atelier du passage

18 août 2018

Le livre s'est ouvert François Rannou

Le Livre s’est ouvert

François Rannou

Ed. La Termitière /La Nerthe

 

 

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Le livre s’est ouvert pour moi !

En lisant en écrivant à partir du Livre s’est ouvert de  François Rannou, je m’aperçois que j’ai parfois cheminé sur les sentiers et sur les passages de cols dont parle l’auteur. Je ne me lancerai pas dans l’analyse de son texte car je ne me sens pas à son altitude pour oser aborder les tourments et les partis pris de sa langue mais je peux dire que, plus d’une fois, mon regard s’est porté dans la même direction que la sienne. C’est finalement la force d’un livre que de provoquer de l’écriture et de mettre son lecteur en situation de résonance. En tous cas, c’est ce que j’attends de mes lectures : ce soubresaut qui remet en route ou qui éclaire les pas que j’ai pu faire dans le passé. Je n’aurais donc pas dû être surprise  de lire que les marches de François Rannou le conduisent inévitablement dans les librairies. Il hume les livres recouverts « d’un fin papier jaune-rouge-vin blanc cassé », il évoque le libraire éditeur qui dit en lui tendant la main que « lire, c’est respirer ». Je me suis souvenue de mon projet ancien de faire le tour des librairies de France et d’en faire un guide à la Gault et Millau, pour faire découvrir ces lieux où des vivants protégés sont  rangés sur les rayons chaque fois différents. Dans  mes périples, personne hélas ne m’a proposé de bière, comme à François Rannou, alors que j’aurais évidemment adoré. Je me perdais en contemplant les livres à dénicher, à emporter, les livres qui ouvrent  la vie. Je n’ai pas accompli mon tour de France sans doute car mon compagnon de cordée a déserté la voie mais ce qui importe c’est que je puisse retrouver des mots écrits par un autre qui disent les pas, les blouses et les caisses enregistreuses, comme les « ateliers des mots ». C’est presque plus savoureux de lire dans les blancs d’un autre ce que l’on a rêvé. Surtout quand l’auteur fait le lien dans un même recueil entre le poème et les cols de montagne : « séparation et passage ». J’aime cette audace qui prend de la hauteur et qui pourtant met le poète au même niveau que le randonneur qui pose sa pierre sur le tumulus. « Le poème, oui : pierre tombée », « j’ajoute ma pierre, rien ne dira que ce sera moi ». « Etre en perpétuel décalage, s’échapper ( …), tenir la distance afin que la vieille peau poétique ne prenne pas, que s’aiguisent les angles d’un territoire précis, souple, fait d’intranquillité. » Le poète comme l’alpiniste, suit les balises et pourtant cherche sa voie avec peine pour trouver son rythme, son ascension, son souffle. Rien ne peut l’aider en cela. Il est seul, il défriche son parcours et arrivé au col, il déposera au mieux son petit caillou au milieu des autres pour former un cairn que d’autres encore apercevront pour ne pas se perdre. J’aime cette modestie du passage de témoin qui met en valeur la poésie des mots pauvres  qui pourtant ne se détourne pas de l’aspiration au nouveau, à l’avant-garde mais sans faire table rase, sans  détruire les bornes, les sentes. Il est bon de suivre, de refaire le chemin comme de relire ce petit livre qui a vocation justement à rester ouvert. François Rannou ouvre aussi les livres des autres : Steinmetz, Tellermann et Grandmont. Il écrit dans leurs pas à partir des pierres qu’ils ont déposées. L’écriture comme transmission et comme aventure de lecture, réécriture, d’éloignement et de retour vers avec les mots, sans « déconstruction rageuse » mais en « se tenant à l’écart » pour mieux aspirer et tendre. J’espère avoir su poser les premières marques sur le GR de Rannou et que d’autres lecteurs y feront leurs traces car cette acuité de lecteur-auteur est suffisamment rare pour être conservée et partagée.

 Marcelline Roux

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23 juillet 2018

Cent jours avec Virginia Day 69

 

 

15 juillet 1935,  8 Juillet 2018

 

