dans le temps.

Déjà dans son premier roman, La solitude du Quetzal, l’auteur prétextait un voyage au Guatemala pour évoquer une rupture amoureuse et explorer son paysage intérieur. Là le narrateur profite d’un séjour en clinique, sorte de parenthèse, « coupure dans le temps ordinaire », pour explorer un épisode de sa jeunesse qu’il n’a pas oublié. Cet été 70 l’obsède, car « un secret y serait lié dont l’exploration sera difficile » confie Vincent le narrateur, âgé d’une soixantaine d’années. C’est pour lui un « foyer non éteint ». Cette quête qui nous est présentée d’abord comme un exercice d’écriture, s’avère très vite être pour le narrateur l’occasion de « mettre de l’ordre dans ses papiers » et surtout une occasion d’introspection, de réflexion sur la mémoire et le passé, Celui qui « assume d’être constitué à 95% de disparitions », examine une à une les traces qu’il conserve de cet épisode.

Cet été-là, Vincent part au volant de sa deux-chevaux en Hollande retrouver une jeune femme avec qui il a entretenu une relation épistolaire prometteuse, mais dont il sait avant le départ qu’elle sera sans suite.

Le récit se déroule sous forme d’allers et retours constants entre le passé et le présent. L’opération qu’il a subie est la métaphore de l’introspection à laquelle il se livre. Cet Eté 70 a été comme une déchirure, lui a laissé une cicatrice. Il lui en est resté une blessure qu’il examine et l’écriture va faire office de pansement.

L’auteur prend son temps pour raconter le voyage et ses circonstances, préliminaires qui ne sont pas sans rappeler les préparatifs qui précèdent une opération, puis pour raconter et rendre très vivant son séjour dans la famille de son amie Ingrid, sa découverte d’Amsterdam, un après-midi à la piscine, une soirée dans un bar de Haarlem où il entend pour la première fois le tube de l’été, « In the summertime » de Mungo Jerry.

Au présent et au récit de sa guérison, il mêle des réflexions sur le vieillissement et sur celui qu’on devient en avançant en âge. Les questions s’enchaînent et font avancer le narrateur toujours plus loin dans son introspection : Comment ferait-on si on avait le pouvoir de revivre les événements du passé ? Que ce serait-il passé s’il avait suivi une autre piste ? 

Ce questionnement devient le moteur du récit :

« Ce mois d’août est l’agitateur le plus efficace de ma mémoire. Il me ramène à tous les choix que je n’ai pas su faire... il m’oblige à ouvrir les yeux sur mon existence. Il est la source d’une interrogation métaphysique permanente à laquelle je ne sais pas répondre. »

Il s’interroge aussi sur l’intérêt de la transmission de son histoire et se demande s’il « est nécessaire de partager avec d’autres une histoire qu’ils n’ont pas vécue ? ». L’autre, celle pour qui il souhaite faire la lumière sur cet épisode fondateur de sa jeunesse, c’est Margot sa compagne qui suit la progression de son travail d’écriture et partage son cheminement intérieur.

 

Cette histoire, relatée tout en finesse, se lit avec émotion et intérêt. Si jacky Essirard porte un regard plein de nostalgie et de tendresse sur le jeune homme de l'Eté 70, l'humour et la dérision ne sont jamais loin. Au-delà du plaisir du récit, il nous invite aussi à explorer nos vies et ce qui les construit, et à réfléchir aux pouvoirs de l’écriture.

 

Chrsitine Tharel

Posté par atelierdupassage à 17:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

28 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 74

          

VW74

(c)catevrard

 

                                                                                                                                   Pour Julien Bosc

Samedi 29 septembre 2018 Dimanche 29 septembre 1935

Chère Virginia, vous avez marché le long de la rivière, vu un martin pêcheur et une « hermine en robe d’été, brune avec du blanc au bout de la queue ». Moi aussi, j’ai trotté aujourd’hui et contemplé des oiseaux d’une cabane d’observation près des marais: hérons, cormorans se fondaient dans les branches et un ragondin nageait en silence. Plus loin, j’ai entendu des oies. Elles semblaient mener un colloque de fin d’été. Elles devaient aborder des questions philosophiques essentielles car leurs cris ne parvenaient pas à s’accorder. Il y en avait toujours une qui avait un avis différent à défendre. La lumière d’automne était pourtant si douce qu’elle aurait pu faire fondre les cœurs les plus endurcis. Il suffisait de se poser sur un banc pour croire que la sérénité pût tout apaiser. S’abandonner à ces instants fragiles regonfle nos êtres. Je n’ignorai pas les traversées douloureuses de certains, ni les décisions irrévocables d’autres. Ils étaient avec moi mais il fallait qu’un peu de nature entre dans leurs histoires brutales comme un signe gratuit, secret. Je souhaitais déposer un linceul pour un homme qui avait décidé d’arrêter son chemin. A regarder le sentier qui tournait autour de l’eau, je me demandai ce qu’en pensaient les oies. Nos vies ne vont jamais droit, elles tournicotent, bifurquent, trébuchent, tournent en rond et parfois s’arrêtent net. Les encore vivants héritent alors des pas à faire. Mais dans quel sens ? Etait-ce le sujet de discussion  des bernaches ? Le vrai et le faux dans la vie des hommes ? La manière de vivre ou de mourir ? La violence des amours ? Elles n’en finissaient pas de cacarder. Aucune réponse ne parvenait à émerger, je le sentais. Du côté des oies, les chosent n’étaient pas plus aisées que du côté des hommes. A un instant, je n’ai su pourquoi, elles se sont envolées de concert et sont venues se poser sur l’eau dans un ballet harmonieux. Le silence s’est installé comme une incongruité. Le débat était clos. Le repos m’a soudain envahie, j’aurais voulu rester le reste de ma vie sur ce banc à savourer la fin de cette tension. Je n’avais plus envie de chercher des mots, des explications, juste faire comme ces oies : m’être bagarrée avec des sentiments contradictoires puis glisser à la surface de l’eau, sans crainte, dans un mouvement naturel, qui ne blesse personne, provoque seulement une vague caressante à la berge. J’ai pensé que l’homme mort avait senti l’onde le rejoindre, lui qui n’avait pas su nager à contre courant. Ceux qui restent ont besoin de ces infimes tressaillements, comme d’une épaule qui accueille, une main qui se serre, une voix qui parle bas. Si je connaissais la langue des oies, je leur crierais d’aller jusqu’à Montluçon faire une procession vers l’homme pour son dernier envol. Elles trouveront le chemin sans peine, un phare est là pour les guider. Elles pourront criailler, cacarder autant qu’elles voudront jusqu’au Cousseix. Arrivées, elles feraient silence et de leurs fameuses pattes, loin de jouer à l’innocence, se poseraient sur les recueils réalisés par l’homme éditeur disparu. Je connais leur talent de gardiennes, elles sauront préserver ces feuillets puis migrer avec quelques pages vers de potentiels lecteurs. Ce jeu de l’oie n’est-il pas vain ? Il faut bien que quelqu’un relance les dés et provoque des coups dans l’eau. Julien a souhaité abandonner la partie mais d’autres continueront à pousser son pion. Le passage des oies sauvages dit la force secrète du groupe. Sur le banc, certains apprennent à se connaître, savent que le temps est compté mais chaque minute de partage compte double. Virginia, votre martin-pêcheur apporte ses couleurs des tropiques, le noir n’a pas tout donc pas tout envahi. Nous tenterons d’y croire encore en reprenant la route.

 

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 17:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,