atelier du passage

04 janvier 2022

Deux Femmes et un jardin

image deux femmes et un jardin

Un livre qui ne fait pas de bruit mais qui résonne longtemps en soi.

Deux femmes et un jardin est l’histoire simple et pourtant hors de l’ordinaire de Mariette, femme de ménage, comme on disait alors, qui hérite par miracle d’une bicoque dans l’Orne, comme lui annonce avec mépris le notaire.

Anne Gugliemetti n’écrit pas une histoire de maison, même si je n’aurais pas boudé ce plaisir, elle donne à sentir la naissance d’une joie chez une femme taiseuse, réduite à peu car longtemps ignorée des autres et de la vie.

La deuxième femme du livre est une adolescente, Louise, la narratrice du récit. Je ne peux en dire plus car ce qui compte, c’est l’invitation faite au lecteur à entrer à petits pas chez Mariette.

Je viens de découvrir une autrice : huit autres romans d’elle m’attendent. Je me promets de les ouvrir car la subtilité de la langue doit traverser toute son œuvre. Je pressens un univers de nature, de huis clos, d’humain dépassé par ce qui lui arrive chez cette écrivaine traductrice, née en 1952 et qui déclare que l’écriture commence toujours par la rencontre avec un lieu.

M.R

Deux femmes et un jardin

Anne Gugliemetti

Editions Interférences

Posté par atelierdupassage à 13:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


31 décembre 2021

Le nom d'un fou s'écrit partout Sandrine Bourguignon

Bourguignon_couv_Nom

 

Le nom d’un fou s’écrit partout est la biographie de Fernand Deligny, né en 1913, mort en 1996, homme passionné et passionnant, ayant consacré une bonne part de sa vie à recueillir dans divers lieux ouverts et expérimentaux des enfants autistes et psychotiques, dans des conditions très précaires. Il a également écrit, filmé, il s’est battu contre l’ordre établi. Il a croisé Jean Oury et Felix Guattari, François Truffaut et d’autres personnalités marquantes de l’après-guerre. Il fut communiste (« un prêt à penser à votre mesure. Vous l’attrapez comme un vieux chandail élimé à portée de main sur le cintre »). A sa mort, il laissa des enfants, les siens et ceux qu’on lui confia, dont il prit soin selon des méthodes peu orthodoxes. Il laissa des livres plus ou moins confidentiels, plus ou moins obscurs, et des kilomètres de bobines.

Il rappelle parfois François Augiéras, dont il est contemporain et vécut dans une extrême pauvreté.

Les engagements de l’homme, sa quête de liberté  résonnent particulièrement avec notre époque de restrictions tous azimuts.

Mais le livre de Sandrine Bourguignon tient et retient aussi par sa langue. Précise, heurtée. Posant des points où on ne les attend pas comme des butées dans un mur – tous les murs auxquels se heurta Fernand Deligny au long de sa vie. Dans ce récit au « vous » adressé et nourri des notes autobiographiques déposées à l’IMEC, Sandrine Bourguignon livre des réflexions sur la vie, sur la langue, l’écriture qu’on pourra aisément faire nôtres.

 « On ne sait jamais ce qui manque à nos existences. On sait bien sûr qu’il y manquera toujours quelque chose. Quelqu’un. On sait que nous sommes bâtis sur un ratage, un loupé, on sait les bras morts. »

« L’écriture comme unique recours.

Légitime défense. »

Le texte est entrelardé de titres et inter-titres qui sont des citations de Deligny. « Quelque chose en nous reste béant, et voilà tout », « à fous perdus »,  « à bout d’âme, comme on dit » « il faut de tout pour tracasser le monde ».  À défaut de l’autobiographie sans cesse remise sur le métier par Deligny, et jamais achevée, on pourra lire Graine de crapule, on pourra s’étonner, s’enthousiasmer, rêver sur ces lignes d’erre – magnifiques cartes dessinant les parcours des enfants autistes sur le site où ils vivent et que Deligny considérait comme retranscription d’un langage non verbal. « Je crois que vous venez de découvrir le langage parfait. Une langue sans aucun mot et où tout serait dit »

Deligny fut une personnalité hors norme, fuyant toute autorité, toute institution, et notamment l’institution psychiatrique (« ce que nous voulons c’est apprendre aux gosses à vivre, pas à mourir, les aider, pas les aimer »). Sandrine Bourguignon lui rend le plus beaux des hommages par ce texte de poète, à l’écriture singulière.