La vague de chaleur se poursuit pour l’une et l’autre. Est-ce pour cela que vous avez passé les jours sans les noter dans votre journal ? Vous sautez du 4 au 15 juillet sans vergogne.  N’est-ce pas aussi que vous avez vu beaucoup de monde pour remplir le moi « qui prend plaisir à la vie extérieure » même si le moi qui aime « laisser vaguer ses pensées pour retrouver le monde qui lui est propre » en a quelque peu souffert ? Comme vous, j’ai tous ces « moi » qui se disputent et me déconcertent. Le 15 juillet, vous rapportez l’effort et l’énergie demandés  pour un discours à Bristol en l’honneur de Roger Fry. Pourtant vous le vénérez au point de lui avoir consacré une biographie que j’ai sagement rangée dans ma bibliothèque mais pas encore lue. Vous mentionnez un auditoire vaste mais pas approprié. Je ne sais ce que vous entendez par là : pas assez versé dans la connaissance de Fry, trop mondain, pas assez savant ? Je me méfie de vos remarques anodines qui peuvent virer vinaigre. J’ai quelques exemples dans votre page. Mr Ellis Roberts vous demande de prendre la présidence du Pen Club, vous refusez, affublant cet émissaire de « pauvre vermisseau ».  Vous présentez une femme dénommée Odette,  comme une « cocotte de Paris, aux sourcils allongés comme des antennes », et son compagnon Gérald « desséché comme un jambon ou une de ces langues suspendus dans les épiceries campagnardes. » La chaleur ne ramollit pas l’acidité votre plume. Elle réveillerait presque mon esprit ensuqué d’un dimanche après-midi estival. Votre coup de fouet me donne le courage de vous avouer une prochaine compromission. Je vais oser déposer un projet de communication à un colloque annoncé pour Juin 2019 et qui a pour titre : Woolf recyclée, Recycling Woolf. Auriez-vous  pu prédire ce type de manifestation ? Je ne sais quel sera l’auditoire et s’il sera approprié, selon vos goûts,  mais je risque de dévoiler aux esprits savants nos Cent jours. Il se peut que je reçoive quelques coups de griffe de votre part. Supporteriez-vous seulement le titre de ce séminaire ? Comment oser parler de vous comme d’un vulgaire objet culturel à recycler, transformé en produits dérivés ? Je ne vous avouerai jamais que j’ai un tote bag à votre effigie, des cartes postales portraits sur mes étagères, un tableau de Vanessa en fond d’écran. Côté produits dérivés, j’ai succombé. J’ai résisté aux boucles d’oreilles «  Une chambre à soi », mais de justesse et à cause du prix. Moquez-vous, ma chère, de l’état de mon époque marchande qui recycle l’œuvre littéraire la plus singulière en ridicules grigris. Finalement, ma modeste façon de recycler votre journal dans le mien est anodine car elle vibre avec un soupçon de démarche littéraire. Je suis sauvée par le gong du temps car jamais mes pages ne tomberont sous votre œil critique. Je tente seulement de devenir par ce parcours une de vos communes lectrices. Il faudra d’ailleurs si je parle en juin que je relise votre essai. Cela pourrait donner de l’eau à mon moulin et recycler un autre de vos livres. Je ferai d’une pierre deux coups et de surcroit dans le thème. Je m’amuse à imaginer quel aurait été votre discours si vous me remplaciez à ce colloque. Je peux vous rêver arrivant sur l’estrade, perturbée par les micros modernes, les écrans. Vous auriez vite repris du poil de la bête et digressé avec ironie sur les apparences traversées de vos pages dans le monde d’aujourd’hui. Peut-être auriez-vous pointé que les femmes qui portent des tote bag woolfiens, défendent sans le savoir le droit à la parité, à l’avortement, aux chambres à soi, à la place des créatrices dans les musées ? Vous auriez voulu savoir ce que cachent ces affichages ? Ces carnets avec votre visage sont-ils destinés à noter les courses de la semaine ou à tenir une liste de livres à commander chez un libraire? Décontenancée par cette appropriation moderne et déviante,  vous auriez néanmoins trouvé ce pas de côté qui surprend l’auditoire. Penser que la belle Nicole Kidman a joué votre personnage dans The Hours, est un joli pied de nez à votre difficulté à vous trouver élégante et jolie. Tous ces portraits magnifiques de vous, vous auraient fait pouffer de rire. Voir comment votre notoriété a dépassé celle de Vanessa (pas d’objets dérivés la concernant), sa beauté désormais moins vendeuse que la vôtre, aurait suscité quelques sentences sur ce renversement. Vous avez été beaucoup plus recyclée qu’aucun des membres de Bloomsbury. Vous pouvez en être fière mais comment interpréter cela ? Mon époque aurait gardé un sentiment de l’importance d’une œuvre même si parfois poser une statuette plastique de VW dispense d’ouvrir les volumes de la pléiade. Je vous offre encore quelques grains à moudre : je viens d’acheter un banc pour mon jardin. N’est-ce point, de façon inconsciente, pour m’accaparer le fameux banc de Russel Square ? J’ai contemplé  la photographie où l’on vous voit converser avec Lytton Strachey  tous les deux sur un banc.  Je n’en finis pas de vous récupérer, espérons que dans le lot, je recevrai sur ce banc des papotages aussi décapants et complices que les vôtres.

 

Marcelline Roux

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(c) catevrard

 

 

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09 juillet 2018

cent jours avec Virginia Day 68

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(c) catevrard

 

