atelier du passage

01 décembre 2018

cent jours avec Virginia Day 76

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19 octobre 1937 19 octobre 2018

«Aujourd’hui, rêver parce que j’ai besoin de relâcher la tension de ma tête et de me remonter d’une façon ou d’une autre si je veux écrire, vivre et surtout franchir la prochaine étape avec entrain et non passive comme une algue ». Virginia, je fais mien votre programme ! Il faut en effet parfois simplement s’arrêter et rêver. Ma tête a aussi besoin de ce vide. J’ai mis à mijoter un pot au feu, j’ai étendu le linge dans le soleil d’automne, grignoté une assiette de légumes du marché et j’ai pris pomme et banane avec moi. Je me suis assise avec ma tasse de café. J’ai mis mon visage sous un rayon de lumière et j’ai laissé faire. Il n’y avait alors rien à dire, rien à écrire, juste attendre que les rêveries daignent accoster sur les rives de mon esprit. Je ne voulais pas me concentrer sur un sujet en particulier, ni même et surtout penser ou réfléchir, juste « délasser la cervelle ». Il m’a semblé que depuis la rentrée, j’avais mis ma réflexion à dure épreuve, cherchant des explications, des paroles sur une situation et tournant tous les faits dans tous les sens pour n’en débusquer aucun. Ce n’était plus nécessaire, il fallait juste s’asseoir et rêver quelques instants pour me sentir vivante au milieu des arbres. J’aime prolonger cet état quand il advient, ce basculement de l’humain vers ce qui le dépasse. Il suffit d’accepter sa condition, de l’oublier, d’être dans le souffle d’une feuille qui tombe. Vous dites que vous ressentez à fleur de peau le rayonnement d’une fiction que vous souhaitez écrire. Je ne sais ce qui se passe quand je m’éloigne trop de cette attraction de l’écriture mais sans doute qu’un bout de lumière me quitte, ou plutôt un morceau de silence intérieur cesse de résonner et alors, le fracas du monde grignote mes îlots de retranchement. Il n’est pas facile de rester dans cette lenteur, de ne pas tourbillonner dans l’attraction des sollicitations, de refermer le portail du jardin et de revenir sous les bouleaux pour regarder de ce côté-ci de la maison. Le temps ne suspend pas son vol facilement. Pourtant, je connais ma recette pour renouer avec les mots et le papier : mettre la maison en ordre, arroser les fleurs du jardin, ratisser, entendre les ailes des cygnes sauvages traverser le ciel pour rejoindre la Seine et laisser infuser. A me regarder, les voisins doivent penser que je ne fais rien assise sous le bouleau, que le gros livre pavé rose fermé à mes côtés ne sert que décor. Ils n’imaginent pas que j’obéis à un programme woolfien salutaire : rêver pour accueillir les lignes d’écriture qui peut-être surgiront de ce moment vide, relâché, déposé, offert. Souvent, je vous admire ma Virginia, tant vous jonglez entre rencontres, travail de la Hogarth Press, articles à produire, programmes d’écriture, de lectures. Je ne peux suivre votre rythme. Quand c’est vous qui intimez la possibilité de rêver, je ne peux donc que vous accompagner et me sentir au plus proche de vous en nos mois d’octobre. Remontée vers la table, je continue de regarder le soleil à travers le rideau blanc et les ombres que dessine le cerisier. Ordonner de rêver est une gageure, j’en suis aussi consciente que vous. Pourtant, le seul fait de le formuler provoque une ouverture. Je ne pourrai raconter cet après-midi. Il n’aura pas été rempli. Il aura été vidé, désencombré, comme une armoire trop pleine que l’on ferme de peur de voir tous les objets dégringoler des étagères, j’ai allégé le poids des rayons de ma cervelle. Je ne sais si cela permettra d’aborder la prochaine étape avec entrain comme vous le suggérez mais sans doute que le pot au feu qui mijote y aura gagné en saveurs. Demain soir quand tous les amis seront autour de ma table, ils ne sauront pas qu’un des ingrédients du plat aura été ces instants détachés. La cuisinière gardera au secret la petite touche woolfienne sinon ils craindraient trouver quelques pierres dans les poireaux et l’insouciance des retrouvailles serait ternie. Nous saurons vous et moi Virginia que votre désir de rêverie a épicé la joue de bœuf. Je vous dirai si cela l’a rendu plus tendre. Auquel cas, j’ajouterai à ma recette de pot au feu, passez une heure à rêvasser après avoir saisi la viande !

 

Marcelline Roux

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21 novembre 2018

cent jours avec Virginia day 75

 

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Mercredi 13 octobre 1937 Samedi 13 octobre 2018