 FG

Le nom d'un fou s'écrit partout

Sandrine Bourguignon

éditions Isabelle Sauvage

 

Le nom d'un fou s'écrit partout

C'est le corps-à-corps obstiné avec les mots et les images de Fernand Deligny (1913-1996), éducateur hors du commun, cinéaste, écrivain et poète, qui est au cœur de cette biographie romancée. Deligny s'est acharné à " creuser dans la langue " pour y " chercher l'interstice ", à ramasser les ...

https://editionsisabellesauvage.fr

 

Posté par atelierdupassage à 08:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

13 décembre 2021

Brumes Françoise Ascal

Françoise Ascal poursuit son œuvre poétique conjointement à la publication de ses journaux. En cet automne, les éditions Æencrages & Co publient cet ensemble de vingt poèmes accompagné de peintures de Caroline Francois-Rubino. Les brumes de Françoise Ascal sont aussi bien réelles, physiques, que métaphoriques. Elles sont état complexe et paradoxal : eau et air, visibles et impalpables, intimes et étrangères, lieu dont on voudrait sortir, pour voir enfin, et cocon protecteur.

On retrouve chez l’écrivaine ce désir inaccessible d’appréhender le réel, de le saisir. Le réel se trouve-t-il derrière cette brume ? Comment la dissiper ? Comment ouvrir les yeux ?

« percer l’obscur / d’un trou d’épingle »

Brumes-Ascal-couv-1

Comment voir, détaché de soi, de sa subjectivité ? Se tenir en contemplation devant la brume, ou pénétrer dans son monde opaque ? Questionnements ontologiques que l’autrice – par le prisme de cet élément atmosphérique – pose avec simplicité, sans réponse.

Les poèmes vont vers la méditation. Peut-être plus apaisée que dans ses précédents recueils, mieux détachée de ses poids morts, Françoise Ascal avance dans la brume accompagnée de figures tutélaires que l’on retrouve de livres en livres. Les nommées – Schubert, Corot, Héraclite ; les devinées – Montaigne, Pierre Hadot et son Voile d’Isis. Bachelard, non loin, et son eau qui « absorbe la noire souffrance ». C’est dans la compagnie de ces artistes et penseurs que la solitude se fait moins pesante dans une impossible quête,

« devenir air et eau / sans poids sans douleur / en partance / pour un long voyage d’hiver ».

On l’entend, il s’agit d’ouvrir ses sens, de laisser de côté l’intellect pour s’extirper de nos certitudes.

Les poèmes, profonds et sensibles, sont ponctués de peintures en pleine page, tout en nuances chromatiques, saturant l’espace le temps d’une longue respiration. Ils sont suivis d’un beau texte de Sabine Huynh qui conclut avec justesse : « Ainsi, Brumes constitue l’éloge de la réceptivité avant la connaissance ».

 FG

03 novembre 2021

Ubique Frédérique Cosnier

 

IMG_20210924_102950_961

 

 

Ubique est un recueil urbain, dans son tempo (vif, mobile), dans sa géographie (tramway, bus, commerces), dans les êtres qui le traversent. Ubique, c’est : partout, c’est notre ville, la vôtre, l’espace partagé le temps d’un trajet en bus, le café du coin.

La cité est une « maison publique », pleine de voix multiples, que Frédérique Cosnier recueille, ou plutôt attrape au vol. Les corps se cotoient, se frottent sous l’œil de l’écrivaine – son regard plus attentif, plus aigü d’être poète :

« Les kids sur leurs vélos plastique / survivent / à leur mesure /sans âge /ont la peau dure »

Trois parties, l’une ici et maintenant, l’autre au conditionnel, la troisième au passé, comme trois manières de saisir le collectif et de confronter le présent à nos rêves communs. La deuxième partie s’intitule Tachycarde et dit bien la pulsation du poème – comme le mentionnait tout récemment Hélène Cixous, à l’ouverture du marché de la poésie, le poème est une "histoire de cœur, de battement de cœur, d’engagement du cœur". (Le précédent livre de l’autrice, un roman, s’intitulait déjà Pacemaker)

Ubique, est un livre tout en mouvement et porté par une grande énergie, « on traverserait la ville sur des jambes à roulettes »). Il y a dans ce recueil cette fantaisie, au sens d’un non conformisme joyeux  -ou plein de colère -  qu’on aime retrouver dans les livres de Frédérique Cosnier.

