atelier du passage

21 avril 2018

trois chats deux écrivains Claude Pujade-Renaud Daniel Zimmermann

Claude Pujade-Renaud - Daniel Zimmermann

3 chats, deux écrivains, journal

Editions Rhubarbe

 

 

3chats

J’aime lire les journaux d’écrivain : pas seulement celui de Virginia Woolf mais aussi celui de Charles Juliet, de Françoise Ascal, de Pierre Bergougnioux, d’Hervé Guibert et j’en passe. Je ne comprends pas que cela ne soit pas un genre prisé des lecteurs. Quoi de plus stimulant que de partager un coin de quotidien d’un auteur que l’on aime ? Notre vie semble alors mise en écho. Il y a nécessairement des vibrations entre le parcours des êtres et la vie bouscule souvent la vision de l’œuvre. Evidemment, je ne suis pas dupe : je est un autre même au cœur du journal dit intime. Quelles traces y sont laissées ? Quelles notations éditées, lesquelles supprimées ou même jamais écrites dans le cahier ? Il est impossible de livrer sa vie : parfois un événement important n’est pas consigné, parfois un détail occupe une page entière. Le journal, genre paradoxal, tient de l’aide-mémoire, du déversoir, à la mise en garde, au galop d’essai, inclassable et aussi divers qu’il existe d’auteurs. Que dire alors de celui que je viens d’ouvrir ? Un journal écrit à quatre mains par Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmerman. Ce couple franchit une limite ou transgresse joyeusement les non-règles de l’art. Tout d’abord, la notion d’intime est dynamitée : l’un lisant ce que l’autre écrit et inversement. Ils poussent le vice jusqu’à parler d’eux à la troisième personne. Le « je » si cher au journal devient Claude ou Daniel. Ce pas de côté m’a, au début, agacée : le pacte de lecture semblait rompu. Ils me laissaient dehors. Je regardais deux personnages s’agiter à devenir universitaires, écrivains, amants et propriétaires de chats. La cadence et le dispositif d’énonciation rendaient a priori la complicité impossible. Le couple était refermé dans sa coquille, se mettant en scène mais ne laissant rien à l’a peu près, au  flottant, le propre de l’écriture du diariste. Je ne suis pourtant pas descendue du train de leur vie. J’ai tourné les pages et succombé à la litanie des Claude et des Daniel. Cette fausse objectivité qui dit la nature des repas, le nombre d’allers retours à Cavalaire, puis à Dieppe, les amis reçus, les heures d’écriture, de corrections d’épreuves, les rencontres avec les journalistes, les éditeurs, ne forme que la part émergée de leur vie. Au bout d’une cinquantaine de pages, je fus happée par la prose qui déroule des faits de vie comme un rouleau compresseur avançant coûte que coûte pour tenir, traverser les maladies, les coups de fatigue, les moments de découragement, les refus d’éditeurs, garder le cap de l’envie d’écrire encore et s’y remettre malgré tout comme la mort douloureuse d’un chat fera qu’un jour un autre chat viendra. Tout semble déposé à une certaine distance, peu de réflexion mais quantité de petits événements : restaurant, lieux, cours à la fac, opérations, noms de la famille et des amis mais rien sur leurs caractères, défauts, comportements, juste leur implication ou pas dans une revue littéraire. Peu de chose sur la composition et les enjeux des livres, seulement leurs titres et le nombre d’heures consacrées à leur écriture, les doutes, les renoncements et les nouveaux départs. Même l’amour du couple apparaît en filigrane et souvent en rudesse : temps de « baise », répétition des 20 roses pour l’anniversaire de Claude, achat répétitif d’une robe à l’occasion d’un livre accepté par un éditeur, huîtres et champagne offerts pour l’occasion. Il y aurait de quoi se sentir frustré. Pourtant, je n’ai pu lâcher ce défilement de vie, sans doute car quelque chose déborde la mise à distance : une tendresse mêlée d’exigence et d’incompréhension. Daniel n’hésite pas à pousser Claude sur le devant de la scène tout en critiquant et jalousant son succès. Il reste excessif en tout et Claude ne gomme rien de cette monstruosité. Le sulfureux ne les lâche pas non plus, comme paradoxalement l’extrême routine : les  camps de base que forment leurs lieux de vacances, toujours les mêmes comme des rituels indispensables à la vie avec et pour l’écriture. Le cadre est sans arrêt redonné. Il ne faudrait pas que la passion amoureuse ébranle la construction littéraire : les habitudes protègent. La manière d’écrire, déroutante au début, marque cette nécessité d’objectiver ce qui sinon ne pourrait s’écrire. J’ai la sensation au fil du temps que c’est Claude qui prend de plus en plus la plume. Daniel dicte sans doute les règles du jeu mais Claude tient le stylo, comme elle tient la maison, repasse, cuisine. La femme qui écrit reste malgré tout celle qui assure l’intendance. Dans ce couple qui fait de la transgression un art de vivre, le bousculement des valeurs s’arrête là. Il est touchant qu’ils décident de ne pas effacer les manquements. Ils auraient pu enjoliver la mise en scène or ils mettent à nu les coulisses non glorieuses de la vie à deux. Les faits ont sans doute la peau dure mais le sang afflue sous cette épiderme et le lecteur est chamboulé d’avoir parcouru toutes ces années. La mort de Daniel, résumée en une phrase, en retrait du texte ajoute à ce parti pris de journal « objectif », une conclusion brutale mais décisive. Le quatre mains s’arrête et le livre se referme pour eux comme pour nous.