Julian Bell est mort sous une voiture atteint par un éclat d’obus. Vous êtes spectatrice de la douleur de votre soeur Vanessa. L’avenir sans Julian vous semble « tranché, tronqué, déformé ». Vous, la femme âgée, vous devez faire avec la mort d’un homme jeune et vous ne comprenez pas, ne pouvez même pas écrire sur cette souffrance, seulement rapporter les mots d’un médecin qui a tenté d’opérer, de sauver. Cette impuissance à écrire, je la ressens tant de fois. Trop de joie ou trop de douleur éloignent de la table. Le temps de l’action absorbe toute mon énergie vitale sans nuance. Les temps de retour arrivent parfois quand la tension lâche prise. Il me faut écouter et ouvrir la page de l’ordinateur. M’installer sur la table de la cuisine, l’air de rien pour ne pas donner trop d’importance à l’écriture ou plutôt la surprendre dans un geste que j’aimerais quotidien. Les fenêtres restent ouvertes car l’automne joue avec les apparences de l’été indien. Le café ne dissipe pas complètement ma fatigue des jours derniers à tenter d’y voir clair dans des sentiments contradictoires. On n’écrit pas sur le champ de bataille, on attend le repli pour oser mettre du noir sur du blanc. Vous consignez la mort de Julian Bell et vous dîtes si peu de votre désarroi. Vous relatez ce qu’en dit le médecin, les saignements de Vanessa. Vous qui débordez de mots, vous devenez économe, distante, vous qui développez en phrases fascinantes les moindres recoins de sentiments, vous n’écrivez presque rien de ce drame de la perte d’un neveu et d’un fils. La brutalité ne s’écrit donc pas. Elle se vit, consume. L’écriture ne vient que dans l’après-coup et sans doute pour autre chose, pour mettre du vivant sur les cendres, pour réveiller un souffle. Il est des moments de rupture que l’on ne peut dire ni écrire. Il est des moments de joie qui ne s’expriment pas. L’écriture surgira ou pas dans un temps détaché. Dans les moments cruciaux de ma vie, je ne peux en appeler immédiatement aux livres. Brandir l’indifférence de L’Etranger de Camus pour expliquer l’insensibilité, ou Proust pour justifier la jalousie, n’aident pas le moment présent. Les livres comme l’écriture ne surgissent que dans l’après, en seconde main, pour me récupérer, ne pas être trop seule face à la singulière étrangeté de mes sentiments. Réussir alors à m’isoler dans la cuisine, à plier le linge fraîchement lavé, à laisser retomber l’émoi pour que naissent quelques phrases, n’est pas une porte de sortie mais le retrait nécessaire pour me remettre en chemin. C’est le temps précieux et non programmable de la décantation. La douleur restera. Les livres s’ouvriront comme les pages à noircir mais ils ne feront écho que dans un lointain obscur. Parfois, une tournure s’approchera d’une sensation et je penserai tenir la solution, l’interprétation définitive. C’est peut-être cela qui me pousse à poursuivre. La vie se charge d’entamer nos constructions littéraires. Je ne porte aucun jugement. Je sais que Proust avait le sentiment de vivre plus intensément par le livre que dans la vie. Je ne peux le suivre même si je reviens toujours aux mots après la déflagration vitale. Je n’attends ni consolation, ni explications mais une place à l’ombre, au silence. Les paroles cessent de s’agiter, les jugements de pleuvoir, les règlements de compte de s’affoler, les bilans de compter. Ce n’est pas mieux ou moins bien que la vie, c’est à côté, sur un coin de la table. Vanessa le saura quand elle reprendra le chemin de son atelier et de ses pinceaux : elle n’effacera jamais la mort de son fils, mort à 29 ans, ambulancier en guerre de Chine. Elle creusera juste un semblant d’espace où survivre malgré tout. Dans ma cuisine, le soleil joue avec des chardons bleus. Il ne fait pas disparaître leurs piquants mais adoucit leurs tiges. Je reste à l’abri pour entendre les feuilles mortes craquer sur la terrasse. Le vent fait bouger et emporte. Un instant, je deviens feuille pour ne plus rien décider.

 

Marcelline Roux

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11 novembre 2018

Eté 70 Jacky Essirard

« Le passé est une bibliothèque commune ou s’entassent les événements. Une immense construction, des milliards d’étagères. Il y a des références incontournables qui sortent souvent des rayons. D’autres plus personnelles qu’on extrait pour se rappeler qu’on a existé. »

 

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Eté 70, un titre, des photos et indices sur une couverture façon collage, tout indique d’emblée que dans ce second roman publié aux éditions Yvonna, l’auteur Angevin Jacky Essirard nous invite à un voyage dans le temps.

Déjà dans son premier roman, La solitude du Quetzal, l’auteur prétextait un voyage au Guatemala pour évoquer une rupture amoureuse et explorer son paysage intérieur. Là le narrateur profite d’un séjour en clinique, sorte de parenthèse, « coupure dans le temps ordinaire », pour explorer un épisode de sa jeunesse qu’il n’a pas oublié. Cet été 70 l’obsède, car « un secret y serait lié dont l’exploration sera difficile » confie Vincent le narrateur, âgé d’une soixantaine d’années. C’est pour lui un « foyer non éteint ». Cette quête qui nous est présentée d’abord comme un exercice d’écriture, s’avère très vite être pour le narrateur l’occasion de « mettre de l’ordre dans ses papiers » et surtout une occasion d’introspection, de réflexion sur la mémoire et le passé, Celui qui « assume d’être constitué à 95% de disparitions », examine une à une les traces qu’il conserve de cet épisode.

Cet été-là, Vincent part au volant de sa deux-chevaux en Hollande retrouver une jeune femme avec qui il a entretenu une relation épistolaire prometteuse, mais dont il sait avant le départ qu’elle sera sans suite.

Le récit se déroule sous forme d’allers et retours constants entre le passé et le présent. L’opération qu’il a subie est la métaphore de l’introspection à laquelle il se livre. Cet Eté 70 a été comme une déchirure, lui a laissé une cicatrice. Il lui en est resté une blessure qu’il examine et l’écriture va faire office de pansement.

L’auteur prend son temps pour raconter le voyage et ses circonstances, préliminaires qui ne sont pas sans rappeler les préparatifs qui précèdent une opération, puis pour raconter et rendre très vivant son séjour dans la famille de son amie Ingrid, sa découverte d’Amsterdam, un après-midi à la piscine, une soirée dans un bar de Haarlem où il entend pour la première fois le tube de l’été, « In the summertime » de Mungo Jerry.

Au présent et au récit de sa guérison, il mêle des réflexions sur le vieillissement et sur celui qu’on devient en avançant en âge. Les questions s’enchaînent et font avancer le narrateur toujours plus loin dans son introspection : Comment ferait-on si on avait le pouvoir de revivre les événements du passé ? Que ce serait-il passé s’il avait suivi une autre piste ? 