« On prendrait le bus à l’envers / On irait nue à l’intérieur du plan / tout petit sac en bandoulière / couleur jute »

C’est très vivant, parfois tranchant :

« Et puis il y aurait quoi / Un nuage / Un meurtre sous vos yeux / Un souvenir brisé »

Sans lyrisme, sans complaisance non plus, Ubique est un éloge de la différence et des singularités, du vivre ensemble, de la fraternité, de la sororité. Moins de fleurs et d’oiseaux que de bitume dans ces poèmes, mais une belle vitalité humaine, sociale.

Ubique est le premier volume publié dans la collection de poésie Voix dans l’orme, des éditions la Clé à Molette.

 

Ubique

Frédérique Cosnier

éditions la Clé à Molette

Posté par atelierdupassage à 08:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

31 octobre 2021

Ma mère n'a pas eu d'enfant Genevève Peigné

 

9791096274253_1_75

 

 

 

 

Ma mère n’a pas eu d’enfant s’inscrit dans la lignée de L’Interlocutrice, livre paru au Nouvel Attila 2015 et consacré à la mère de l’autrice. Dans ce présent récit, accueilli par les belles éditions des Lisières, Geneviève Peigné écrit à partir de cette situation si commune d’être à l’âge où les deux parents sont décédés. Mais, plus singulier, elle n’est pas seulement orpheline : sans frère, sans sœur, sans enfants, née de parents eux-mêmes enfants uniques, l’écrivaine cherche le terme qui la qualifie dans cette famille, ou plutôt cette non-famille. Tant nommer importe pour vivre, en particulier les situations douloureuses. Il ne s’agit pas de solitude. C’est autre chose. « L’inquiétude de n’avoir pas édifié ce rempart de liens et rôles sociaux bien identifiés (mère, sœur, nièce, tante, cousine) qui baliseraient des couloirs de vie pour la suite. ».

« Être unique est un frein à avoir des semblables ». Un vaste champ d’interrogations s’ouvre, sur la transmission bien sûr et le fait d’être l’unique héritière (que fait-on de tout ce legs, « concentrant tous ses ascendants sur deux épaules et une unique cervelle » ?), mais aussi sur l’écriture (« Où mieux s’abriter de la maternité que dans la littérature érotique ? »), la langue, la liberté (« Être libre ? Ça fout un coup »), les femmes (« J’attends toujours le livre d’un homme qui vivrait la question taraudante de n’avoir pas accompli sa paternité »).

Nul plainte, nul regret ici. La langue est vive, souvent drôle. Ce qui fait la singularité de ce texte, outre son sujet peu abordé dans la littérature, est la grâce avec laquelle Geneviève Peigné réussit à allier réflexion fine et profonde et registre de langue familière dans sa verve, ses termes, ses expressions (« qui pense cela flingue la descendance », « et puis toc »)

Les questions se posent avec acuité, mais, pour trouver des réponses (y en a –t-il ?), on n’hésite pas à se retrousser les manches, à se creuser la « caboche », à partir à l’assaut de la langue et des services d’archive.  Puis :

« S’asseoir dans un café. / Laisser agir la bière »

Et constater que :

« Zéro+zéro+zéro est constitutif de un ». .

« Le mot manque », oui, mais Geneviève Peigne nous livre un texte superbe et qui nous parle, à toutes et à tous.