 

Marcelline Roux

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18 avril 2018

Ce Vide lui blesse la vue Denis Montebello

 

Ce vide lui blesse la vue

Denis Montebello

Editions la Mèche lente

 

 

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Le point de départ de cette réjouissante balade littéraire : un tesson cassé d’argile cuite portant une inscription et dessin pornographiques, daté du 2e siècle de notre ère et trouvé lors de pérégrinations virtuelles, dans les réserves du musée Ste Croix de Poitiers.

 

Ateuritus, auteur du « Salut ça pour elle, dans le con », a un nom unique, celtique et romanisé, quand à cette époque la bonne société en porte trois, adoptant la mode de l’occupant romain (… « à Poitiers comme ailleurs, on avait oublié les oripeaux de l’indépendance pour faire allégeance aux nouveaux maîtres »….).  Homme de condition modeste, donc, esclave ou ouvrier, Ateuritus dédie à Eutycha cette noble pensée et le graffiti explicite qui l’accompagne. Qui était-elle ? Une prostituée ? Eutycha est un nom d’esclave, nous apprend Denis Montebello. Et d’établir à partir de ces deux noms, de leur origine et étymologie, du support de l’inscription et du lieu où elle fut trouvée, diverses suppositions, diverses histoires, passant d’une époque à l’autre, du géographique à l’historique.  « Car il est bien à plaindre, ce Gaulois venu retrouver à Poitiers sa belle Orientale ». Avec humour et intelligence, Denis Montebello rapproche la brique antique, la « brique lubrique », de nos obscénités contemporaines, des graffitis de pissotière aux débauches exposées sur la toile virtuelle et entraîne le lecteur dans ses recherches et divagations érudites.

 

 

« Ce sont des épopées minuscules, comme les vies qui s’écrivent là, à la pointe, dans l’argile en train de durcir ». Denis Montebello s’intéresse aux petites choses. Elles ne sont pas sans intérêt, bien au contraire. Elles portent leur valeur et leur témoignage en ce qu’elles sont passées au travers des mailles du filet des « grandes » choses, art, culture, histoire. Elles disent – et encore aujourd’hui – ce que sont les hommes aussi bien et peut-être mieux que les œuvres de haute valeur qui ont trouvé place dans les musées d’art et les livres d’histoire.   

 

A une époque où l’effacement des traces –volontaire ou inhérente à une virtualité toujours plus grande de nos modes de fonctionnement – est de mise, cette œuvre de sauvetage a quelque chose de revigorant, d’autant qu’elle est faite sans pédanterie, avec légèreté, on pourrait dire avec tendresse et bienveillance. 

 

C’est un texte d’une grande mobilité, agile et inventif que nous livre Denis Montebello, dans la lignée de ceux publiés, un texte écrit avec une gourmandise contagieuse. Le lecteur sort de ces pages avec l’envie de pelleter la terre pour y trouver d’autres menus trésors qu’il donnera en pâture à son imagination.

 

Saluons la naissance des éditions de la Mèche lente, créées par Vincent Dutois, à ce jour trois livres de belle fabrication.

 

Frédérique Germanaud

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15 avril 2018

Cent jours avec Virginia day 63

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(c) catevrard

 