22 juin 1935, 23 juin 2018

C’est l’été depuis peu et vous reprenez vos quartiers à Rodmell. Il semble que la chaleur soit arrivée d’un coup et je me réjouis de partager cela avec vous. Le calendrier 2018 s’est calé avec le soleil et on attend une grimpée rapide de la température dans les jours qui arrivent. L’été n’est pas ma saison : je ne parviens pas à vivre sereinement l’abattement provoqué par la chaleur, que je trouve inquiétante. Je me sens comme inadaptée, la proie des rayons, cherchant l’ombre comme une oasis. Je ne sais si vous souffrez de ce même handicap. Je ne voudrais pas succomber au stéréotype de l’anglaise qui, par sa peau trop blanche, ne peut s’exposer à la lumière estivale mais j’avoue secrètement croire que nous partageons cette invalidité qui peut faire basculer mon humeur. Touffeur et moiteur ne sont pas mes alliées. Le pire est que désormais, les services météo lancent sans arrêt des messages d’alerte qui accentuent ma terreur. Je vois s’afficher sur mon téléphone portable des jours et des jours avec un rond tout jaune et les chiffres qui l’accompagnent font sombrer mon moral. Je tente chaque fois de pousser le curseur le plus loin possible dans le temps pour vérifier qu’un jour, c’est certain, les températures retrouveront allure humaine, juste de quoi tenir et caler mon énergie sur un soupçon de brise annoncée, même lointainement, mais souvent les pronostiques n’osent me promettre cette douceur. Reste alors à fermer les volets, embarquer votre journal et croire que ma petite maison réussira à garder un endroit de fraîcheur où nous pourrons papoter toutes les deux autour d’un thé glacé. Je ne suis pas faite pour vivre à l’époque des changements climatiques mais vous n’étiez, tout considéré, pas faite pour traverser deux guerres mondiales. Lors de votre samedi 22 juin, les abeilles essaiment et Percy, sans doute votre jardinier, s’apprête à détacher les reines. L’appel du coucou dans votre orme vous a obligée à quatre heures du matin à vous boucher les oreilles. Tout m’indique que vous ne souffrez pas de la disparition de 30% des oiseaux, ni de la mort à 80 % des abeilles. Je scrute avec bonheur les courageuses abeilles qui se baignent encore dans mes roses trémières et les oiseaux qui font leur nid sous la toiture de mes voisins. L’environnement naturel familier est en danger. On le clame partout dans les médias mais rien n’est fait pour inverser la tendance. Les lobbys en agriculture restent les plus forts, réduire les consommations polluantes est impensable au nom de la liberté de l’homme qui bientôt n’aura plus que la solution d’un repli pour survivre. L’énergie mise à se combattre les uns les autres pour une place en politique aiderait à faire bouger les lignes si elle n’alimentait pas que l’ego. L’homme a progressé en technologie mais pas en sagesse et la nature tente désespérement de l’alerter en vain. Ce n’est plus le chant des oiseaux qui obstrue son oreille pourtant. Je ne vais pas ternir notre conversation plus longtemps. Il fait délicieusement doux sous les bouleaux du jardin. Une amie est venue nous rejoindre. Elle est sur le transat et lit. On pourrait croire que Tchekhov résonne dans mon contemporain. Tout n’est peut-être pas perdu. Je ne peux m’empêcher d’espérer que nous saurons échapper à la catastrophe. J’ai pourtant votre exemple sous les yeux : la conversation avec la mère de Léonard vous a barbouillée, la rudesse même de Léonard avec vos domestiques vous questionne, bref c’est l’immédiat qui vous tourmente tandis que vous ignorez que dans quatre années la seconde guerre mondiale sera déclarée. J’ai la sensation que cet fin d’après-midi à l’ombre, à regarder une coccinelle à pois noirs mais étrangement rose comme votre journal courant sur mon écran, sur un fond sonore d’oiseaux batailleurs, est un répit. Je ne baisse pas les bras, ne croyez pas cela ma chère Virginia. Je tente à ma façon de garder la tête haute et d’insuffler ce soupçon d’espoir qui fait parfois que des gens se mettent en route et font bouger des montagnes. Pour l’instant la montagne est un petit galet aux dimensions de mon carré de terre, ouvert aux abeilles rescapées du désastre.

 

Marcelline Roux

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23 juin 2018

cent jours avec Virginia Day 67

 

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(c)catevrard

 

Dimanche 20 Mai 1935, lundi 21 mai 2018

Chère Virginia, cette fois c’est vous qui m’envoyez une carte postale et elle vient d’Italie. Vous quittez l’Autriche pour Vérone, Florence, le lac de Trasimène, Brufani et Rome.  Champ de trèfles incarnat, lac couleur d’œuf, oliviers d’un gris exquis, femmes pleines d’ardeur, brûlées par le soleil et le bon vin, l’Italie, une barrière bleue, tout ce que vous remarquez compose une palette. Vous marquez le passage vers un autre monde en quittant l’Allemagne et ayant souffert de « l’ambiance hitlérienne ». Des panneaux jusque dans les villages des montagnes autrichiennes vous ont poursuivis : «  Le juif est notre ennemi », « ici, les juifs ne sont pas désirés », « pas de place pour les juifs ». Vous avez fui ces « foules dociles dans leur hystérie, cachant leur stupidité sous leur bonne humeur ». Bizarrement, c’est votre ouistiti Mitz qui adoucit l’atmosphère : les allemands sont amusés par la présence du singe. Cette mise en abime vous échappe. Pourtant, Léonard, votre mari juif, doit son passage de la frontière à la présence de l’animal qui étonne et attendrit les allemands : le singe fait un joli pied de nez aux nazis. Les singeries ne sont jamais où l’on croit ! Pas étonnant qu’en abordant l’Italie, vous soyez sensible aux couleurs qui effacent les affreuses impressions vert de gris de l’Allemagne. Vous notez tout cela comme on le fait quand on vit les choses au présent. Vous êtes choquée et vous fuyez ces teintes et slogans nauséabonds sans pouvoir imaginer qu’elles feront  tâche d’huile et se propageront vite en Europe. Vous semblez ne faire que passer, voir, écrire, être choqués mais ne pouvant prendre ces signes pour des signaux d’alarme ultimes. C’est étrange de lire après coup cette perception offerte par la lecture des carnets ou journaux d’écrivain. Lire avec le recul ce qu’ils ont traversé au présent, comprendre comment ils ont ressenti un présent qui est notre passé. Dans ces pages, vous vous demandez pourquoi vous tenez ce journal. « A quoi bon noter ce genre de choses. A quoi bon ? Mais ce cri de perroquet étoufferait la plupart des choses. » Là encore, vous ne poussez plus loin l’analyse qui me saute aux yeux : tenir un carnet, noter des détails quand en vérité le désastre se fomente en creux. Consigner l’anecdotique : « A quoi bon ? ». C’est cela qui vous saute à la figure de manière inconsciente.  A quoi bon avoir tout noté dans son carnet si on n’a pas pu décrypter que la réalité va vous anéantir ? L’aveuglement aide à tenir mais vous n’êtes d’ailleurs pas sans voir le danger. Vous l’écrivez même noir sur blanc et pourtant, vous poursuivez votre voyage d’agrément avec une relative légèreté. Votre façon de traverser 1935 et la montée d’Hitler est alors pleine d’enseignements. On peut voir, ne pas être dupe et pourtant vivre avec un soupçon de détachement. Le quotidien s’arrêterait si vous connaissiez la suite de l’histoire. Vous seriez rentrés, affolés, en Angleterre, vous mettre à l’abri avec Léonard, vous n’auriez pas retrouvé Angelica et Vanessa à Rome. En ce mois de mai 1935, dans votre tête, seule l’Allemagne a perdu la tête et les foules d’allemands singent des « Heil Hitler », en levant le bras comme des pantins trop joyeux de défiler en masse. Mitz n’était peut-être pas si dupe en se mettant les douaniers dans la poche. Il avait senti que le temps à passer la douane durait trop et qu’il fallait faire diversion. Quand je lis vos pages, je mesure à quel point tout était en place, tout était lisible en grosses lettres sur les panneaux affichés dans les rues et pourtant, on ne pouvait voir. Il fallait continuer de vivre.  Mon présent dépose les mêmes signaux d’alerte  auxquels je reste sourde. Je les entends sans doute parfois même les écoute, me mets en colère ou fuis mais est-ce que j’arrête tout pour lutter ? Je continue le plus souvent comme vous, Virginia, à m’installer sous les bouleaux du jardin à lire, à dresser des tables pour recevoir des amis dans le soir qui tombe. Lorsque « le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Laisser de petites traces qui ne décodent pas le sens de l’histoire mais déposent des signes humains en maigres contrepoids.  