 

Ma mère n'a pas eu d'enfant,

Genevève Peigné

éditions des Lisières

F.G

Posté par atelierdupassage à 08:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


11 avril 2021

Souvenirs de l’avenir de Siri Hustvedt

photo Siri HLa narratrice compose son livre à partir des pages d'un carnet tenu lors de son arrivée à New-York, elle avait vingt ans et s'offrait une année d'écriture avant d'entrer à l'Université. Cette jeune SH, dont le surnom est Minnesota, son lieu natal, ne connait personne, vit chichement dans un petit appartement. Elle lit beaucoup, dévore même toutes les bibliothèques. Elle a un défi à relever : devenir quelqu'un quand son père médecin n'imaginait pas qu'elle pût devenir médecin, au mieux infirmière. Pour subvenir à ses besoins alimentaires, elle joue au nègre en écriture pour Elena Bergthaler, femme riche, dont le livre connaîtra un certain succès grâce aux formules bien senties de Minnesota. La baronne ne remerciera pourtant que la simple dactylo.

Rien de nostalgique dans cette relecture du passé. Ce qui importe à Siri Hutstvedt, c'est comment à 62 ans, elle relit la jeune femme qu'elle a été : les souvenirs restés en elle, tout ce qu'elle a oublié et qu'elle redécouvre dans le carnet qu'elle nous donne à lire, tout ce qui n'est pas noté et dont pourtant elle se souvient nettement. Elle explore la problématique de l'écriture : ce qui est écrit n'est pas toujours le vécu le plus important. L'écriture va son chemin et ce qui fait mémoire a sa logique propre.

Siri Hustvedt ne manque jamais d'humour  : elle retranscrit les fantasmes qui nourrissent ses séances de masturbation, notées pudiquement sous la formule « j'ai fait un petit tour sur la mousse », matelas posé sur des cageots à oranges. A 62 ans, SH se dit qu'à quelques ressorts près, la mécanique reste la même. L'érotisme ou l'orgasme manquerait d'imagination mais ne vieillirait pas. « Mes fantasmes masturbatoires sont étrangement fixés. Le reste de moi a mûri et j'ai changé. Je suis une vieille noix désormais qu'ont assagie les chagrins et prises de consciences qui viennent au fil des années, mais il y a une ressemblance remarquable entre les gymnastiques érotiques qui avaient lieu dans ma tête en ce temps-là et celles qui y prennent place aujourd'hui. Le fantasme sexuel est une mécanique pas un organisme. »

Avec son art de camper les personnages, Siri Hutsvedt présente une galerie fascinante de personnages secondaires, notamment sa mystérieuse voisine Lucy Brite qu'elle écoute avec un sthétoscope posé sur le mur. Elle émet beaucoup d'hypothèses sur cette femme qu'elle croit folle et même meurtrière et qui entrera dans son histoire lors d'un épisode violent, hélas commun aux femmes.

« Le passé peut-il servir à se cacher du présent ? Ce livre que vous lisez maintenant est-il ma quête d'une destination nommée Alors ? Dites-moi où finit la mémoire et où commence l'invention ? Dites-moi pourquoi j'ai besoin de vous pour m'accompagner dans ce voyage, pour être mon autre, tantôt ravi, tantôt grincheux, ma moitié pour la durée de ce livre ? »(...) « Tout livre est un repli de l'immédiat vers le réfléchi. Tout livre inclut un désir pervers de faire cafouiller le temps, de tromper son cours inévitable. Blablabla, et tam-di-di-dam. » Siri Hutsvedt ne verse jamais dans l'abstrait, ce qui donne plus de force à l'écriture de sa pensée et son engagement à parler des femmes.

M.R.

Ce livre est traduit par Christine Leboeuf aux éditions Actes Sud.

Gravure Tasse de thé de Nicole Lebrand

 

 

Posté par atelierdupassage à 17:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

03 mars 2021

La folie de ma mère Isabelle Flaten

 

IMG_20210303_113317109

Des histoires de mères défaillantes, on en a lu beaucoup. Vampiriques et cruelles, elles laissent derrière elles un champ de ruines sur lequel il faut se reconstruire.  

Le récit d’Isabelle Flaten se déroule chronologiquement. La narratrice est d’abord une enfant ballotée au gré des déménagements, une enfant qu’on dépose chez des grands-parents, des tantes, comme un paquet embarrassant. Le père meurt. La fillette grandit, devient adulte, encombre toujours par des questions qui menacent le beau et fragile roman familial. Devenue mère à son tour, la voilà chargée d’une enfant surnuméraire, sa mère, qui finit par peu à peu sombrer dans la folie. L’autrice a choisi de s’en tenir aux faits, suivant au plus près cette longue chute, de faux pas en dégringolades, passant du rire à l’effroi, de la compassion à la colère. Il n’est nul besoin de décrire des sentiments pour que l’émotion s’empare du lecteur.