Ce questionnement devient le moteur du récit :

« Ce mois d’août est l’agitateur le plus efficace de ma mémoire. Il me ramène à tous les choix que je n’ai pas su faire... il m’oblige à ouvrir les yeux sur mon existence. Il est la source d’une interrogation métaphysique permanente à laquelle je ne sais pas répondre. »

Il s’interroge aussi sur l’intérêt de la transmission de son histoire et se demande s’il « est nécessaire de partager avec d’autres une histoire qu’ils n’ont pas vécue ? ». L’autre, celle pour qui il souhaite faire la lumière sur cet épisode fondateur de sa jeunesse, c’est Margot sa compagne qui suit la progression de son travail d’écriture et partage son cheminement intérieur.

 

Cette histoire, relatée tout en finesse, se lit avec émotion et intérêt. Si jacky Essirard porte un regard plein de nostalgie et de tendresse sur le jeune homme de l'Eté 70, l'humour et la dérision ne sont jamais loin. Au-delà du plaisir du récit, il nous invite aussi à explorer nos vies et ce qui les construit, et à réfléchir aux pouvoirs de l’écriture.

 

Chrsitine Tharel

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28 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 74

          

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                                                                                                                                   Pour Julien Bosc

Samedi 29 septembre 2018 Dimanche 29 septembre 1935

Chère Virginia, vous avez marché le long de la rivière, vu un martin pêcheur et une « hermine en robe d’été, brune avec du blanc au bout de la queue ». Moi aussi, j’ai trotté aujourd’hui et contemplé des oiseaux d’une cabane d’observation près des marais: hérons, cormorans se fondaient dans les branches et un ragondin nageait en silence. Plus loin, j’ai entendu des oies. Elles semblaient mener un colloque de fin d’été. Elles devaient aborder des questions philosophiques essentielles car leurs cris ne parvenaient pas à s’accorder. Il y en avait toujours une qui avait un avis différent à défendre. La lumière d’automne était pourtant si douce qu’elle aurait pu faire fondre les cœurs les plus endurcis. Il suffisait de se poser sur un banc pour croire que la sérénité pût tout apaiser. S’abandonner à ces instants fragiles regonfle nos êtres. Je n’ignorai pas les traversées douloureuses de certains, ni les décisions irrévocables d’autres. Ils étaient avec moi mais il fallait qu’un peu de nature entre dans leurs histoires brutales comme un signe gratuit, secret. Je souhaitais déposer un linceul pour un homme qui avait décidé d’arrêter son chemin. A regarder le sentier qui tournait autour de l’eau, je me demandai ce qu’en pensaient les oies. Nos vies ne vont jamais droit, elles tournicotent, bifurquent, trébuchent, tournent en rond et parfois s’arrêtent net. Les encore vivants héritent alors des pas à faire. Mais dans quel sens ? Etait-ce le sujet de discussion  des bernaches ? Le vrai et le faux dans la vie des hommes ? La manière de vivre ou de mourir ? La violence des amours ? Elles n’en finissaient pas de cacarder. Aucune réponse ne parvenait à émerger, je le sentais. Du côté des oies, les chosent n’étaient pas plus aisées que du côté des hommes. A un instant, je n’ai su pourquoi, elles se sont envolées de concert et sont venues se poser sur l’eau dans un ballet harmonieux. Le silence s’est installé comme une incongruité. Le débat était clos. Le repos m’a soudain envahie, j’aurais voulu rester le reste de ma vie sur ce banc à savourer la fin de cette tension. Je n’avais plus envie de chercher des mots, des explications, juste faire comme ces oies : m’être bagarrée avec des sentiments contradictoires puis glisser à la surface de l’eau, sans crainte, dans un mouvement naturel, qui ne blesse personne, provoque seulement une vague caressante à la berge. J’ai pensé que l’homme mort avait senti l’onde le rejoindre, lui qui n’avait pas su nager à contre courant. Ceux qui restent ont besoin de ces infimes tressaillements, comme d’une épaule qui accueille, une main qui se serre, une voix qui parle bas. Si je connaissais la langue des oies, je leur crierais d’aller jusqu’à Montluçon faire une procession vers l’homme pour son dernier envol. Elles trouveront le chemin sans peine, un phare est là pour les guider. Elles pourront criailler, cacarder autant qu’elles voudront jusqu’au Cousseix. Arrivées, elles feraient silence et de leurs fameuses pattes, loin de jouer à l’innocence, se poseraient sur les recueils réalisés par l’homme éditeur disparu. Je connais leur talent de gardiennes, elles sauront préserver ces feuillets puis migrer avec quelques pages vers de potentiels lecteurs. Ce jeu de l’oie n’est-il pas vain ? Il faut bien que quelqu’un relance les dés et provoque des coups dans l’eau. Julien a souhaité abandonner la partie mais d’autres continueront à pousser son pion. Le passage des oies sauvages dit la force secrète du groupe. Sur le banc, certains apprennent à se connaître, savent que le temps est compté mais chaque minute de partage compte double. Virginia, votre martin-pêcheur apporte ses couleurs des tropiques, le noir n’a pas tout donc pas tout envahi. Nous tenterons d’y croire encore en reprenant la route.

 

Marcelline Roux

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18 octobre 2018

L'épine blanche Jacques Moulin

l'épine blanche

L’Épine blanche

Jacques Moulin

Ed l’Atelier contemporain

 

 

L’Épine blanche pourrait être sous-titré Journal de D. : D. Denise, la mère, décédée, D. cédée à la mort, D. deuil du fils, D. disparition précoce du père, D. days jours, jalons déposés comme cailloux de Poucet pour le passage du temps, de D15 à D100, -«  D.17 Ecrire la mer / jusqu’à ton asphyxie », puis D…, puis rien, disparition de la lettrine, poèmes ou proses poétiques ensuite flottant dans l’incertain du chagrin qui ne se compte plus en jours, mais en anniversaires, souvenirs, puis, on imagine, oubli progressif vers « l’absente absolue ».