Dimanche 25 mars 2018

Les tortues sont de retour. Elles semblent en mode ralenti et ne se jettent pas avec avidité sur la salade fraîche, rapportée spécialement pour elles du marché sur ma bicyclette. Je ne me vexe pas, trop heureuse de savoir qu’elles ont survécu à l’hiver et qu’elles gambadent à nouveau dans les herbes.  Un air de printemps se fait sentir en ce jour des rameaux, les branches frétillent, certains narcisses pointent leurs têtes, les feuilles des rosiers sont revenues, bref, tout invite à batifoler. Je suis le mouvement et vous fais faux bond ma chère Virginia. Je vous fausse compagnie pour m’en aller dans le jardin de votre amie de cœur Vita Sackville-West. J’ai déniché son Journal de jardin sur une table de librairie par hasard. Que j’aime pour cela les libraires ! J’ignorais que Vita avait écrit. Vous ne deviez pas l’encourager beaucoup. A lire la préface, je trouve quelques coups de griffe dont vous seule avez le talent, pour lui avouer qu’un esprit d’artiste scintille rarement dans ses pages et que le plus souvent, c’est plat à force d’être juste. Quelque chose de secret, d’assourdi, plombe sa prose, qui ne vibre pas. Vita a surmonté votre acide lecture et continué à noircir ses carnets. Elle savait inconsciemment que vous ne taquiniez que ce que vous aimiez ou qui vous rendait jalouse. Je ne crois pas que vous étiez jalouse de l’écriture de Vita mais de sa belle énergie, sans aucun doute, comme de sa façon de faire cuire des harengs sur un réchaud, de ne pas tenir en place et de voyager sur la terre entière et aussi d’avoir fait d’un jardin une orgie de couleurs. Vita semble femme pleine de contrastes : un visage qui respire l’intelligence et la beauté et un corps vigoureux comme un éléphant. Il y a une dizaine d’années, j’ai visité votre jardin au printemps : c’était mon cadeau d’anniversaire. J’étais très émue d’entrer chez vous en votre absence. Votre jardin ressemble à l’anglaise que vous êtes, tout en tons blancs : les fleurs dessinent dans leur profusion même un certain ordre. Je n’ai pas visité celui de Vita mais je pense que cette femme qui expérimentait, traitait les fleurs comme des choses et les choses comme des personnes, devait avoir un jardin à l’allure d’une auberge espagnole. Voir mourir une violette la rendait triste comme si elle perdait une amie, l’euphorbe croissait en vigueur sans être inquiétée et une kyrielle de roses devaient s’épanouir sans vergogne. Elle aimait leur appétit d’ogresse. Chez elle, les roses dévorent, deviennent jungle, s’hybrident, se déguisent, se maquillent. Son jardin devait à coup sûr, déborder comme une boîte de fard trop pleine qui tâche les doigts. Votre Vita qui sent le hareng, ne devait pas avoir les talents d’une architecte paysagiste mais l’ardeur d’une femme nourricière qui abrite les végétaux comme autant causes perdues et leur donne toutes les raisons d’exploser à la lumière. J’ai commencé la lecture de son journal et, je vous le concède, il ne transporte pas l’âme du lecteur dans un ailleurs. Il est, sans jeu de mots, terre à terre. Elle y parle comme une botaniste enjouée qui passe d’une famille à une autre, qui ose des mélanges, des tailles non conventionnelles et qui en même temps retient la leçon des maîtres. On lit ses pages comme un traité de jardinage incarné. On peut s’y ennuyer, on peut sauter, piocher ici ou là, se perdre, s’arrêter, ne plus savoir où l’on est. Le calendrier et le passage des saisons guident nos pas, aucune convention n’est abolie. Vita est une vraie jardinière : elle vit avec les éléments. Elle ne sera aucunement votre concurrente en écriture mais sa vitalité est contagieuse. Ce n’est pas un hasard que vous ayez succombé à son charme rude et vivifiant. Allez, je vous abandonne toutes les deux pour retourner dans mon jardin, qui puise aux deux vôtres : un petit fouillis à l’anglaise. Aujourd’hui, il est couleur œuf de pâques : les primevères sont à la fête et parsèment des dégradés de rose comme autant de rubans. J’ai mis ma première lessive à sécher dans l’air et je vais aider quelques folles herbes à se développer. Un jour, je ferai le portrait des jardins pour découvrir quel homme ou quelle femme se cache en eux.

Marcelline Roux

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01 avril 2018

carnets croisés

Carnets croisés

 

Carnets croisés est un entrelacement à géométrie variable. Des textes de femmes, des fragments d’intimité, de maisons, de jardins, de paysages. Des vies bousculées dessinées en creux,  tissées à d’autres vies. Tableaux sur le vif où l’on épingle, non sans humour, soi, ses semblables et la cohorte des inaboutis.

 

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  • Marcelline Roux: Celles qui regardent. Carnet des Maisons aux éditions Rhubarbe et Carnet Vita Nova solo, inédit

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"Acheter pour la première fois des chaussures noires à talons. Serait-ce pour devenir grande, enfin ?  Ne pas savoir marcher avec et devoir m’entraîner, le soir, en cachette, sur le carrelage de la cuisine. Trouver que le bruit des talons dans une cuisine est assez chic."

 

 

 

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Giulia Camin a traduit en italien des extraits du Carnet Vita solo

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Frédérique Germanaud : Journal pauvre, à paraître à la Clé à Molette où sont publiées ses autres œuvres

 "Pieds griffés, mollets écorchés, de la peinture sous les ongles. Je ne suis pas présentable."

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  • Françoise Ascal : Un Bleu d’octobre, paru chez Apogée.       "Ne céder sur rien. Mettre de l’huile sur le feu".

    francoise ascal

 

 

 

 

 

Travail plastique de : Francepol et Frédérique Germanaud

 

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Quelques articles.