La force de ce livre, outre l’histoire qu’il nous rapporte, tient à son rythme. Le choix d’une écriture au présent, d’une cadence très rapide, faite de phrases courtes, cassées encore par la ponctuation, et d’un usage quasi exclusif du « je » et du « tu », en font une sorte de jeu de ping-pong un peu frénétique, à l’image de cette mère virevoltante, jamais à court d’idées, d’inventions délirantes ni de jugements cinglants.  

« Tu ne dors plus, c’est une perte de temps, la vie est bien trop courte ».

« Tu trouves pénible ma propension à tout dramatiser, je devrais consulter quelqu’un ».

On voit dans cette dernière citation la situation extrêmement précaire de la fille face à cette femme qui voudrait bien lui faire porter le chapeau et le poids de sa folie. On voit aussi le lien très serré qui unit mère et fille, les personnages extérieurs « ils » ou « elles », ne trouvant presque aucune place dans ce nœud. En atteste encore ce fait : la mère écrit. La fille cherchera dans ce roman non publié – et dont une mention à la fin du livre nous laisse penser qu’il aurait pu l’être  -  les clés du secret paternel. Puis écrira à son tour.

Bien sûr, folle ou pas, la mère reste la mère, et l’amour que la narratrice lui porte – malgré tout – se tisse à la trame de failles et de coups qui constituent l’essentiel de cette relation. Il y a aussi la beauté de ce terrain commun qu’est l’écriture. Laissé inachevé par la mère, la fille, par ses livres publiés, accomplira peut-être un acte de réconciliation, ou, à tout le moins, d’apaisement.  

Le Nouvel Attila nous livre donc, sous couvert de la mention « roman », le premier texte d’Isabelle Flaten écrit à la première personne du singulier. Un texte extrêmement maîtrisé et puissant.

FG

Posté par atelierdupassage à 12:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

18 février 2021

Lectures opiacées

poppy-heads-picture-id168597188

Je n'ai jamais été en état de lecture comme lors des trois dernières semaines. Une douloureuse hernie discale m’immobilise. Je me recroqueville sur un nerf. Chaque mouvement, même ridicule, exige une énergie incroyable. La prise desserre parfois son étau mais je suis confinée à hautes doses. Je n’ose imaginer ce que ce temps aurait été sans la patience et l’attention de l’autre qui assure ma survie quotidienne. Je peux, grâce à lui, vivre en confiance, même diminuée, dans l'espoir d'une sortie du tunnel. La lecture ne se dérobe pas. J’ai des impressions comme rarement. Dois-je attribuer ces fulgurances à la dose d’opium prise toutes les quatre heures ? Mon statut d’immobile favorise-t-il ma capacité d’envol ? Ma réception de lectrice est modifiée, mon esprit critique aux oubliettes. Je suis dans les textes comme une enfant. Les images des paysages comblent l’espace de la chambre et se projettent sur le plafond. Je n’ai qu’à regarder. Le peu de conscience, non endormie par les antalgiques, a besoin de se sentir participante au monde. La douleur empêche souvent la concentration mais là, immobile, je parviens à sauver une heure de pages, comme une gorgée d’air.