Marcelline Roux

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16 juin 2018

J'entends des Voix : entretien avec Françoise Ascal

J'entends des voix est une nouvelle rubrique de l'Atelier du Passage. Elle donne la parole aux écrivains, aux éditeurs, à ceux qui font le livre. Aujourd'hui, l'Atelier du Passage s'entretient avec Françoise Ascal à propos de la parution de son dernier livre, La Barque de l'aube. Camille Corot, aux éditions Arléa.

Après la publication de ses journaux et de plusieurs recueils de poésie, Françoise Ascal nous livre un récit, variations entremêlant la figure du peintre Camille Corot et celle d’un ancêtre portant le même prénom, tué à la guerre de 14-18.

 

L’Atelier du Passage : Rouge Rothko*était un recueil de textes poétiques issus d’œuvres picturales. Pourquoi ce désir ou cette nécessité de revenir à la peinture ?

Françoise Ascal : Je ne reviens pas vraiment à la peinture, car sous des formes différentes, elle est constamment présente dans ma vie et mes livres. Elle m’accompagne et me nourrit, que ce soit par la fréquentation d’œuvres anciennes ou par le dialogue avec mes amis peintres à travers la réalisation de livres d’artistes  (Yves Picquet, Gérard Titus-Carmel, Jacky Essirard, Jean-Pierre Thomas, entre autres). J’ai pratiqué  moi-même et suis sans doute un peintre refoulé !

Pourquoi le choix s’est-il porté sur Camille Corot ?

Curieusement, je pourrais dire que je n’ai pas choisi ! J’étais alors immergée dans un chantier d’écriture au sein duquel j’avais le sentiment de m’intoxiquer. Il me fallait faire une pause, revenir vers une possibilité de lumière et de sérénité. Corot, que j’affectionne depuis longtemps, m’a apporté ce dont j’avais besoin. J’ai feuilleté à nouveau les livres dont je disposais, j’en ai acheté d’autres, je me suis rendue au Musée de Reims pour voir au plus près ses toiles et, chemin faisant, le récit a fait irruption sans que je l’aie prémédité.

Le livre est tissé autour de deux Camille – le peintre et l’ancêtre (« mon Camille intime ») -, mais aussi d’un troisième protagoniste qui a son rôle tout aussi important : l’écrivaine et la femme que vous êtes. Comment s’est mise en place cette structure ternaire ?

Ce dispositif, lui non plus, n’a pas été pensé en amont. J’ai démarré ce texte exactement comme on écrit une lettre intime, en m’adressant à Corot, avec le tutoiement de la familiarité. Et c’est au moment de poser le premier « Camille »  que l’association avec le jeune soldat s’est faite. À ma grande surprise, cette vague silhouette du jeune frère de ma grand-mère, mort à la guerre, s’est glissée entre les lignes. Je l’ai accepté comme un cadeau de l’inconscient. Le ton était donné. J’ai décidé d’assumer ma subjectivité. Je n’avais plus qu’à tirer les trois fils.

Le lecteur perçoit une très grande proximité entre le peintre et l’écrivaine (la reprise obsédante de motifs communs, l’indifférence à la « modernité », la quête de « ce qui échappe toujours »…). Peinture, écriture, deux moyens pour atteindre à un même but ? La Barque de l’Aube ne serait-il pas votre autoportrait, en miroir du portrait de Corot ?