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2017/09/note-de-lecture-marcelline-roux-celles-qui-regardent-carnet-des-maisons-par-c%C3%A9cile-riou.html

https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/livres/courir-a-aube-de-frederique-germanaud

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/04/note-de-lecture-fran%C3%A7oise-ascal-un-bleu-doctobre-par-antoine-emaz.html

 

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Cent jours avec Virginia day 62

 

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dessin catevrard (c)

 

26 février 1935/ 26 février 2018

Notre couple en ce mois de février peut reprendre un cours plus tranquille.  Je note encore quelques points de divergence entre nous : il ne faudrait quand même pas que je retombe si vite sous votre charme. Je me suis décidée à soumettre vos pages à un vrai voyage en Irlande. Je vous enverrai donc au printemps une carte postale irlandaise, histoire de titiller votre plume. De plus, je ne partage pas votre jugement sur la relation entre tante et neveu que vous qualifiez d’inconfortable. Votre neveu Julian se plaint de votre brutalité et du coup, vous rejetez facilement la question. Cette relation tante neveu est plutôt un délice. Comme vous, Virginia, je n’ai pas eu d’enfant, comme vous, ma sœur en a eu mais je n’éprouve pas votre dédain. Au contraire, je trouve un réel plaisir à vivre ces instants qui ouvrent sur des possibles réjouissants. Comment avez-vous pu passer à côte de cette joie ? Peut-être que votre sœur Vanessa ne vous a pas offert de place. Il est vrai que la mère œuvre beaucoup dans cette histoire et que ma sœur a toujours pris soin d’ouvrir le champ auprès de ses enfants, affirmant une confiance totale. Je regrette que vous n’ayez point connu cela : la simplicité d’un rapport, cette place spécifique face aux jeunes, libérée de responsabilité parentale mais point d’une responsabilité d’adulte. Cela redonne à la transmission une spontanéité heureuse. A l’exception de ces points, je rejoins avec délice votre jeudi 26 février. Vous êtes plongée dans vos corrections. « Ce que je voudrais faire, c’est tout réduire, de telle manière que chaque phrase comporte une charge violente de signification sous-jacente ; et l’harmonie la plus étudiée, ainsi que les plus grands effets de contraste entre les scènes. » J’aime quand vous dévoilez votre travail d’écriture. Je perçois votre acuité, votre cap. Vous ne concédez rien à  la narration trop évidente. Vous ne vous racontez pas d’histoires et ne souhaitez pas en raconter. Votre récit tient par la forme que vous lui sculptez plus que par les événements narratifs. Ceux-ci demeurent comme autant de cairns sur votre page mais votre attention se porte sur les jointures, « les effets de contraste entre les scènes ». Je sens à l’œuvre, votre capacité à détourner la phrase de sa fonction immédiate pour lui octroyer un surcroît de significations, non pas dans ce qu’elle dira, mais dans ce qu’elle laissera comme impressions et sensations au lecteur. C’est là que se concentre toute la vigueur de votre style. J’aime aussi en ce 26 février votre engagement politique qui contraste vivement avec les propos de Viviane Forrester dans sa biographie. Vous avez envie d’écrire un pamphlet antifasciste. Léonard et (vous) avaient eu une longue discussion que vous pourriez mettre dans ce pamphlet. Je vous cite : «  Léonard s’est montré tout à fait raisonnable et adorable. Il m’a dit de tenir compte de la question économique. Sa connaissance toute spéciale du sujet est assurément un immense avantage, si je puis l’utiliser et garder mes distances. Je veux dire que dans tout écrit, c’est le tranchant personnel qui compte. » Au-delà de cette clairvoyance et cet engagement politique  en 1935 qui vous honorent et qui nuancent grandement le point de vue de Viviane Forrester, ce qui retient mon attention, c’est votre dernière mention : « dans tout écrit, c’est le tranchant qui compte. » Vous reprenez toujours la main du côté de l’écriture. Même un pamphlet politique pour atteindre son but se doit d’être écrit du côté tranchant de l’écrivain. Rien d’anonyme, de généraliste même si des données objectives y seront glissées. Il faut que l’écriture apporte sa part cinglante et remuante, sinon le pamphlet est vain et lettre morte. Je ne sais si aujourd’hui les pamphlets sont de cette trempe. D’ailleurs, mon époque accepte-t-elle encore le pamphlet ? Le puritanisme et la bien-pensance veillent. Le tranchant s’émousse. Je m’amuse à vous imaginer réagir sur les réseaux sociaux aux « metoo » et « balancetonporc ». J’ose croire que vous auriez épicé ces dénonciations féminines par quelques tournures tranchantes et que le jambon eût été découpé plus finement. Pour tout cela, vous me manquez cruellement Virginia !

Marcelline Roux

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13 mars 2018

Derrière le Cirque d'hiver Xavier Person

Derrière le Cirque d’hiver

Xavier Person

Ed Verticales

 

Portrait en creux

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Un soir de pluie intense sur Paris, la librairie de Michèle Ignazi ressemble  à un îlot. Xavier Person  y présente son dernier livre, derrière le cirque d’hiver. Peu à peu, entrent des gens aux visages plus ou moins connus et nous formons la communauté de lecteurs, chère à Virginia Woolf. Sans doute que la pluie accroît notre besoin d’abri : une réelle sympathie se dessine sur les visages de ceux qui se blottissent là.