 

On sait l’attachement de Jacques Moulin à la nature, aux paysages. L’Epine blanche s’ancre en terre d’origine, le pays de Caux. Pays de falaises, de calcaire, d’eau.

« Aller à H.

Me suspendre à ton vide ».

 

Jacques Moulin écrit le deuil à la distance d’un fils qui use du « il », se nomme « le fils » ou « Jaboc », surnom que lui donnait sa mère.  (« se recoudre à la dépouille en distance juste »). Il dit le lien maternel en une langue très travaillée, jouant sur les sonorités, la matière, le rythme. Ce sont les fragments d’un ordinaire de vie et de mort : listes de courses trouvées dans l’appartement, tri des affaires, règlement des factures, organisation des obsèques, une dernière lettre qui ne sera jamais envoyée. Les manques, l’appartement vide mais saturé de la présence de D. Le glissement de la qualité de fils à celui d’ayant droit.

 

Lorsque le lien s’est rompu, il a emporté avec lui tout un pan de mots, ceux des lettres bi-hebdomadaires, des articles du pays de Caux qui y étaient joints, des coups de téléphone pour s’assurer, rassurer, se donner des nouvelles.   « lettres rigoureuses précises descriptives quantifiées toujours calligraphiées –jusqu’au jour où le tremblement de la main a étouffé peu à peu la phrase ». La mère retrouve le silence du père, « un père dépris du langage », mort prématurément  après son retour de guerre. 

 

Comme la vie, le texte alterne l’émotion, le trivial, le grave, les humbles gestes ménagers, les silences, l’intime, la mémoire, le quotidien. Tout ramène à l’absente,  « Le cri tue le silence. Ca rancit déjà au frigo. Faudra dégivrer. Le froid s’est infiltré pour de bon dans la tête ».

 

Un magnifique hommage de Jaboc à D.

 

Le texte de Jacques Moulin est accompagné d’encres bleutées de Géraldine Trubert, et d’une lecture de Michaël Glück.

 

Frédérique Germanaud

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14 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 73

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Dimanche 15 septembre 1935 dimanche 16 septembre 2018

Chère Virginia, votre dimanche est sous la pluie tandis que le mien resplendit de soleil mais comme vous je sens que l’été se termine et qu’il a été dense côté écriture et corrections. Vous pensez terminer Les Années pour Noël, quant à moi, j’attends la livraison de mon prochain carnet. Je ne joue évidemment pas dans votre cour mais j’avoue ressentir beaucoup de lumière à l’idée de voir un nouveau livre commencer sa vie. Hier soir, j’ai pu lire dans un jardin, à l’heure que j’aime le plus, la tombée du soir, qui accorde un peu d’apaisement au monde. J’ai ouvert pour la première fois ce nouveau carnet, sous sa forme prototype d’imprimeur, et l’ai donné à entendre. La scène ressemblait à un film de Claude Sautet : des amis de longue date se retrouvaient réunis chez l’un deux, une joyeuse et bienveillante complicité les entourait comme les années passées et tissées. J’étais assise lisant et choisissant des fragments à offrir comme l’on cueille des fleurs pour en faire un bouquet à mettre dans l’eau fraîche. Je percevais leur écoute, leur sourire et je me suis installée dans mon livre comme s’il n’était déjà plus le mien. C’est incroyable cette sensation des mots placés dans un livre : tout l’été, j’avais lu, relu, corrigé mais là dans la forme du livre à venir, fixés sur la page, les mots étaient autres, à d’autres. Ils prenaient au fil de ma voix leur indépendance, s’approchant des auditeurs, volant de l’un à l’autre, ricochant dans telle pensée, heurtant telle humeur, remuant tel souvenir, autant de résonances qui n’étaient plus de mon ressort. J’aime cette distance qui s’instaure et qui allège soudainement des heures et des heures à batailler avec mes phrases et mon vocabulaire, toujours en-deçà des attentes. Là, le texte s’en va comme il est, un peu de travers, un peu bancal, mais avançant et pris comme tel par ceux qui lui accordent une petite place. Bref, ce nouveau carnet est inauguré un soir d’automne dans un jardin comme dans un film, ce devrait lui porter chance. Quant à vous, vous lisez la biographie d’Anthony Hope et vous avez devant vous trois caisses de lettres de votre ami Roger Fry à découvrir. Je prends conscience que nos deux époques se séparent cruellement sur cet état de la correspondance. Jamais je n’aurai à trier les lettres de mes amis écrivains : pas seulement pas que je ne souhaite pas qu’ils meurent mais surtout car leur correspondance est pour la plupart contenue dans leurs téléphones ou ordinateurs. Faudrait-il imaginer récupérer ces outils pour rétablir les correspondances littéraires que nous avons tant de bonheur à lire ? Non, ce serait une violation du privé que d’entrer dans les machines pour en extraire les courriels. Pourtant, je sais, m’y adonnant moi-même, comme s’écrivent par messenger, sms, mails, whatsapp de vrais échanges féconds, avec des styles, des pensées, de l’humour, des photographies, tout un monde d’écriture qui disparaîtra. Point de mémoire conservée de ce côté-là. Vous vous plaignez que tout le monde réclame des lettres et des lettres et que vous passez votre temps à répondre à l’un et à l’autre, mais nous pouvons connaître cette part de vos écrits, voir comment ils jouent avec vos œuvres ou s’en différencient. Les livres des écrivains d’aujourd’hui seront coupés de leur vie d’épistoliers même si celle-ci existe et peut-être très densément. Je pourrais lancer un grand mouvement de réhabilitation des boîtes aux lettres mais cela serait peine perdue. Je ne boude quant à moi aucun moyen et succombe souvent à la joie de l’enveloppe et du timbre mais les choses se passent ailleurs. Nous n’avons pas perdu en vivacité de plume, bien au contraire. Nous n’arrêtons pas en réalité de nous écrire toutes les heures du jour mais l’instantané joue contre la conservation possible de ces fulgurances. Accepter la disparition est peut-être une nouvelle sagesse quand je vois que vous peinez à entreprendre le tri de cette masse d’enveloppes qui vous attend. Courage ma Virginia, votre plongée en lecture nourrira un prochain livre.