Bien entendu, écrire sur quelqu’un délivre toujours en creux une part de ce que l’on est soi-même.  Ici, j’ai pris le parti d’intervenir dans le récit et donc de me livrer. Je n’ai pas écrit un « essai » sur Corot, exigeant de la distance, même si mon travail est très documenté. J’ai souhaité au contraire sonder cette relation qui me liait au peintre. Et réfléchir en effet sur les différents outils d’expression. La quête de « ce qui échappe toujours »  n’est pas spécifique à Corot. Tous les artistes engagés « corps et âme » la connaissent. Je perçois les « affinités » que vous soulignez. L’amour du végétal, des eaux dormantes, des crépuscules, le travail de mémoire, mais à bien des égards Corot est loin de moi. On pourrait dresser la liste de tout ce qui m’en sépare : je suis une écrivaine constamment travaillée par le doute alors qu’à l’inverse, il est un artiste œuvrant dans la confiance, la tranquillité — à l’exception des tous derniers jours de sa vie où il a exprimé ses craintes de ne pas avoir su peindre le ciel. Il dit travailler « comme l’alouette chante » ; il est animé par une foi religieuse à laquelle je suis étrangère ; la dimension politique semble éloignée de ses préoccupations alors qu’elle sourd dans nombre de mes écrits. Corot traverse la vie, selon ses propres mots, le « cœur content ». Je ne pourrais en dire autant et le monde d’aujourd’hui auquel nous sommes confrontés, ne m’oriente pas de ce côté !

 

*Rouge Rothko, 2009, ed Apogée

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12 juin 2018

La barque de l'aube. Camille Corot Françoise Ascal

corot

 

 

Corot est homme de carnets. Ce n’est donc pas un hasard si Françoise Ascal a croisé ses peintures et a été particulièrement attentive à ses tableaux avec femmes qui lisent. Elle est femme des carnets en écriture comme il l’est en peinture. Je ne m’attendais pas à trouver une lecture exploratrice de l’écriture dans ce qui semble d’abord un récit mêlant Camille Corot et un Camille surgit du passé. La première mise en abime est celle d’un Camille, mort trop jeune à la guerre, ayant laissé peu de traces, juste une médaille dont Françoise Ascal, enfant, devient l’héritière. Ce petit cadeau provoque paradoxalement  des traces. L’écrivain ne peut laisser ce Camille dans l’ombre des frondaisons : elle doit lui faire une place dans un carnet et même le ressusciter dans les feuillages de Camille Corot.

Tout cela n’est pas anecdotique. Le jeune Camille inconnu s’incarne dans le quotidien de marches et de chemins toujours repris par Camille Corot. Leurs paysages se répondent. Ils ne savent rien l’un de l’autre mais l’auteur parvient à dévoiler la vie de l’un et de l’autre telle que sa mémoire les invente, pour paraphraser J.B Pontalis dans sa connaissance de l’inconscient. Le Camille anonyme revit dans l’évocation du Corot célèbre. Ni l’un, ni l’autre ne se font ombrage mais dialoguent au-delà du temps.  La simplicité d’un Corot, sa façon de toujours revenir sur les mêmes endroits, son absence de recherche d’effet sur la couleur, sa quête de l’universel du sous-bois et des arbres dans une modestie d’approche, n’est pas seulement une porte vers l’anonyme Camille mais une nouvelle mise en abime : celle de l’écriture telle que la creuse Françoise Ascal depuis toujours. Loin de la formule qui emporte ou qui claque, l’auteur a modestement, avec constance et ténacité, déblayé les sentiers embourbés, embarquant les lecteurs dans sa quête intime. Même si elle affirme que « l’écriture n’aura pas servi à y voir clair, à démêler le vrai du faux, à approcher une vérité irréfutable » et qu’elle mourra aussi nue qu’elle est née, ce constat, amer sous une autre plume, est ici essentiel. Elle livre sa pensée d’écrivain, l’air de rien, sans appuyer mais en toute confiance dans les pas d’un Corot.

 Ce récit réaffirme une foi en l’écriture quotidienne et  conduit vers l’Aube en redisant l’émerveillement intact  devant les pommiers en fleurs, leçon de vie forte et optimiste.  Si un Camille peut en abriter un autre, un auteur qui décrit la démarche d’un peintre aimé peut, sans en avoir pleinement conscience, expliciter ce qui le pousse à écrire dans des carnets.

Ce livre de chez Arléa est une barque qui permet d’accoster sur des prairies, sous les feuilles, de comprendre comment le quotidien nourrit une démarche artistique en peinture ou en écriture. Il flotte du côté du sensible, du toujours recommencé, dessinant des ronds dans l’eau qui approchent nos vies et fascinent nos regards. Il est rassurant de savoir que certains écrivains ne laissent pas les oubliés dans les oubliettes et que certains peintres ne se lassent jamais d’emporter un bout d’arbre et de lumière dans leur atelier. Nous sommes des gens de peu et, grâce à eux, cela n’est pas triste. Corot n’est pourtant pas le peintre des préoccupations sociales, il ne connait pas les engagements d’un Courbet ou d’un Millet. Dans ses paysages, il ne s’attarde pas sur la condition des paysans, même si comme l’écrit Françoise Ascal, « il y suggère la vie ». Cela repose toute la question de l’acte intime et quotidien qui réveille des élans d’humanité. Corot n’aurait pas peint le jeune Camille suant dans les champs, pourtant il donne à revisiter en secret les lieux qu’il a traversés et contemplés, une autre façon d’attraper « la vie dans sa fugacité, comme la fine pointe de l’être ».