Yves Pagès, l’éditeur de chez Verticales, explique comment il a reçu le texte de Xavier Person et perçu sa construction : des récits comme des miettes rattrapées au hasard des vies et qui, savamment disposées, esquissent tout à la fois notre monde et le portrait d’un auteur.

Ecrire un portrait en creux à partir des creux des autres trahit l’art d’un homme qui observe. Les failles s’ouvrent  devant celui qui ne dit rien mais écoute, doute et voit. L’écriture accueille ce rien, qui sinon resterait emmuré. L’auteur de derrière le cirque d’hiver a volé des instants, des paroles derrière les apparences. Volés à qui d’ailleurs ? Aux anonymes, aux minuscules  et sans doute d’abord à lui-même. Il lui aura fallu beaucoup de silence pour révéler ce que les autres ne disent pas ou témoigner de ce qui se dit au-delà de lui. L’auteur avance vers son propre rien, ce vide humain si largement et douloureusement partagé, ce cirque en nous trop souvent en hiver.

Quand Xavier Person prend la parole, sa fragilité est palpable. Loin de nuire à l’écoute, elle aiguise la pensée et l’attention. Il ne simule pas. Il est ces fragments de solitude, d’abandon, de courage qui survivent  dans l’ombre. La lumière de la librairie est presque de trop pour dévoiler les pages.

Le soir, je n’ai pu attendre. Je ne sais si l’insomnie a provoqué ma lecture ou si ce texte avait besoin de la nuit pour vivre. J’ai ouvert le livre et je ne l’ai plus lâché. Je ne suis pas spontanément attirée par les auteurs qui livrent une image de notre présent : il est périlleux de donner un sens, le nez dans le guidon du présent. Xavier Person n’est pas de ceux-là. Il ne cherche pas à faire fresque de l’aujourd’hui, ni sociale, ni politique et pourtant, tout y est, en creux. Il est mon contemporain, par ce qu’il voit, reçoit et ressent, dans cette modestie même de ne pas savoir ce qui se passe vraiment. Comme moi, il croise un homme en détresse dans le métro, sait qu’un autre dort dans un entrebâillement de porte, voit un blessé  le soir de l’attentat du Bataclan. Comme moi, il vit dans un appartement qui a appartenu à quelqu’un avant lui et sera à un autre après lui. Il note, accueille, glisse ces détails dans l’écriture pour ne pas qu’ils disparaissent, pour que ces riens ne soient pas pour rien. Il ne cherche pas à fomenter une révolte, à éveiller les esprits mais juste à cette conscience du regard et de la place de l’écriture face à cela. Il ose jeter son corps et sa personne dans les mots, « se livrer plus franchement plutôt que se cacher derrières leurs histoires. » Je perçois l’effort de cette confidence : il eût été plus simple qu’un autre que lui se saisisse de ses propres bribes. Il aurait espéré ne pas en passer par là mais le mutisme ne protège pas. Il faut le fissurer par honnêteté pour que s’incarne celui qui reçoit, non par narcissisme mais pour être au même degré d’incertitude, dans la même quête que les autres. La fin est un appel, une danse. Le corps emporte la tête. Le mouvement devient transe, nécessité de bouger, d’entrer dans la ronde. L’auteur ne peut rester spectateur. Il appartient à la vie.

Refermant, le livre, j’ai attendu que le jour se lève. J’avais trouvé un témoin de mon temps. C’était rassurant dans notre monde qui ne sourit guère. J’ai regardé la photographie d’Olivier Astier de la couverture : les morceaux d’étoffe, pauvres et sans forme, entre vagues étoles et vestes d’homme qui accrochés avec soin, avaient une réelle présence. Xavier Person épingle des bouts d’insignifiance pour qu’ils évoquent une forme, un manteau que lui-même peut enfiler. Je l’imagine reprendre son chemin dans la ville. Passera-t-il devant le cirque cet été ? Je l’attendrais bien pour boire une limonade avec ou sans Kafka.

Marcelline Roux

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06 mars 2018

Cent Jours avec Virginia Day 61

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dessin catevrard (c)

 