 

Marcelline ROUX

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10 octobre 2018

A contre-courant Antoine Choplin

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Antoine Choplin

Editions Paulsen

 

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Remonter l’Isère, de sa jetée dans le Rhône à sa source, n’est ni exploit sportif, ni voyage exotique. D’emblée, Antoine Choplin ne se place pas dans la lignée des explorateurs ou des sportifs de haut niveau : l’Isère, il la connaît, puisqu’il réside en sa proximité, et il remontera son cours assez bref à raison de quelques jours répartis sur chacune des quatre saisons, au rythme du promeneur observateur attentif.

 

Antoine Choplin nous convie à un pas de côté : un écart dans son œuvre romanesque et dans l’usage de ce coin de terre qu’il arpente d’ordinaire sous un  régime motorisé et pétri d’habitudes.

 

Devenir étranger dans un paysage familier. L’enjeu, s’il paraît modeste au point de douter qu’il puisse faire livre, ne l’est pas tant que cela. Il s’approche plus de la poésie que du roman au souffle épique par son rapport singulier au temps et au paysage. Se déplacer à pied dit beaucoup de notre monde contemporain. Muni de ses seules jambes, le marcheur va devoir se confronter à une organisation géographique et sociale qui ne lui laisse pas toujours de place. Abords de route inexistants, hôtels fermés hors saison, tunnels routiers qu’il faut franchir au trot et au risque de sa vie, telles sont les aventures de cette minuscule épopée, alternant avec des rencontres et des  fragments d’espace et de temps préservés. Ce petit territoire, les rives de cette rivière observées à la loupe, peut être reproduit à une échelle plus grande, celle de la France, voire du monde occidental.  Se confrontent ici comme partout ailleurs deux mondes, celui de l’urbanisation et celui de la nature, rarement en harmonie.

 

Antoine Choplin voyage en écrivain. Il marche dans la compagnie des livres dont il nous donne à partager quelques lignes à chacune des saisons. Leurs auteurs se nomment Ponge, Hölderlin, Jaccottet, Michaux. Des poètes qui l’accompagnent sur la route et dans ses réflexions. Il est souvent question, dans ces pages, de la capacité ou de l’incapacité de l’écriture à saisir le réel. L’auteur en joue le temps d’un épisode, dont il révèlera ensuite qu’il est fictionnel, déstabilisant un instant notre position de lecteur.  

 

« Comme une envie d’être à la hauteur de ce que je suis en train de vivre, de la plénitude offerte par ce cheminement librement choisi ». Ces mots concernent le pas du marcheur. Ils pourraient s’appliquer à l’écriture. À celle d’Antoine Choplin en particulier. Ceci encore : « l’effort reste inapparent, le rythme sans faille ». À Contre-courant met en lumière les qualités à l’œuvre dans les romans précédents : le souffle bien posé, la phrase fluide, la place laissée au silence et le respect de l’outil – la langue pour l’écrivain, au même titre que les chaussures et le chemin pour le marcheur.    

 Frédérique Germanaud

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02 octobre 2018

cent jours avec Virginia day 72

 

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Samedi 7 septembre 1935 samedi 1 septembre 2018

Exceptionnellement ce matin, j’ouvre votre pavé rose au petit-déjeuner. Ce n’est pas dans mon habitude. Je vous retrouve généralement à l’heure du thé. Ce doit être ma façon de fêter la rentrée que de poser votre journal entre le pot de confiture et le bol rouge de café fumant. Je suis admirative des écrivains qui parviennent à se lancer dès le réveil dans leurs pages. Je ne suis pas de leur confrérie, je suis lente à retrouver le chemin des mots. Il me faut des heures de décantation : ménage, rêvasseries, jardinage, et j’en passe. Dans l’après-midi, ma marmite bouillonne et je peux alors seulement retrouver mes fourneaux intérieurs. Ce samedi est donc un samedi de bonne élève, de résolutions prises en septembre et qui dureront le temps des cahiers neufs. Je suis installée, le pain vient de sauter du grille-pain. Je cherche dans vos pages la date qui sera la plus proche de la mienne et choisis votre septembre 1935. J’allume rituellement la radio sur France Culture quand le poste soudain m’envoie le cri d’une femme syrienne qui hurle son désespoir d’avoir perdu toute sa famille lors de la traversée pour fuir son pays. Elle interpelle les gouvernants, leur demande combien de morts faudra-t-il encore pour qu’ils agissent ? J’entends la texture de sa voix, les ondulations et comprends le sens de ses paroles grâce à une traductrice. La voix de cette dernière est au contraire neutre, sans effet. Cela accentue l’impression de détresse : la sensation du grain de voix éparpillé de la syrienne, jeté à la tête des peuples immobiles. Dans votre page, Virginia, je lis que vous évoquez, vous aussi, la radio et notamment votre actualité : la crainte de l’occupation de l’Abyssinie par Mussolini. Vous dites ne pas connaître cet endroit tout en prévoyant le drame à venir. La voix de Mussolini vous dérange profondément. Deux timbres nous bouleversent pour des raisons opposées mais la même sensation d’impuissance nous afflige. Les moyens d’information de notre soit disant progrès technologique n’y changent rien. Le citoyen écoute, entend parfois, se révolte rarement. La monstruosité des gouvernants frappe toujours. Aucune once d’humanité n’éclaire les décisions. Comme vous, je reste collée à la radio, effarée. Quel prix accordons-nous à la vie ? Quel sens tous ces morts en mer et quel accueil pour les miraculés rescapés ? Pourtant nos cerveaux nous intiment de retourner à nos feuillets. Est-ce une façon de nous boucher les oreilles ? « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », conseillait Paul Valéry dans son Cimetière marin qui aujourd’hui n’évoque hélas plus un poème mais une réalité méditerranéenne. Malgré la menace mussolinienne, vous vous octroyez « une divine matinée à lire Alfieri près de la fenêtre ouverte ». Vous avez reçu La Vie de John Bailey, et vous y flairez « une odeur de cuisine littéraire » qui vous appelle comme « une souris crie sous un matelas ». Je tente aussi de vivre avec les livres. En entendant cette femme pleurer sa rage, je sais toutefois que la sagesse n’a toujours pas accosté sur nos rives. Les livres restent de fragiles bastions. Ils aident à ne pas baisser les bras, à construire des espaces où les lois humaines peuvent être revisitées, comme les faits dénoncés. Dans quelques années, on y verra plus clair sur notre cécité. Des auteurs prendront à bras le corps ces cadavres livrés aux flots, dénonceront les coupables, s’étonneront que des peuples aient pu se taire. Tant de fois déjà, nous avons réécrit l’histoire de ceux qui, comme vous Virginia, nous ont précédés. A lire votre peur prémonitoire de Mussolini, je me dis qu’hélas, le désastre n’a pas été évité malgré votre éveil. Restent vos pages qui ce matin accompagnent mon réveil et mettent en perspective historique la voix de cette syrienne. A chaque mort, il faudrait se demander comment les hommes vivent et comment on pourrait décider d’écrire autrement cette vie pour qu’elle ne soit pas broyée. Ne pas oublier que derrière les chiffres des journaux, il ya des individus, des voix comme celle de cette femme, des familles qui ne sont ni plus ni moins que les nôtres. La rentrée est grave, le café refroidit et la confiture dégouline.