Je vis sept mois au coeur de l’hiver d’Indian Creeks, dans le Montana de Pete Fromm, à surveiller un bassin de saumons, à chasser le cerf et le puma, à sentir les couches de vêtements contre le froid, à lutter contre une intoxication alimentaire, à guetter l’arrivée du courrier par les motos neige, à entendre l’arrivée bruyante du printemps qui fait craquer les glaces. Je dors dans une cabane à Cap Cod avec les Maytree d’Annie Dillard, à me demander ce qu’est la vie des êtres dans les ressacs de l’océan, à regarder le ciel, à faire bouger les maisons d’un endroit à l’autre, à comprendre ceux qui se reconnaissent par les gestes, les façons d’avancer les pieds dans le sable, de porter un enfant, d’accompagner les morts. Je marche dans les rues de New York avec Vivian Gornick à tenter de maintenir une relation mère fille d’un Attachement féroce. J'oublie comment Marianne Rubinstein se sort de l’écriture croisée avec la nièce de Virginia Woolf, Angelica Garnett, mais je partage les utopies du groupe de Bloomsbury. Je pose pour la photographe Julia Margaret Cameron sur l’île de Wight et attends l’arrivée de cercueils destinés à transporter ses affaires précieuses vers les Indes. Je me réfugie Dans la mansarde de Marlen Haushofer avec les feuillets du journal d’une épouse bourgeoise. Tout envahit ma tête avec intensité, formant des brumes enchasseées les unes aux autres, sans cohérence géographique ni temporelle. J’ai hâte de réincarner mon corps et rattrapper mon esprit évaporé mais je perçois la chance d’être dans les livres, même de façon confuse et désordonnée. J’espère refermer cette parenthèse, reprendre le cours des choses, les marches, la fluidité des mouvements... Pourtant être un corps bloqué bouge ma relation aux textes. Ce corps crispé libère un accueil sans filtre, manière de lire, inconnue de moi.

"Demain est un autre jour. Oui, avec un peu de chance. Un été, cinq ans plus tard, Maytree commença à mourir un peu partout dans la maison. Paulo le taquinait toujours parce qu’il lisait comme si le soleil ne se lèverait pas. Des demains, Paulo s’en apercevait, il n’y en avait jamais eu tant que cela". Cette phrase d’Annie Dillard débute l’épilogue du roman, concentré de l’histoire, ode au questionnement de la vie d’un couple charpentier-poète et femme peintre, qui cherchent à apprendre le nom des étoiles, des paysages marins, des boues et des pierres. Ils se demandent ce qu’est aimer, vivre, ce que nous pouvons faire de notre bref passage sur terre, quitte à se démunir de tout et vivre comme Lou "camarade de tranchée qui sait faire la tambouille". Ce livre brasse nature, peinture, humanité, géologie, poésie des grands vents, collections d’insectes, leçons de piano, connaissance d’Henry David Thoreau. "Pleins de compassion, ils portaient, à eux deux leurs solitudes respectives, de la taille chacune d’un globe effiloché. Tout avait meilleur visage depuis qu’ils étaient devenus vieux". Mon globe s’effiloche en déviant de son orbite. Je ne sais si mes constallations formeront de nouveaux rivages et quelles hallucinations vibreront en moi.

J’entasse pêle-mêle L’ amour des Maytree d’Annie Dillard, Indian Creek de Pete Fromm, Journal de Yaël Koppmann de Marianne Rubinstein, Freshwater de Virginia Woolf, Dans la Mansarde de Marlen Haushofer afin qu’ils poursuivent leur étrange alchimie.

Je laisse reposer et j’espère que ma jambe se réveillera doucement et que tout aura meilleur visage.

J’aurai sans doute un peu, beaucoup, vieilli...

Marcelline Roux

Posté par atelierdupassage à 15:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

11 février 2021

Carrés Sylvie Durbec

 

IMG_20210211_170230972

Cinquante textes au format similaire, cinquante carrés autonomes et cousus ensemble pour réaliser une sorte de « patchwork », une couverture familière et douillette, tricotée à la main et qui tient chaud. Chaque carré reprend les mêmes fils de laine : le jardin, le poulailler, la « carabanne » refuge et lieu d’écriture, Peter Handke (omniprésent), les enfants, le renard. Parfois un fil, chute de pelote ou trouvaille de hasard, se glisse dans l’ouvrage – comme ce « carré zutique » qui dégringole dans l’espace blanc de la page.