4 Février 2018 / Avril 1934

Chère Virginia, en avril 1934, vous voyagez en Irlande. Cela m’a immédiatement intéressée car j’ai le projet de m’y rendre en avril 2018 : je me réjouis de cette nouvelle correspondance entre nous. Je n’aurais toutefois jamais cru que vous seriez une aussi perturbante promotrice de voyage. A coup sûr, aucun guide du routard ou assimilé ne vous citerait. « Grande solitude, pauvreté ; et mornes villages comme autant de carrés découpés(…). Impression d’un pays qui se meurt. Une terre plate, arrosée d’embruns et de pluie ; une poignée de hideuses villas du bord de mer, genre 1850. Partout une impression que tout est inférieur, couve et grimace, vous nargue ou vous assaille. Aucun luxe, pas de création, pas d’émulation ; rien que des raclures de Londres, plutôt détrempées et fadasses. Non cela ne me plairait pas de vivre en Irlande, malgré ses rochers et ses baies solitaires. Cela ralentirait mes battements de cœur, et tout mon esprit se déverserait en paroles. » J’espère que vous n’aviez pas  d’amis irlandais, ils ne s’en seraient jamais remis. Vous aviez emporté Proust dans vos bagages et ne parvenez pas à le lire dans ce paysage qui vous déçoit par sa rudesse. Même Dublin ne vous conquiert pas vraiment. « Nous avons achevé de façon grandiose notre visite à Dublin hier. Par ce dimanche de vent …que dis-je rugissant, nous nous sommes promenés à travers Phoenix Park où une foule de gens s’étaient rassemblés (ce qui montre bien leur manque de distractions) pour regarder les petites élèves d’un collège jouer au hockey. » Bref, si ma bourse ne m’autorise pas cette escapade irlandaise, je me consolerai en relisant vos pages même si vous êtes particulièrement injuste. Il est vrai que vous n’avez lu ni Nuala O’Faolain, ni Nicolas Bouvier et son journal d’Aran, et que la bière rousse n’est pas votre cup of tea. Peut-être d’ailleurs, n’auriez-vous pas été sensible à leur propos car finalement, ils décrivent des lieux soumis aux éléments et peu luxueux. Vous avez traversé l’Irlande en aristocrate anglaise et sans doute traînait-il en vous un reste du conflit qui opposa l’Irlande et l’Angleterre. La guerre ne cessa qu’en 1921. Cela fait peu de temps écoulé jusque 1934, la blessure saignait encore. Sentiez-vous un malaise ? Aviez-vous besoin de vous sentir supérieure ? Votre mauvaise foi et votre charge trahissent un non-dit. Il est vrai que c’est lors de ce voyage que vous apprenez la mort de votre demi-frère Georges Duckworth. Cela n’a pas dû favoriser votre humeur. Quoique, là encore, je vous soupçonne de ne pas écrire franc. Vous vous remémorez les bons moments passés avec lui, les cadeaux qu’il vous offrait, les balades, les goûters. Vous ne dîtes rien de la relation ambigüe, de l’ordre du viol, qu’il vous a fait subir. La mort effacerait-t-elle votre rancœur ou ne la permettrait-elle plus ? Vous livrez dans ce journal ce que vous voulez en omettant ce qui vous dérange. Le journal n’est donc pas ce déversoir dont on parle si souvent. Il reste, pour vous, avant tout, un lieu d’écriture, un espace d’entraînement pour votre plume : aiguiser votre regard, affûter vos mots, former vos images mentales, autant de galops recyclés ailleurs, autrement. Vous êtes trop au cœur de l’esprit pour ne pas savoir tenir vos sentiments quitte à les exacerber, à votre guise, comme contre ces pauvres irlandais. Peut-être ont-ils reçu la violence que vous n’avez pas osé déchaîner contre Georges ? Si je faisais de l’analyse psychanalytique à la Viviane Forrester, je dirais que vous défendez coûte que coûte Saint Georges, le saint patron de l’Angleterre, contre le Saint Patrick irlandais. A ce compte-là, vous êtes bonne pour quelques années de discussion avec Mister Freud. Vous n’avez que quatre ans à attendre : il va rejoindre Londres en 1938, fuyant le nazisme. Allez, je vous rends justice : même Freud a choisi Londres plutôt que Dublin. Vous tentiez désespérément de lire Proust à Dublin, mais pourquoi n’aviez vous pas emporté Joyce, autre acte manqué ?

Marcelline Roux

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27 février 2018

la petite Aquarelle Bruno Duborgel

La petite Aquarelle

Bruno Duborgel

Ed Le Réalgar

 

CVT_La-Petite-Aquarelle_4546Bruno Duborgel choisit de nous faire entrer dans l’œuvre du peintre Zoran Music par une peinture très modeste, un petit paysage aquarellé de couleurs pâles – bruns, gris, blancs – qui ne captera pas l’attention de l’homme pressé ou distrait. A petites touches, sans démonstration de force, l’écrivain va nous amener à approcher notre regard, à découvrir la beauté et la complexité de cette nature rocheuse – un paysage qui n’en est pas vraiment un, en tout cas pas au sens où l’entend la peinture réaliste. 

Partant de ce qu’on a sous les yeux – un assemblage de formes sans profondeur de champ – nous entrons peu à peu dans l’épaisseur de la composition. Pour cela, Bruno Duborgel, use, lui, d’une palette assez large : les indications de pure technique artistique – notons particulièrement la réflexion autour de la figuration - s’enrichissent de considérations géographiques (les paysages d’enfance de Music, aux confins de la Slovénie et de l’Italie, ceux qu’il a par la suite parcourus), biographiques (l’expérience du camp de Dachau pendant la guerre), et de nombreuses références littéraires (Bachelard est cité à plusieurs reprises, dans cette notion d’immensité intime qui dit si bien la peinture de Music). Une demi-douzaine de reproductions soutient le lecteur dans son parcours, sans alourdir le livre.