 

Marcelline Roux

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06 juin 2018

cent jours avec Virginia Day 66

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(c)catevrard

 

8 mai 2018

 Quand j’ai commencé à lire Ces hommes qui m’expliquent la vie, j’aurais pu me douter que vous ne seriez pas loin ma Virginia. En effet, Rebecca Solnit vous convoque à la page 89 et ne vous lâche plus pendant 10 pages. Avec ce titre, j’aurais pu imaginer qu’elle aborde de front comment Léonard, à sa façon, vous a expliqué la vie, en prenant, « pour votre bien », des mesures d’hygiène de vie.  Elle aurait pu parler de votre demi-frère qui tout en vous expliquant les joies de la belle société, vous faisait « goûter » aux contreparties incestueuses. Rebecca Solnit a choisi d’évoquer tout ce qui a construit votre liberté, en tant que femme et écrivain : votre façon de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans vous acharner à chercher le fait et la raison. « Une part du génie de Woolf tient à cette capacité négative, à ne pas avoir la moindre idée. » Saisir ce qui surgit, comme  « l’envol des bulles de savon quand on souffle dans un chalumeau évoque la foule des idées et de scènes » qui se précipitent hors de votre esprit et forment vos mots. Qu’est-ce qui souffle les bulles ? Pourquoi à ce moment-là ? Vous ne savez pas. Rebecca note que vous réclamez des circonstances qui ne forcent pas l’unité de l’identité, qui est une limitation, voire un refoulement. Dépasser les limites, ne pas circonscrire comme dans  Orlando, où vous jouez avec le passage des siècles et de l’homme à la femme. Vous célébrez une libération qui n’est ni officielle ni rationnelle, qui dépasse ce qui est familier, rassurant, connu pour explorer un monde plus vaste. « L’œuvre de Woolf constitue une sorte de métamorphose ovidienne où la liberté que l’on recherche est celle qui s’autorise à être en devenir, explorer, musarder, franchir les limites. Une championne de l’esquive. » « Les longues phrases de Woolf sont écrites de sorte à couler comme de l’eau, à devenir une force élémentaire qui nous porte et nous emporte. » « Woolf nous a offert l’illimité, un insaisissable qu’il est pourtant urgent  d’embrasser, liquide comme de l’eau, infini comme le désir, une boussole pour mieux se perdre. » J’ai eu envie de recopier tout cela tant je ressens à vous lire cette capacité à repousser le convenu, l’attendu et cela dans les moindres détails du quotidien. Ainsi, une traversée de Londres à la recherche d’un crayon devient une quête imaginaire. Rebecca Solnit le pointe avec justesse : la tyrannie contemporaine du  quantifiable, des tableaux de bords, de l’évaluation chiffrée, des comptages de dette, est causée par la faillite de penser des phénomènes plus complexes, subtils et fluides car « les systèmes comptables sont incapables de compter ce qui est important ». Comment comptabiliser le plaisir ou la joie de vivre ? On prône la rapidité plutôt que la qualité, l’utilitaire plutôt que le mystère, le profit plutôt que le bien public. Peut-être devrions-nous donner à lire dans les hautes sphères du pouvoir vos textes, Virginia, ou ceux de Proust et Joyce, dont les phrases repoussent de la même façon l’enfermement et ouvrent vers l’incertitude créatrice, plutôt qu’un Paul Ricoeur mal digéré…En tous cas, je sais pourquoi je converse avec vous depuis 65 jours, pourquoi je voyage dans vos pages et tente par cette vie à vos côtés de garder vos livres vivants. J’aime plus que tout cet échange ouvert qui crée aussi des connexions avec d’autres livres. Cette féministe américaine R. Solonit, ma contemporaine, comme sa traductrice Céline Leroy, ne se sont pas trompées. Votre féminisme n’ouvre pas sur de nouvelles étiquettes, il pousse les murs. Il nous aide encore aujourd’hui à ne pas baisser la garde et faire en sorte que les femmes puissent investir l’espace public sans danger. Et si on utilisait enfin le quantifiable des statistiques pour secouer les esprits : aux Etats-Unis, on signale un viol toutes les 6,2 minutes. Pourquoi tous nos experts en économie s’acharnent sur le PIB ?  S’ils déplaçaient leur viseur et osaient choisir ce qui importe de mettre à la Une des journaux, on se mettrait à repenser l’éducation et la culture. Allez, une dernière citation de Rebecca Solnit pour se mettre en route : « Le désespoir est une forme de certitude, la certitude que l’avenir ressemblera beaucoup au présent(…). Avoir confiance en l’avenir, c’est rester en capacité de le créer sans certitude. Savoir que la réalité ne correspond pas forcément à nos projets mais faire confiance malgré tout en l’avenir. »

 

Marcelline Roux

 

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31 mai 2018

entretien avec Jacky Essirard

 

L’atelier du Passage ouvre une nouvelle rubrique : J’entends des voix, qui donne la parole aux écrivains.

Aujourd’hui, Jacky Essirard nous parle d’ Eté 70 qui vient de paraître aux éditions Yovana.

 

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Eté 70 s'ouvre sur une période de convalescence après une opération bégnine. Le narrateur profite de ce temps de repos forcé pour remonter dans le passé, rejoindre les années 70,  un ancien amour, et s’interroger sur l’homme qu’il est devenu.

 

 

Quel a été le point de départ, l’élément déclencheur de ce roman ?

On m’a opéré d’une hernie inguinale. Une association inconsciente  s’est produite à ce moment-là entre la cicatrice d’aujourd’hui et celle invisible qui s’est installée après l’été 1970. Nos souvenirs sont peut-être régis par ce système de conditionnement : un évènement, un souvenir, une cicatrisation plus ou moins réussie.  Je voulais réanimer cette histoire pour en comprendre le mécanisme. La partie fiction s’est introduite ensuite, comme si cette plaie devait engendrer davantage que du souvenir. 