 

Marcelline Roux

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15 septembre 2018

cent jours avec Virginia day 71

 

Juillet 2018

Chère Virginia, je pense que mes dernières mésaventures sur le net auraient titillé votre cinglante ironie. Un matin, tout heureuse de savoir que notre jour 69 gambadait joyeusement sur les réseaux sociaux et tout aussi ravie de voir que de fidèles  lecteurs et lectrices s’amusaient de vous découvrir comme l’effigie de nouveaux types d’arrosoir, je croyais que nos cent jours cheminaient, malgré la chaleur, vers de paisibles contrées. Je ne dirai jamais assez combien il est doux de sentir quand je poste une de nos journées que certains se penchent sur leur écran et passent avec nous, par procuration, des instants d’intimité que j’espère littéraires. Quelle ne fut pas ma stupeur de recevoir quelques heures plus tard, plusieurs alertes m’informant que le Day 69 avait été censuré par Facebook, jugé inapproprié pour figurer sur le réseau. Les censeurs de la société américaine de Marck Zuckerberg avait donc trouvé nos propos illicites. J’étais atterrée. Quelles paroles avaient pu choquer ces personnes, si toutefois quelqu’un se cache derrière un algorithme ? J’ai commencé par pester, évidemment, mais ma colère n’avait aucun interlocuteur et ne pouvait donc être entendue. Il me fallait désamorcer l’ulcère inutile à l’estomac et chercher ce qui avait déclenché la vindicte des effaceurs. J’ai d’abord cru qu’ils ne lisaient surement pas le texte et que c’était l’image qui était problématique. Vous affubler d’un arrosoir n’était pas très malin. Les esprits américains, plus évolués que n’importe quelle petite française, ont immédiatement voulu mettre fin à un début de métamorphose transgenre même subliminale. Je n’ai toutefois pu me résoudre à cette explication. J’ai relu le texte dans son intégralité et j’ai vu que je vous accusais d’avoir sauté des jours dans la tenue de votre journal. Serait-ce donc vous qui auriez réclamé vengeance à FB et supprimé aussi un des miens par juste compensation ? Je ne peux vous soupçonner d’une telle fourberie. Reste le nombre 69, qui a pu évoquer quelques postures équivoques et donc alerter tous les mal pensants. Je ne peux point passer du 68 au 70 sans passer par la case 69. On croirait, à juste titre, que je ne sais plus compter, affaiblie par la canicule. Je pensais qu’après toutes les campagnes d’affichage du minitel rose, le 69 s’était vidé de sa substance et je ne fais aucun jeu de mots, chers relecteurs facebookiens. Quelles pirouettes intellectuelles et même pas érotiques, m’obligent à faire les invisibles de ce réseau ! Ils agissent sans donner d’explications. Il leur suffit d’un clic et hop, vous disparaissez, ni vu ni connu et sans pourquoi. J’ai heureusement été soutenue dans le signalement de la disparition du Day 69. Plusieurs ont relayé l’information.  Quand on cherche son chat disparu dans la ville, on affiche son portrait. Je ne pouvais même pas afficher celui de notre jour 69 car le réseau me bloquait dans cette action de remise en ligne. Il me fallut lancer l’alerte sans image. Quelle ne fut pas alors ma seconde surprise, d’apprendre que, ce même jour, d’autres blogs littéraires avaient subi le même sort !  Mes divagations sur les causes s’avéraient ruinées. Rien ne tenait. Pourtant je suis tenace. J’ai continué à faire se connecter mes neurones et j’ai abouti à cette conclusion provisoire : les blogs littéraires animés par des femmes étaient rendus indisponibles. Les femmes qui lisent sont dangereuses, celles qui écrivent encore plus, et celles qui bloguent les plus redoutables puisqu’il faut absolument les déconnecter. Voilà donc toutes les tergiversations que provoquent une censure non expliquée et encore, chère Virginia, je vous épargne les hypothèses les plus folles que j’ai reçues, l’arrosoir était propice à une polysémie interprétative très joyeuse mais je choquerais vraiment cette fois les amis de Marck.  Tout cela pour vous dire dans quel étrange monde de communication je vis. Evidemment,  le tableau de L’Origine du monde a depuis longtemps disparu des images diffusées comme beaucoup de nus des peinture. C’est tellement plus facile de censurer le sexe que les idées violentes ou libérales qui asservissent plus insidieusement mais plus efficacement. Si ce jour 71 vit tranquillement sa vie, c’est vraiment que les gardiens du temple ne nous lisent pas. Faudra-t-il s’en attrister ?