Croisant donc diverses approches, Bruno Duborgel parvient à mettre finalement en place un espace cohérent qui environne l’œuvre, qui la dilate en quelque sorte. Après avoir élargi ainsi l’espace pictural, il nous guide à nouveau vers la surface peinte, laquelle se trouve alors assez naturellement dans une position centrale : celle de nos regards convergeant vers elle, celle de l’ensemble de l’œuvre de Zoran Music.

La petite aquarelle concentre en elle ce que fut Zoran Music, l’homme et l’artiste. Elle nous donne à voir – ou plutôt l’auteur de ce bref et intelligent essai nous donne à comprendre – que l’intime Music se trouve exposé là, et, qu’à travers lui, c’est une vision tragique du monde que nous touchons de l’œil, une vision de solitude profonde, de silence et de fin ultime.

Bruno Duborgel est essayiste et auteur de livres d’artiste. C’est peut-être cette double voix, savante et poétique, qui fait la singularité de ce livre et le rend si attachant.

Frédérique Germanaud    

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12 février 2018

Sur le liseré des commissures Alexandre Rolla

 

Sur le liseré des commissures

Suivi de

Les pays désolés

Un voyage avec Courbet

 

Alexandre Rolla

 

Editions la Clé à Molette

 

 

CAM-15-Liseré

 

« Ce qui transforme le pays en paysage, c’est le regard, c’est tout le « travail » de l’art ».

 

 

 

 

Le livre s’ouvre sur le choc esthétique de la vision des Demoiselles de village, peinture de Gustave Courbet exposée au MET de  Manhattan : Le morceau franc-comtois arraché à son terreau se retrouve à des milliers de kilomètres et se superpose à la vue sur Central Park et New York.  « C’est une plénitude incroyable, comme si la compréhension de l’univers passait par la vision de sa propre réalité, si petite et si étroite, celle de son village, qui, d’un coup, se livre et se dévoile, aussi grande que le monde ».

 Alexandre Rolla nous convie à une étrange et belle balade dont le carrefour, là où tout se noue – géographique, artistique, mental - se trouve  à Ornans, ville de naissance de Courbet en 1819 et espace d’enfance de l’écrivain. De New York à San Francisco, de Bâle à Ostende, l’auteur arpente l’œuvre de Courbet, parcourt le monde à la recherche des peintures et des paysages auxquelles elles sont liées.

Peu à peu s’élabore une réflexion sur le regard, celui du peintre, celui du spectateur. Le premier cherche à percer le mystère sous la surface des choses, à atteindre le cœur, qui est en lien avec la mort et le renouveau. Le second finit par ne voir les paysages que par le prisme des œuvres d’art, dans une sorte de cécité partielle, partiale. Des kilomètres sous les pieds pour revenir toujours au même coin de nature, « dans les miroitements de la Loue ». Va et vient entre l’art et la nature, le regard et le paysage. « Comme Bill Viola, ‟je ne sais pas à quoi je ressembleet c’est peut-être cela que je cherche à travers les paysages de Courbet. Je m’écarquille les yeux devant la matière-peinture car je n’ai pas ou plus la force de faire face à la matière-nature ».

La peinture n’est pas un art isolé et Alexandre Rolla convie le lecteur à des associations surprenantes - Giorgione, Sergio Leone, Bashung, Messagier ou Jeff Koons pour ne citer que quelques-uns. Ce voyage érudit transgresse les frontières, celles  des pays, des écoles artistiques, des  genres littéraires, le texte empruntant à la fois au récit poétique, à la déambulation intime et à la réflexion. Une des  richesses du livre sont ces rapprochements inattendus, ces collisions. Pas de leçon d’histoire de l’art ici, mais l’exploration d’un territoire tout autant mental que géographique, tout autant culturel que physique, dans une grande liberté d’approches et de moyens.

 

Frédérique Germanaud

 

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06 février 2018

cent jours avec Virginia Day 60

L’affaire débuta un 12 novembre 2015, avec les intentions suivantes :

 

"Décider de relire le journal de Virginia Woolf, de parcourir en lectrice 26 années en effectuant une étape tous les trois mois, est une manière, comme une autre, de bousculer une vie de lecteur. Si le compte est bon : 100 haltes de lecture, 100 incursions dans la vie de cette femme, feront dialoguer 100 fois l’aujourd’hui. Cette lecture-feuilleton est d’ailleurs presque un anniversaire, à quelques mois près : un siècle s’est écoulé entre ce début de journal et maintenant. Faire l’expérience de ce temps comme s’il était possible de lire et de vivre en échos, de partir d’un journal d’écrivain pour composer un journal de lecture, tout en imaginant vivre 100 jours woolfiens. "

 

Deux ans et soixante pages plus tard, le journal croisé de Virginia Woolf et de Marcelline Roux, publié initialement sur le site de Culture Chronique est désormais accueilli sur le blog de l’atelier du passage

 

bonne lecture !