 

Une scène du livre évoque le spectacle Hair, symbolisant ces années de liberté, et on peut lire cette phrase : « le monde était provisoirement habitable ». Y a –t-il une  nostalgie de cette époque ? Est-ce une manière, par contraste, de porter un regard sur notre monde contemporain ?

J’ai vécu ma jeunesse à une époque plutôt joyeuse. La société d’alors ne nous convenait pas. Famille, travail et service militaire offraient un chemin tout tracé. Mais marcher dans les pas de nos prédécesseurs nous semblait impossible. Il y avait l’opposition Est/Ouest et la Chine, la colonisation et la guerre du Vietnam, la censure.  La situation économique était favorable, nous ne manquions de rien sauf de liberté. 1968 a été un accélérateur, la société traditionnelle a basculé dans la modernité.  Les mœurs ont évolué, les consciences se sont élargies. Liberté, créativité, fraternité, nous étions dans une bulle d’optimisme. On sait que les bulles finissent par exploser. Pas de nostalgie, mais nous avons basculé dans une société qui tend à devenir artificielle, virtuelle et privée de sens. Notre société est réactionnaire par rapport à cette période en ce qui concerne notamment les mœurs, les acquis sociaux.

 

Le narrateur ne semble pas être à la « recherche du temps perdu », mais plutôt engager une réflexion sur la question du choix et ce qu’il est devenu.  Est-ce la raison des allers-retours entre passé et présent qui donnent une structure double au texte ? La raison, également, de l’utilisation du présent, dans les deux temporalités du roman, comme si elles coexistaient ?

Je voulais jouer sur les deux périodes à la fois. Rendre présents les souvenirs comme si , ayant ré-ouvert la cicatrice, le narrateur retrouvait les événements. Le narrateur est toujours le jeune homme qu’il a été, il s’est seulement rempli d’une quarantaine d’années. Le temps s’est coagulé et forme un espace unique. En filigrane, ce texte  parle de la relativité et d’intrication.     

 

Vincent a renoncé à son amour de jeunesse, la jeune femme pour laquelle il a pris la route. Il renoncé ensuite à une carrière de dessinateur et de peintre. Est-ce de la résignation ? Pourquoi ce choix d’un homme en retrait des événements ?

Parce-que les vainqueurs ne m’intéressent guère. Il y a davantage à apprendre dans l’échec que dans la réussite. D’ailleurs Vincent n’est pas un perdant véritable, il relativise le succès. On peut penser que cet amour contrarié l’a empêché de s’attacher à d’autres femmes mais finalement le hasard le met en présence de Margot et il se bat pour ne pas la perdre.  

 

Comme dans La Solitude du Quetzal*, les femmes d’Eté 70 semblent prendre leur destin en main et faire les choix que ne font pas les hommes. Est-ce quelque chose de conscient dans le processus d'écriture ? Les personnages ont-ils besoin de rencontres féminines pour progresser dans leurs propres cheminements ?

Dans le cadre d’un roman je pense que l’ambiguïté des sentiments suffit pour définir l’état d’esprit des personnages et leurs relations.  C’est par souci d’avoir des caractères bien définis que j’ai attribué aux personnages masculins des deux récits un manque évident de prise de décision. Ils ont eu tous les deux des déceptions et ça laisse des traces. C’est le noyau dur de leur personnalité. Mais  globalement et en dehors de ces deux livres, je crois que les hommes ont besoin de certaines  femmes pour avancer.

 

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*Jacky Essirard, La Solitude du Quetzal, ed. Yovana 2016

 

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Jacky Essirard est écrivain et plasticien. Il anime une maison d’édition associative, l’Atelier de Villemorge, qui publie des livres d’artiste. 

http://atelierdevillemorge.over-blog.com/2015/02/accueil.html

 

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29 mai 2018

Dans nos Langues Dominique Sigaud

Dans nos langues

Dominique Sigaud

Editions verdier

 

dans nos langues

On peut choisir de se raconter à travers son corps (Journal d’un corps, Daniel Pennac), à travers le collectif (les Années, Annie Ernaux). Dominique Sigaud tire le fil de la langue – du langage- pour dérouler son autobiographie.

Le livre s’ouvre sur cette révélation : A trois ans, l’enfant, accompagnant sa mère chez une femme de la haute bourgeoisie, constate le déplacement du langage, du maternel vers le social : la voix, attitude, contenu se modifient pour s’adapter à l’interlocutrice. C’est aussi l’instant où la mère lâche la main de sa fille.

A partir de là, l’auteure creuse. Elle va déterrer ce que la langue a fait d’elle, ce qu’elle en a fait, ce qui s’est peu à peu mis en place : sa langue. (« il n’existe de langue que singulière (…)). Enfance, études, liens familiaux, voyages, journalisme, lecture, écriture, maladie, le récit se met en place sous ce prisme unique. 

L’être est tout autant constitué de chair que de mots, de ce qui est dit, de la bouche qui le dit, de ce qui est tu (ces « implicites » destructeurs). Mais aussi de ce que dit l’autre, qui s’adresse à soi, impose, soumet, s’accorde, rejette, assujetti. De la langue de la littérature – admirables pages sur Marguerite Duras – à celle de l’enseignement, des médias, du travail, de la psychanalyse, l’existence est construite par le langage. L’écriture, bien-sûr, tient une place importante dans ce livre, y compris dans ses empêchements. Le récit se clôt sur les doutes d’une écriture encore possible, dans la maison de Julien Gracq, face à la Loire, où Dominique Sigaud se trouve en résidence.