 

Marcelline Roux

VW 71

 

 (c) catevrard

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31 août 2018

J'entends des voix entretien avec L'atelier des noyers

 

J'entends des voix est une nouvelle rubrique de l'Atelier du Passage. Elle donne la parole aux écrivains, aux éditeurs, à ceux qui font le livre. Aujourd'hui, l'Atelier du Passage s'entretient avec Claire Delbard, responsable des éditions de l'Atelier des Noyers

J’ai découvert l’Atelier des Noyers au marché de la poésie de Paris, ce mois de juin 2018, sous un très chaud soleil parisien. Repartie avec deux livres dans ma besace : celui de Denise Desautels et Erika Povilonyté, celui de Geneviève Peigné et Petra Bertram-Farille.  Deux ouvrages format à l’italienne, poèmes d’une grande force, accompagnés de noirs profonds et denses.

atelier des noyers

À l’origine de l’Atelier des Noyers, quelle impulsion, quel désir ?

L’Atelier des Noyers fêtera ses dix ans à l’automne, mais au départ la structure était essentiellement dédiée à la médiation du livre et non maison d’édition à proprement parler. La collection Carnets de, petit format à l’italienne a vu le jour en novembre 2016. L’impulsion, ou plutôt la décision de se lancer s’est imposée avec la réception du texte Novembre, d’Olivier Delbard, texte qui porte, entre autre, sur la manière dont la vie refait surface à Paris, après les attentats du Bataclan. Il a été pour moi le déclencheur d’une envie très forte, comme une forme de mission : comment résister à la Barbarie, et proposer un regard singulier sur le monde, dans les chemins de traverse et non les autoroutes de l’esprit, et comment aussi faire dialoguer et interagir texte et images ? C’est cette problématique qui est au cœur de la création de la collection. Pour le premier titre, j’ai confié à une jeune plasticienne belge, Anouk van Renterghem, l’interprétation libre de cet univers et le dialogue texte/image a très bien fonctionné.

La collection a démarré avec les axes suivants : Carnets de Couleurs,  Carnets de Vie, de Philo, elle s’est ensuite ouverte à des Carnets de nature. Une deuxième collection Carnet d’enfance a vu le jour en 2018 et propose des textes accessibles pour les les plus jeunes. Nous avons offrons aussi une latitude Hors collection  pour des projets qui ne rentrent pas dans notre ligne première de carnet, ou dans le format à l’italienne mais que nous souhaitons aussi accompagner : comme pour Draps d’étreintes, au format en hauteur, (texte érotique de Philippe Brun, peintures sur toiles de draps d’Anne Procoudine-Gorsky).

le petit objet intimiste qu’on peut garder sur sa table de nuit, partager avec ceux qu’on aime, garder dans son sac…

Pour expliquer notre projet, il faut comprendre qu’il ne surgit pas ex nihilo, mais qu’il a mûri à son rythme, peut-être pour partie à mon insu d’ailleurs. Je suis éditrice de formation (depuis presque 30 ans, issue du secteur scolaire et jeunesse), lectrice assidue et éclectique, avec un sérieux penchant pour le dialogue des Arts. Alors quand la cinquantaine venue, un virage professionnel en épingles à cheveux s’est présenté, j’ai eu envie de me rapprocher de mes envies profondes, et c’est ce concept là qui s’est imposé : dialogue entre texte fort, le plus souvent poétique mais pas seulement, et des formes visuelles graphiques qui accrochent le regard. Peut-être aussi pour donner envie de rentrer dans la poésie ou le beau texte plus facilement, avoir moins peur et partager l’objet, le petit objet intimiste qu’on peut garder sur sa table de nuit, partager avec ceux qu’on aime, garder dans son sac…

En ce sens, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’une collection de poésie contemporaine : pour moi, c’est plutôt un objet artistique hybride dont la forme première est le livre.

Le choix des plasticiens, plasticiennes et auteurs et auteures est volontairement très ouvert, à l’image sans doute de ce que peut offrir l’ouverture sur la vie : avec la perspective de toujours se renouveler, d’offrir un livre inédit. C’est à la fois très modeste (notre premier tirage est à 100 exemplaires) et très ambitieux, car c’est à cette échelle que l’on peut changer le monde, je crois. Ce qui m’intéresse comme éditrice et coordinatrice de ces talents collectifs, c’est l’interaction, le jeu de la partition : comment les mots de l’un vont rencontrer les images de l’autre, et comment ils vont évoluer, cheminer en fonction de cette interaction. Cette forme de travail suppose pour les auteurs-res et plasticiens-nes de partager cette manière de travailler : rechercher le son juste, pas seulement par rapport à sa partition mais par rapport à l’objet dans son ensemble : à  l’écoute de l’autre, de ce qu’il m’apporte dans son interprétation, dans son étrangeté, dans sa singularité aussi. L’éditrice joue le rôle de tiers séparateur et d’arbitre le cas échéant quand il faut choisir l’une ou l’autre option.

Les auteurs-res et plasticiens-nes sont à la fois très libres, mais aussi très contraints par le cahier des charges technique.

 

atelier des noyers 3

Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’Atelier des Noyers dans la production poétique contemporaine ?