 

60 VW

dessin Catevrard (c)

 

25 Janvier 2018/ 30 Janvier 1934

Il me fallait absolument replonger dans votre journal un 25 janvier. C’est votre jour anniversaire, ma chère Virginia. Vous auriez 136 ans. Rêvons de façon inconsidérée, que le temps n’y fait rien, et que nous vous fêtons en grande joie. Il va falloir que nous y mettions du nôtre car ici le ciel n’est guère souriant. L’hiver ressemble à une tisane tiède et il pleut depuis plus d’un mois. On dirait que le soleil a rendu son tablier. J’avais espoir qu’il cesse sa bouderie en votre honneur. Que nenni ! Les eaux de la Seine montent dangereusement, laissant dans le désarroi des gens qui venaient à peine de remettre d’aplomb leur logis après l’inondation de 2016. Certains préfèrent croire que ce ne sont pas les conséquences d’un dérèglement climatique et que ces épisodes de crue ont toujours existé. En tous cas, les grands de ce monde continuent de s’enrichir tranquillement sans décider des mesures qui sauveraient un soupçon d’espoir.  Ne versons pas dans la plainte un 25 Janvier ! Voir la Seine hors de son lit, les cygnes et les oies côtoyant les passants sur le trottoir, a un côté sympathique et n’évoque pas obligatoirement la rivière Ouse dans laquelle vous avez définitivement plongé. Le soir tombé, les gens se retrouvent pour scruter la progression de l’eau. Chacun donne son pronostique, son avis. Quelque chose de doux et de compréhensif s’échange entre les gens qui d’habitude font leur footing sans s’arrêter. La Seine oblige à une attention au moment présent et un regard sur l’autre qui s’inquiète. Le bruit du courant impressionne, trahissant les arbres et les objets charriés. Il faut alors ajouter un peu d’humanité à ce désastre : partager sous le parapluie les nouvelles de la rue d’à côté, proposer de l’aide pour déménager des affaires. Cela permet de rentrer chez soi en se disant qu’une lueur se rallume. Qu’avez-vous donc fait le 25 Janvier 1934 pour votre anniversaire ? Vous n’avez pas écrit dans votre journal ce jour-là. Le 14 janvier et le 30 janvier sont les seules dates mentionnées. J’essaie de reconstituer avec ces deux jours-là votre 25 Janvier 1934 : vous avez alors 52 ans. Quel heureux hasard ! Ce sera aussi mon âge cette année.  Cette résonnance me touche. Vanessa a fait un nouveau portrait de vous. Vous êtes plongée dans l’écriture d’Ici et maintenant. Je me demande si ce n’est pas le dernier roman que vous écrirez et qui s’appellera Les Années. J’aime finalement que vous en soyez encore au ici et maintenant. Après tout, ce titre aurait pu être choisi car il sonne comme un conseil bienveillant. Il est à la mesure de nos vies d’homme, qui restent finalement bien petites face aux bouleversements des éléments. J’aimerais que le Président des Etats Unis, qui demain prononce un discours à Davos, ait un peu conscience de l’Ici et Maintenant. Il est déjà si méprisant du futur. Je l’inviterais bien à mettre ses chaussures dans la boue de notre Seine et converser quelques minutes avec les cygnes et les oies, j’ose croire que cela pourrait tremper son arrogance à moins que les volatiles ne s’enfuient à la vue de sa huppe. Mais je divague, c’est l’effet fête anniversaire et de la coupe de champagne en votre honneur. J’aimerais tant  prononcer des vœux qui changent le cours des choses, ne pas être obligée de croire qu’il faudra repasser par l’épisode Noé pour sauver quelques espèces. Les cygnes et les oies semblent tellement  prêts à embarquer. Ce qui me rassure c’est que lors de votre mois de Janvier 1934, vous voyez beaucoup d’amis  et que je sens dans les pages absentes que votre vie est pleine. Vous notez que votre cadeau d’anniversaire est un bracelet-montre. Ma chère Virginia, j’ai reçu bracelet et montre pour Noël, tout me prouve que nous sommes sur le même fuseau horaire ! Je vais aller ce soir revoir la Seine avec plus de tendresse encore. Je ne sais quelles incantations je lui chanterai pour calmer ses furieux débits.  Je lui chuchoterai que vous avez aujourd’hui 136 ans, qu’elle peut rentrer dans son lit pour laisser encore possible la naissance de pages  irriguant nos bibliothèques, que je comprends sa colère et ses débordements face à l’inconscience des hommes mais qu’il faut rester patiente. La lumière n’est pas complètement inondée.

Marcelline Roux

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