Dominique Sigaud ne prend pas le parti du collectif ou de l’essai. Elle ne généralise pas, ne théorise pas. Elle reste collée avec acuité au plus près de la vie. De la sienne, mais aussi de ce que nous pouvons aisément faire nôtre,  partageant, éclairant des expériences communes. La langue n’est pas une abstraction. Elle est un élément concret, agissant, façonnant, libérant.  

« Le Réel donc. La langue va s’y nouer. S’y noue d’emblée. La façon dont la langue va s’y nouer est essentielle » écrit Dominique Sigaud à propos du cancer. Ces mots pourraient s’appliquer à chaque page, à chaque instant de nos vies.

Dominique Sigaud nous livre un admirable texte introspectif, d’une grande beauté et d’une remarquable intelligence.  

 

Frédérique Germanaud

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16 mai 2018

Cent jours avec Virginia day 65

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(c)catevrard

 

 

Chère Virginia, vous n’échapperez pas à ma carte postale d’Irlande. Je double mon rituel de la carte envoyée à Jacques Roubaud dès que je quitte la France avec cette carte pour vous. J’aurais pu la déposer dans la boîte verte en face de la maison de James Joyce, histoire de créer du symbolique, mais je n’étais pas certaine que ce moyen fût le bon.  Il fallait bien que j’ose vous dire comment j’avais ressenti ce pays que vous avez drôlement malmené. Vous aviez attisé les difficultés pourtant déjà lourdes entre anglais et irlandais. Je relis pour mémoire vos propos : « Grande solitude, pauvreté ; et mornes villages comme autant de carrés découpés(…). Impression d’un pays qui se meurt. Une terre plate, arrosée d’embruns et de pluie ; une poignée de hideuses villas du bord de mer, genre 1850. Partout une impression que tout est inférieur, couve et grimace, vous nargue ou vous assaille. Aucun luxe, pas de création, pas d’émulation ; rien que des raclures de Londres, plutôt détrempées et fadasses. Non cela ne me plairait pas de vivre en Irlande, malgré ses rochers et ses baies solitaires. Cela ralentirait mes battements de cœur, et tout mon esprit se déverserait en paroles. » Soit, vous donnez raison à tous les écrivains qui ont quitté ce pays : Joyce, Beckett, Wilde, Nuala O Faolain etc…sans nommer les peintres. L’Irlande est le pays de l’émigration : la rigueur catholique et la pauvreté, sans compter la famine, ont dicté cette prise de distance. J’admets aussi que l’on ne tombe pas sous le charme de l’architecture des maisons. Les plus anciennes aux toits de chaume ont pour la plupart disparu, sous le coup de la pauvreté, et les demeures récentes ressemblent à des rectangles fonctionnels posés sur des pelouses sans fleurs ni couronnes. Mais rien n’est inférieur comme vous le sous-entendez. Les baies, les landes de pierres du Connemara, les lacs, les rochers, la lumière ne couvent pas mais fouettent le regard et l’esprit : un grand bol d’air frais rince les images toutes faites. Les falaises d’Etretat y gagnent en intensité et le causse Méjean envahit l’espace. On ne peut parler « d’une vulgaire terre plate arrosée d’embruns » mais d’un paysage qui renoue avec les temps premiers. Dublin n’est pas un Londres affadi. C’est une ville plus humble, qui porte les stigmates des guerres intestines pour l’indépendance,  mais les gens y semblent étonnamment joyeux. Sans doute ont-ils chevillé au corps la conscience de ce qu’ils ont traversé et la république acquise à la force des combats. L’ouverture européenne offre un souffle inespéré que les irlandais ne veulent à aucun point manquer. Dublin n’est-elle pas devenu la ville où les écrivains sont exemptés d’impôt pour pouvoir créer avec plus de sérénité ? La génération d’aujourd’hui savoure cette avancée en contemplant la mer et ces ciels changeants. Dans les pubs, chaque chanteur paraît avoir digéré toute la pop anglaise et la mélancolie irlandaise. Avec une maigre guitare, il dépose dans l’oreille l’intensité d’un concert. N’avez-vous pas apprécié la gentillesse irlandaise ? Cette façon débonnaire de venir en aide aux voyageurs perdus comme s’il allait de soi de consacrer son temps à résoudre le problème d’un autre ? Admettons que tout cela vous ait échappé. Comment avez-vous pu toutefois être insensible à la taquinerie irlandaise, véritable art de vivre ? Un gardien de musée raconte l’œil pétillant que Beckett assis à la terrasse d’une brasserie parisienne voit un homme s’approcher de lui, s’assoir, lui annoncer qu’il vient de Dublin et qu’il est trop heureux de rencontrer cet irlandais qui n’est pas revenu dans son pays depuis 20 ans pour lui donner des nouvelles fraîches. Beckett répond alors tranquillement, sans presque lever les yeux de son livre : j’imagine qu’il continue de pleuvoir sur Dublin comme avant. Virginia, vous qui avez la plume trempée, vous avez dû relever cet esprit moqueur irlandais. Enterrez donc la hache de guerre ! Reconnaissez que les anglais ont une dette vis-à vis des irlandais et reprenez le chemin vers les Buren ! Les irlandaises ont besoin de vous. Dans quelques jours, le vote pour ou contre l’avortement est en jeu. Une conférence de votre part, avec le style qui est le vôtre, serait du meilleur impact. Le premier ministre irlandais a commencé une ouverture en ce sens. Me permettez-vous de lui envoyer vos arguments pour que le « Yes » l’emporte enfin ?

 

Marcelline Roux

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