…  « et en ce sens le carré est une fraction d’espace clos un tapis brodé de l’or de tous petits riens carrés »

Les carrés sont ouverts à tous les vents (écriture de plein air, sera-t-il plusieurs fois rappelé). Tout y entre, menus faits, bêtes et hommes, mistral et réflexions, dans une absence de hiérarchie qui évoque le vrac du journal intime, sentiment accru par l’absence de ponctuation qui crée un flux –le flux de la vie. Les poèmes s’écrivent aussi majuscule, sauf un C, qui, de temps à autre, lève la tête ou forme un accroc, un nœud. Tous se terminent par le mot « carré ». Contrainte qui tient plus de l’abri –on a le sentiment de se trouver dans de petites cabanes, des « asiles de jour » – que du jeu littéraire cher aux oulipiens. On notera le soin tout particulier apporté au rythme de ces fragments.  

(…)  «  et que sais-je moi de mes proches bien moins que ce jardin ces animaux qui me suivent dans ma cueillette d’épinards sauvages rapine de rien que je ramène comme trésor joie enfantine de celle qui arrache à la terre de quoi faire une salade pour annoncer au compagnon des matins que nous aurons un repas sauvage à manger ce soir » (…)

Le charme de ce recueil tient à ce jeu d’espace, celui dans lequel on vit se transposant à plus petite échelle sur la page puis dans le livre. Sylvie Durbec cartographie le familier, bien ceint de ses quatre piquets reliés de ficelle et traversé de grand air. C’est à la fois cadré et ouvert.  

Le dernier texte – carré 51 surnuméraire et entre parenthèse – est celui d’un enfant, qui appelle peut-être d’autres carrés à venir, celui, isolé, qu’on gardera  dans sa poche. «  (…ce matin un enfant s’ouvre au cœur d’un artichaut (…) »

FG

Carrés, Sylvie Durbec, edition Faï Fioc, 11 euros

Posté par atelierdupassage à 17:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

02 février 2021

l'odeur d'un père Catherine Weinzaepflen

L’odeur d’un père de Catherine Weinzaepflen

Editions des femmes

 

Resized_20210202_1603321

 

 

Catherine Weinzaepflen avait un père qui vivait en Afrique. Parents divorcés, à partir de 11 ans , elle ira donc passer ses vacances chez ce père. Elle écrit dans ce livre sa vie africaine, non à l’image de Karen Blixen et sa ferme africaine, quoique son amour du pays, sa chaleur, ses odeurs qui mènent aux souvenirs, et l’instant de l’éclosion des fleurs de caféiers sont comme un discret clin d’oeil. Toutefois, le père n’habite pas une ferme mais une maison à l’écart et même si la nature entre dans les pièces (crapauds, lézards, scorpions) la vie africaine de Catherine Weinzaepflen est une vie du dedans, du lit dans la cuisine, de la surveillance, des règles imposées par la femme du père. La peur domine : une jeune fille risque évidemment de tourner mal. La femme et le père la surveillent comme le lait sur le feu avec toute la violence que cela sous-tend.

 

Ce qui touche profondément dans ce texte tient pourtant moins de l’Afrique que du ton adopté par l’autrice : ces «quand j’ai onze ans », « quand j’ai x ans », qui rythment le récit mêlent à la fois la voix de l’adolescente et celle de l’adulte sans jamais être dans l’artifice de la recomposition. Le lecteur ou la lectrice se sent à mi-chemin, comme si on ne pouvait regarder le passé et une relation difficile avec un père qu’à partir de ce point de vue distancié tout en préservant intactes les émotions adolescentes, comme s’il fallait attendre que ces émotions trouvent la force de leur expression en s’objectivant. J’ai retrouvé tant de paroles entendues, de lois dictées pour soi-disant empêcher les filles de devenir putes, tant d’incompréhensions qui se sédimentent. Ce texte s’écrit au bon moment même si le père est mort sans savoir. Il faut ce temps des âges traversés. Catherine Weinzaepflen traduit cette durée sans jamais perdre la fraîcheur d’approche de la jeunesse. Sa façon d’énoncer, presque factuelle, donne force aux blancs des silences qui permettent d’avancer sans effacer. Ce texte n’est pas un règlement de compte, ni une lettre au père, il serait plutôt une lettre aux femmes qui ont subi une éducation pleine d’a priori sapant la confiance et parfois même l’amour. Je crains hélas qu’il y en ait encore beaucoup. Ces femmes pourraient avoir l’envie d’offrir ce livre à de futurs pères pour faire bouger les lignes.

MR

Posté par atelierdupassage à 16:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,