C’est difficile pour moi de vous dire ce qui fait la spécificité, c’est l’extérieur, le lecteur et/ou le critique qui découvre notre travail qui peut mieux que moi répondre à cette question, mais dans ce que j’ai souhaité mettre en place, il y a l’idée d’un collectif artistique, d’un partage et de rencontres entre les artistes, et ceux qui reçoivent notre travail. Ma joie est grande quand d’autres formes artistiques prennent le relais des livres pour les faire vivre sous une autre forme (Grandir d’Aurélie Armellini et Laura Dominguez a été adapté sous forme de théâtre dansé à Aix-en-Provence, Au gré du gris des jours de Colette Andriot et Anouk van Renterghem a été mis en musique jazz, Âme papier  d’Allan Ryan et Matthieu Louvrieren adaptation de lecture musicale… Marianne a fait l’objet d’une belle soirée avec lecture de comédiens des auteurs francophones qui ont inspiré Virginie Brinker). Ce serait peut-être là la spécificité de notre travail, celle d’être ouverte à tous les horizons artistiques et d’avoir plusieurs modes de créations et productions.

 

Comment s’opère la rencontre et le travail entre l’écrivain et le plasticien ?

C’est différent à chaque fois : parfois le texte est premier, parfois les images sont premières, parfois l’ensemble est travaillé en croisé texte et images à quatre mains, parfois encore, la construction de l’ouvrage chemine en plusieurs temps et va-et-vient graphiques et textuels.

Il arrive que les deux protagonistes se rencontrent, de visu, autour d’un verre et de l’éditrice mais ce n’est pas toujours le cas, quand l’éloignement géographique est trop grand : pour Carnet Ocre et Noirs, nos artistes habitant par exemple en France et Amérique du Nord, la rencontre n’a pas précédé la sortie du livre. Skype nous a permis de contourner la difficulté. On essaie toujours, quand on peut, d’organiser un événement pour la sortie du livre, comme au Marché de la poésie cette année, pour que les artistes se rencontrent à ce moment-là si cela n’a pas eu lieu avant.

J’aime que l’aventure soit toujours différente et le processus de création singulier.

Je choisis toujours les textes en fonction de mes goûts, ma sensibilité et la ligne que je souhaite donner au catalogue et je propose (ou l’auteur me propose) des univers compatibles ou parfois le ou la plasticienne me propose un auteur, c’est arrivé aussi.

J’aime que l’aventure soit toujours différente et le processus de création singulier. Une contrainte pour l’instant, mais elle pourra évoluer, je ne souhaite pas deux fois le même binôme dans la même collection de Carnets, car j’aime l’unicité de ce que se passe dans la première rencontre artistique. Mais l’ouverture à d’autres collections changera peut-être ce point initial. Je n’exclus pas par exemple des projets ou texte et image auront un seul artiste en création (auteur/plasticien).

Un troisième format à l’italienne verra le jour cet automne… En septembre avec un titre d’Anne le Maître (texte) et Hervé Espinosa (aquarelles). C’est un carnet, plus grand, format A5 pour laisser la part belle aux aquarelles et au blanc, thème de l’ouvrage : Blanc comme la neige.

 

 Une place de choix est donnée aux femmes dans votre catalogue ? Volonté ou affinité ?

Ma réponse va peut-être vous surprendre : les femmes ont une place de choix dans le catalogue de l’Atelier des Noyers, pas par féminisme ou esprit de revanche de x siècles de publications masculines, les femmes sont là, au milieu des hommes et à leur juste place, celle qui leur revient, parce que leurs textes ou leur univers graphique sont forts  : sur 17 titres (nous en aurons 20 d’ici la fin d’année) et donc une quarantaine de collaborations textes et images confondus, nous avons travaillé avec deux plasticiens, Mathieu Louvrier et David Roche, avec trois poètes (Allan Ryan, Philippe Brun et Olivier Delbard) et de nombreux talents féminins.

En fait pour moi, ce n’est pas une question que je me pose, je dois vous l’avouer, je prends conscience de cette écrasante sur-représentation en répondant à votre question, mais je crois que je choisis par affinité textuelle et graphique… pour l’instant effectivement, une écrasante majorité féminine. Mais les trois titres à paraître d’ici la fin d’année ont un homme  dans chaque duo, au texte ou à l’image, ce qui va remonter la moyenne !

Quelques mots sur la dernière parution ou un coup de cœur de l’éditrice ?

Le coup de cœur de l’éditrice, c’est sans aucune hésitation la formidable aventure qu’auteurs et plasticiens (hommes et femmes) me permettent de vivre avec cette petite maison d’édition C’est très excitant, très chronophage aussi mais très comblant de faire ce qu’on aime, d’offrir une vision qu’on espère esthétique et singulière et de voir que les lecteurs apprécient notre travail et se reconnaissent ou partagent notre démarche. L’objectif est de faire ensemble avec ce collectif ce qui nous paraît juste, nous avançons à notre rythme sur un sentier florissant pour les relations humaines et poétiques. Habiter poétiquement le monde…. la route est longue mais l’enjeu est majeur.

 

atelier des noyers 2

Du côté technique 

Nos livres sont tous imprimés chez Dicolor, en Bourgogne.

Le travail de maquette est réalisé par Céline Girot-Detais

Nous éditons cartes postales et tirages numériques A4 numérotés signés avec chaque titre.

Notre référencement Electre, Dilicom, les salons et librairies indépendantes qui nous soutiennent nous ont permis d’initier ce travail. Un grand merci à tous ceux qui nous aident.

Merci pour cet entretien et merci surtout aux auteurs-res et plasticiens-nes sans qui ce voyage ne serait pas possible !

 

https://www.atelierdesnoyers.fr/

 

 

À paraître deuxième semestre 2018 :

Blanc comme la Neige d’Anne le Maître et Hervé Espinosa, Carnet de couleurs, (+ exposition à Talant 21)

Îles de la Gargaude de Philippe Mathy et Anne le Maître, Carnet de Nature

Automnes de Jean Libis et Michel Dufour, Hors collection, (format A5 en hauteur)

Carnet jaune (titre non définitif) de Pierre Soletti et Alexia Atmouni, Carnet de Couleurs

Liste des titres parus sur le site, accompagnée d’une présentation des artistes.

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